Le pardon ne signifie pas trouver une excuse pour un geste qui nous blesse. Il faut analyser en toute lucidité ce qui nous arrive. Il faut donner à l’idée de responsabilité le poids qu’elle doit avoir.
Malheureusement beaucoup de gens se réconcilient sans véritablement se pardonner les uns les autres, pour ne pas « remuer le passé ». Pourtant sans reconnaître et nommer les maux que nous avons causés ou dont on a souffert il n’existe pas de réconciliation. La vérité doit être mise en mots.
Celui qui saute les étapes de la conversion émotionnelle et de la guérison ne fait que couvrir d’un bandage une plaie infectée. Cette dernière finira par se surinfecter.
Extraits du séminaire « Guérissons par le pardon » au Centre « Saints Archanges » de Yassi, sous la direction de la moniale Siluana Vlad
La nuit où Jésus avait été arrêté, aucun de ses apôtres ne croyait probablement plus en Lui. Son arrêt, l’humiliation et le supplice soufferts devant Caïphe ont laissé une trace encore plus puissante que tous les miracles et les guérisons qu’Il a faits. Simon Pierre lui-même qui, au nom des apôtres, avait reconnu que Jésus était « le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Matthieu 16, 16) et qui avait promis qu’il donnerait sa vie pour Le défendre, L’avait renié, en disant trois fois qu’il ne Le connaissait guère. Mais le fait d’avoir laissé son Ami lorsqu’Il était en détresse le tourmentait, car on sait qu’il « sort et il pleure amèrement » (Luc 22, 62). Qui peut dire le tourment dans son âme? Comme il a dû se sentir coupable. Peut-être a-t-Il voulu se cacher, ne plus exister sur la face de la terre, comme avait fait Judas? Les évangiles n’en disent rien. Nous savons, en revanche, qu’il n’a pas fui, mais il est resté aux côtés des autres apôtres de Jésus. Quelques jours plus tard, le Christ Ressuscité s’est montré à eux pour leur donner la paix et le pardon. Il a demandé à Simon Pierre, toujours trois fois: « Simon Pierre, fils de Jonas, M’aimes-tu ? » (Jean 21, 16). Après avoir répondu les deux premières fois: « Oui, Seigneur, Tu sais que je T’aime », la troisième fois il s’attriste, Jésus ne semblait pas le croire, car Il lui posait la même question encore et encore. Mais Pierre n’a pas essayé de se disculper, il n’a pas non plus perdu courage, mais il a répété: « Seigneur, Tu sais tout, Tu sais que je T’aime » (Jean 21, 17). Et il a reçu le pardon.
Je me demande parfois ce que j’aurais fait moi-même si j’avais été à la place de Saint Pierre. Peut-être la première fois j’aurais donné la même réponse. Je crois, en revanche, que la deuxième fois je me serais mis à m’excuser en disant: « Oui, Seigneur, j’ai dit que je ne Te connaissais pas. Mais qu’est-ce que j’aurais pu faire? Ma vie était en danger. J’ai eu peur». Et si Jésus m’avait posé la même question une troisième fois, je me serais mis en colère: «Seigneur, je ne suis qu’un être humain. Comment aurais-je pu imaginer la suite? Mets-Toi à ma place: est-ce que Tu aurais cru en quelqu’un qui se fait arrêter, voire condamner? Et admets-le, Seigneur, Toi aussi Tu m’as laissé tomber. Pourquoi Tu ne m’a pas fait le moindre signe, pourquoi Tu ne m’a pas dit un mot pour m’assurer que Tu étais bien en train de tout gérer? ». J’aurais trouvé toutes les excuses pour justifier mon comportement et j’aurais jeté la responsabilité sur Ses épaules. J’aurais raté le pardon. C’est ce qui arrive, d’ailleurs, malheureusement, si souvent entre les hommes. C’est aussi ce qu’a fait l’homme au jardin d’Éden.
Après avoir gouté au fruit interdit qui, pensaient-ils, allait leur donner l’intelligence, Adam et Ève se sont cachés à la fois l’un de l’autre et de la face de Dieu. Mais Dieu les a cherchés. Comme un bon père qui se soucie du bien de ses enfants, Il a essayé de savoir de leur propre bouche ce qui s’était passé, Il a voulu les aider à dire la vérité, pour qu’une fois qu’ils auraient reconnu leur faute, leur donner le pardon. Mais, par malheur, l’homme n’a pas été capable d’assumer son geste. Adam a jeté le blâme sur Ève et celle-ci, à son tour, l’a rejeté sur le serpent. Et comme Ève avait été donnée à Adam par Dieu-même et comme le serpent, se disaient-ils, était aussi une créature de Dieu, voilà comment, en fin de compte, le coupable était ... Dieu1. Si Adam avait dit: « Oui, Seigneur, j’ai touché au fruit interdit, pardonne-moi! Et la femme que Tu a faite pour qu’elle soit à mes côtés a péché elle-aussi à cause de moi »2. S’il avait su assumer son péché et à la fois celui d’Ève3, il n’aurait pas perdu le paradis »4.
