Une idée très rependue parmi les gens de l’Eglise est celle selon laquelle le Grand Carême est le temps des tentations. De ce que j’ai observé personnellement chez moi et chez mes proches, j’ai bien peur que ce soit la période après Pâques qui serait la plus favorable aux tentations. J’avais commencé à penser à cela il y a quelques années, en faisant une comparaison avec un match de football. Une équipe roumaine avait joué contre une équipe anglaise. Au tour, à Bucarest, pendant la Semaine Sainte, les roumains ont gagné avec un score de 1 contre 0. Le retour a eu lieu une semaine plus tard, en Angleterre. L’équipe roumaine avait bien démarré, elle avait buté déjà deux fois avant la 25ème minute. Mais après un but marqué par l’équipe adverse vers la 35ème minute, elle s’est retirée en laissant place aux adversaires, en jouant dans le carré de 16 mètres, passivement, essayant de garder le résultat. Au final, elle a été vaincue avec un score de 4 contre 3 et elle a été éliminée.
Naturellement, notre engagement sur le chemin vers la Résurrection et le Carême qu’on a respecté nous apportent quelques fruits spirituels dont on peut se réjouir également après la période du Carême. L’avantage 1 contre 0 s’amplifie dans la joie de la fête et devient très vite 2 contre 0 ou bien 3 contre 0. Mais après, la relâche, le contentement de soi-même, l’affaiblissement de la vigilance font leur entrée. Notre attitude envers la nourriture saisi bien ce phénomène. Après le Carême nous commençons à manger – des fois avec une « motivation » exagérée – tout ce qu’on avait évité pendant les semaines précédant Pâques. Mais, sans se rendre compte qu’en même temps nous permettons à la nourriture de nous envahir les pensées, d’images, de sensations que nous avons tenues à distance pendant le Carême. Nous sommes contents que le talent soit bien enterré, bien mis à l’abri et qu’on travaillera à le fructifier pendant… le prochain Carême. C’est comme si on oubliait qu’il y a des « voleurs » qui nous attaquent sans cesse, dont le but est de voler ce talent. Pendant le Grand Carême nous faisons attention et nous percevons ces attaques (« les tentations du Carême »). Par exemple, si quelqu’un nous contredit, nous ne nous pressons pas de le combattre, mais nous essayons de garder notre calme et de ne pas briser la paix. Mais une fois « libérés » du Carême, nous « retournons la réplique » à toute personne qui ose ne pas être en accord avec nous. Et de cette manière, nous risquons de ne voir les attaques qu’au moment où le score est déjà 4 contre 3 en notre défaveur.
Nous connaissons certainement le compte des pommes d’or, qu’il fallait protéger contre l’ogre, au moment où elles devenaient mûres. Nous nous rappelons que les deux frères de Prâslea se sont endormis pendant leur veille et ils ont trouvé le pommier sans fruit à leur réveil. A son tour, Prâslea, a trouvé une « stratégie » qui le gardait en éveil pendant la nuit, quand le voleur attaquait les pommes. Il a pris des livres à lire et deux grandes épines entre lesquelles il s’est posé de telle façon « qu’une soit en face de lui et l’autre derrière, pour que si le sommeil l’emporte, son menton touche l’épine de devant et si sa tête tombe en arrière, que sa nuque touche l’épine de derrière ». En veillant toute la nuit, il réussit à blesser l’ogre et à cueillir les pommes mûres.
La période pascale est le temps de l’attente du Saint-Esprit, Celui qui fait mûrir les fruits de la Résurrection. Chacun peut trouver les livres et les épines qui le gardent en éveil. L’Eglise nous les offre, mais malheureusement, après Pâques, le nombre de personnes qui prêtent attention à ce qui se passe dans l’Eglise se réduit. Et je pense que l’on perd quelque chose d’essentiel. Regardons les livres qui sont lus à chaque Divine Liturgie : L’Evangile de Saint Jean et les Actes de Apôtres. Ils nous parlent des rencontres entre le Seigneur Ressuscité et Ses amis – signe qu’Il ne nous a pas abandonnés et qu’Il nous accompagne sur notre chemin vers la place préparée pour chacun d’entre nous dans la maison du Père (Jean 14, 2-3) ; ils nous parlent des guérisons – signes de la guérison totale de l’homme que le Fils est venu nous apporter ; ils nous parlent de l’eau vivante de l’Esprit Saint – qui devient en chacun d’entre nous « source d’eau pour la vie éternelle » (Jean 4, 14).
Il dépend de nous de rester en éveil, de ne pas rater l’occasion de goûter à ce qui est beaucoup plus précieux que toute pomme d’or : « la grâce et la vérité qui sont venues par Jésus Christ » (Jean 1, 17), « grâce pour grâce » (Jean 1, 16), qui donne « la vie en abondance » (Jean 10, 10).
Bogdan Grecu, Belfast
Notes :
1. Prâslea est un personnage de compte, son prénom signifie « le benjamin » dans la fratrie; sa tâche est de garder les pommes d’or pour qu’elles ne soient pas volées par l’ogre.

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