Ajouté le: 13 Janvier 2021 L'heure: 15:14

Les Entretiens d’Épictète (recueillis par Arrien)

Est-ce qu’aujourd’hui tu ne désires que ce qui est possible, et que ce qui l’est par toi ? Pourquoi donc rencontres-tu des obstacles ? Pourquoi donc es-tu malheureux ? Est-ce qu’aujourd’hui tu ne cherches pas à éviter ce qui est inévitable ? Pourquoi alors te heurter contre certaines choses ? Pourquoi tes échecs ? Pourquoi ce que tu désires n’arrive-t-il pas, tandis que ce que tu ne voudrais pas, arrive ? La meilleure preuve, en effet, que l’on est malheureux et misérable, ce sont ces mots : Je désire quelque chose, et cela ne vient pas. Qu’y a-t-il de plus à plaindre que moi ? (Epictète, Discours II 17, 17-18)

Que quelqu’un d’entre vous me montre une âme d’homme, qui veuille être en communauté de pensées avec Dieu, n’accuser ni Dieu ni homme, n’être frustrée de rien, n’aller se heurter contre rien, n’avoir ni colère, ni haine, ni jalousie ; une âme qui veuille (car à quoi bon tant d’ambages) devenir un Dieu au lieu d’un homme, et qui songe, dans ce misérable corps périssable, à vivre en société avec Zeus. Montrez-m’en une. Vous ne le pouvez pas. (Épictète, Discours II 19, 26-27)

Mon but à moi, c’est de faire enfin de vous des hommes affranchis de toute entrave, de toute contrainte, de tout obstacle, libres, tranquilles, heureux, qui tournent leurs regards vers Dieu dans les petites comme dans les grandes choses. Et vous, vous êtes ici pour apprendre et pour travailler à devenir ces hommes. Pourquoi donc l’œuvre ne s’achève-t-elle pas ? Si vous avez le même but que moi, et avec le même but les moyens qu’il faut pour l’atteindre, que nous manque-t-il encore ? Quand je vois un ouvrier avec ses matériaux près de lui, je n’attends plus que son ouvrage. Nous avons ici l’ouvrier et les matériaux ; que nous manque-t-il encore ? Est-ce que la chose ne peut pas s’apprendre ? Elle le peut. Est-ce qu’elle n’est pas en notre pouvoir ? Il n’y a qu’elle au monde qui y soit. Ni la richesse, ni la santé, ni la réputation, ni quoi que ce soit, n’est en notre pouvoir, si ce n’est le bon emploi des idées ; voilà la seule chose qui de sa nature échappe à toute contrainte et à tout empêchement. Pourquoi donc notre œuvre ne s’achève-t-elle pas ? Dites-m’en la cause. Si elle ne s’achève pas, cela tient-il à moi, à vous, ou à la nature même de la chose ? La chose en elle-même est possible, et la seule qui soit en notre pouvoir. Il reste donc que cela tienne à moi ou à vous, ou, ce qui est plus exact, à moi et à vous. Eh bien ! voulez-vous que nous nous mettions à apporter ici la ferme intention de la faire ? Laissons là tout le passé, mettons-nous seulement à l’œuvre. (Épictète, Discours II 19, 29)

Jamais je n’ai été empêché de faire ce que je voulais ni contraint à faire ce que je ne voulais pas. Et comment y ai-je pu arriver ? J’ai subordonné ma volonté à celle de Dieu. Veut-il que j’aie la fièvre ? Moi aussi je le veux. Veut-il que j’entreprenne quelque chose ? Moi aussi je le veux. Veut-il que je désire ? Moi aussi je le veux. Veut-il que quelque chose m’arrive ? Moi aussi je le veux. Ne le veut-il pas ? Je ne le veux pas. Veut-il que je meure ? Veut-il que je sois torturé ? Je veux mourir ; je veux être torturé. Qu’est-ce qui peut alors m’en-traver ou me forcer contrairement à ce qui me semble bon ? On ne le peut pas plus pour moi que pour Zeus.  (Épictète Discours IV 1, 89-90)

Voilà celui sur qui devraient gémir ceux qui le rencontrent, à la vue des maux dans lesquels il est tombé. Par Zeus ! il faut le plaindre, non pas d’être né ou d’être mort, mais d’avoir perdu de son vivant ce qui lui apparte-nait en propre : non point son patrimoine, son champ, sa maison, son hôtellerie, ses esclaves (rien de tout cela n’appartient à l’individu ; ce sont toutes choses en dehors de lui, au pouvoir et à la merci d’autrui, que donnent tantôt à l’un, tantôt à l’autre, ceux qui en sont les maîtres), mais ce qui est vraiment de l’homme, la marque qu’il portait dans son âme, lorsqu’il est venu au monde, marque semblable à celle que nous cherchons sur les monnaies, pour les juger bonnes quand nous l’y trouvons, pour les rejeter quand nous ne l’y trouvons pas. « Quelle marque (disons-nous) a cette pièce de quatre as ? – La marque de Trajan. – Apporte. – Elle a la marque de Néron. – Jette-là ; elle est de mauvais aloi ; elle est altérée. » Il en est de même ici : « Quelle marque portent ses façons de penser et de vouloir ? – Celle d’un être doux, sociable, patient, affectueux. – Apporte. Je le reçois ; j’en fais mon concitoyen ; je le reçois pour voisin, et pour compagnon de traversée. Prends garde seulement qu’il ne porte pas la marque de Néron. Ne serait-il pas colère, rancunier, mécontent de tout ? Ne serait-il pas sujet, quand l’idée lui en vient, à casser la tête de ceux qu’il rencontre ? Si cela est, pourquoi l’appelais-tu un homme ? Ce n’est pas à la forme seule qu’on distingue chaque espèce d’êtres. À ce compte, en effet, il faudrait dire qu’une pomme en cire est une vraie pomme, tandis qu’il y faut encore et l’odeur et le goût, la configuration extérieure n’y suffisant pas. De même, pour faire un homme il ne suffit pas des narines et des yeux ; il y faut encore des façons de penser et de vouloir qui soient d’un homme. » (Épic-tète, Discours IV 5, 15-20)

Trad. par V. Courdaveaux, Paris 1862 (légèrement retouché)

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