On pourrait se demander pourquoi cela a été si difficile pour Dieu de pardonner. De dire à l’homme: « Voilà, tu t’es trompé, mais Je te pardonne, recommençons à zéro. » L’homme, par son attitude, a fait preuve d’une incapacité à recevoir le pardon. En se trouvant des excuses et en blâmant Dieu, l’homme a abimé la relation qu’il avait avec Lui, à tel point que celle-ci ne pouvait plus croître dans la profondeur. Et pour que l’homme ne vive pas éternellement dans cet état, il a revêtu la mort5 et il a dû travailler la terre dont il avait été fait. En lisant Le livre de la Genèse il pourrait nous sembler que Dieu a chassé l’homme du Paradis trop facilement. Mais en regardant comment le Christ s’est fait homme et tout ce qu’Il a fait pour nous, je pense que la séparation de l’homme a causé beaucoup de peine6 à Dieu. Une peine si forte que plus tard Il s’est Lui-même fait homme justement pour annuler cette séparation. Mais pour comprendre combien il manquait à Dieu, il fallait que l’homme se voie tel qu’il était, qu’il découvre sa vraie identité. Tout comme le fils prodigue qui, seulement après avoir souffert la faim loin de chez lui, a enfin compris que sa place était aux côtés de son père.
C’est ce « bain d’humilité »7 – qui n’est autre chose qu’une confrontation avec la réalité – que l’Église nous propose aussi pendant le Grand Carême. Quand nous jeûnons et que nous sommes amenés à voir à quel point nous sommes faibles, nous comprenons que, tout braves et forts que nous croyons être, au bout d’un jour privés de nourriture, nous ne sommes pas vraiment capables de faire le ménage à la maison, ni d’allaiter les enfants, ni de se concentrer pour lire ou pour tout autre travail intellectuel. Pourtant, paradoxalement, une fois que l’on a compris notre faiblesse, il se passe quelque chose d’extraordinaire. Les Saints Pères anachorètes disent que la grâce de Dieu descend sur nous. Chacun d’entre nous se reconnaît en Adam et Ève, chacun d’entre nous se voit dans la peau du fils prodigue. Et nous commençons aussi à comprendre quelle est notre vraie mission: « Je suis ce que Dieu a voulu que je sois, c’est tout. Pas plus, mais pas moins non plus ». Dans « pas moins non plus » il y a de l’humilité aussi, parce que c’est la réalité. Si Dieu m’a fait « l’image de sa gloire indicible », alors chers frères et sśurs, faut-il attendre qu’on soit morts pour qu’on nous chante ceci: « je suis l’image de Ta gloire indicible, malgré les blessures de mes péchés8?
Je veux croire, comme le psalmiste, que lorsque nous comprenons véritablement que Dieu nous abaissa « quelque peu par rapport aux anges » et que nous avons été couronnées « de gloire et d’éclat » (Psaume 8, 5), nous devenons également conscients de la raison pour laquelle nous perdons cet état. Nous ne pouvons pas espérer redevenir les amis du Seigneur, à l’instar de Pierre, si en même temps nous continuons à nous comporter comme Adam. Et à ce moment-là, toujours comme le psalmiste, nous osons dire: « Seigneur, [...] retiens mon cśur sur la pente du mal, que je ne me livre pas à des pratiques impies » (Psaume 141-140, 4).
Et je crois qu’en évitant de trouver des excuses et des justifications, nous commençons vraiment à être libres et nous ne sommes plus figés dans les regrets et les remords. Nous prenons le chemin de la découverte de nous-mêmes, espérant que cette fois-ci nous ne passerons plus à côté du pardon. Et qu’au bout de ce chemin nous nous rendrons dignes d’écouter les paroles que le Christ veut prononcer pour chacun d’entre nous: « viens te réjouir avec ton maître » (Matthieu, 25, 21).
Bogdan Grecu, Belfast
Note :
1. La femme avait été faite pour Adam pour être « son semblable » (Génèse 2, 18). L’homme reconnaît ceci, mais, d’une manière tordue, il considère le cadeau que Dieu lui a accordé comme étant la cause de sa propre faute.
2. En langage biblique « pécher » signifie « manquer la cible ». La cible de l’homme dans ce cas-là a été la connaissance du bien et du mal; en un mot, l’intelligence. Ce qu’il aurait obtenu de toute façon en restant aux côtés de Dieu. Mais il a voulu prendre un raccourci et l’avoir en dehors de Dieu, comme par magie en quelque sorte. Voilà son péché.
3. Adam était avec Ève au moment de la conversation avec le serpent (Génèse 3, 7) et aurait très bien pu intervenir, surtout qu’il avait reçu, lui, de Dieu, en l’absence d’Eve, la liberté de manger de tous les arbres sauf de celui de la connaissance du bien et du mal.
4. Père Rafail Noica, lors de la conférence « Qu’est-ce que l’homme ? », Alba Iulia, novembre 2006.
5. Selon Saint Grégoire de Nysse dans « La grande catéchèse », chapitre 8.
6. Exprimer par des moyens humains des réalités en rapport avec Dieu dont nous ne pouvons avoir que l’intuition.
7. L’humilité comprise non pas comme « une manière correcte d’être ou de se comporter » (père Rafail Noica, idem 4), mais comme « réalisme spirituel » (père Melchisédech Ungureanu, Apostolia, no. 1, avril 2008, page 31).
8. Idem 4. Le père cite les mots de l’office des obsèques orthodoxes.

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