De nos jours, quand à la fois les plaisirs et les soucis du monde nous poussent constamment à s’écarter de la foi orthodoxe et de la moralité, il nous est utile de nous rappeler les martyrs et les confesseurs pour garder la foi. Il y a bien moins d’une centaine d’années, ils auraient plutôt préféré mourir que de franchir un tel pas.
L’un de ces confesseurs du Christ, fut l’Ancien Archimandrite roumain Teofil (Bădoi – décédé le 17.07.2010).
Cet article parut originellement dans le journal roumain « Le Monde des Moines » (Lumea Monahilor), vol. I, no I, juillet 2007.
Monastere de Sambata de Sus
La Père Teofil que je venais voir, était sorti pour un petit moment, et je décidai d’aller me promener vers le lac, au-delà de l’enceinte du monastère. Je vis un groupe de moines qui étaient en train d’y prendre du repos. Et au milieu d’eux, comme gardé par eux tous, se tenait un vieux moine, de petite stature, avec une mince barbe grise. Curieux de nature et impatient de parler, je suis allé vers eux.
« Dieu vous aide ! D’où venez-vous, Pères ? »
« Dieu vous aide ! Nous sommes du monastère de Slănic, d’Arges, » me répondit l’un d’entre eux, un jeune homme.
« Je connais quelqu’un là-bas » dis-je, « le Père Teofil (Bădoi) !
Soudain, le vieux moine se tourna vers moi et me dit avec le plus grand sérieux :
« Qui ? Ce brigand ? Ce scélérat ? Il s’est enfui du monastère. Il n’est plus avec nous. »
Je le regardai avec effarement et quelque crainte. Comment pouvait-il se faire que ce père, dont j’avais appris tant de bonnes choses dans des livres, pût avoir une si mauvaise réputation à Slănic ? Les autres se taisaient dissimulant un sourire dans leurs barbes. Alors, l’un d’entre eux, voyant ma complète perplexité, m’approcha et me dit joyeusement :
« Eh bien, le voici – Père Teofil (Bădoi), l’higoumène de Slănic ! »
Entretien avec l’ancien Teofil
- Ah, mon garçon, la jeunesse se passe en tentations et la vieillesse en infirmités. Ma voix est devenue faible ; tout est faible. Il me reste un œil et une dent. Mais que peut-on y faire ? Nous devons avancer. C’est ce que l’Ancien Vitimion avait l’habitude de dire.
Même si j’étais diplômé de toutes les écoles de ce monde, même les plus supérieures, pas une d’entre elles ne m’aurait été aussi utile que l’école de la souffrance. On m’emmena hors du monastère le 15 janvier 1961. J’avais trente-six ans. Je suis resté à Slănic avec l’Ancien Vitimion (Jupânu, comme nous l’appelions) et P. Joseph du village de Corbi. P. Nikodim et P. Gavriil étaient déjà en prison. J’ai miraculeusement évité la prison. Dieu me garda sauf, sinon je ne m’en serais pas sorti. Je serais simplement mort. Ce fut ainsi.
Je prêchais alors dans « l’Armée du Seigneur »1. Je le faisais avec un grand amour. J’étais prêt à amener tous les jeunes au monastère. Alors, le 14 octobre 1960, le camarade Bârbulescu, inspecteur des affaires religieuses pour la province d’Arges, l’homme le pire que j’ai jamais vu, est venu dans mon skite. Il me dit : « Je suis venu vous rencontrer parce que vous êtes le seul moine de toute la province que je ne connais pas – vous rencontrer, et vous dire de partir. » « Je ne peux aller nulle part, camarade. Je ne partirai pas d’ici avant le printemps. » « Vous partirez, je vous le promets. »
Il s’avéra que les choses se passèrent ainsi. Une nuit, Bârbulescu et trois ou quatre agents de la Securitate2 surgirent chez moi. J’avais caché P. Bobok dans l’une de mes chambres. Il était malade, et je le soignais.
« Où est Bobok ? » demanda-t-il. « Que vous importe, Monsieur ? Laissez-le tranquille. Il est malade. » Ils le trouvèrent, et oh ! ce que mes oreilles entendirent… Quelles ordures, quelles injures on vomit sur lui !
- Est-ce qu’ils l’ont battu ?
- Non, ils ne l’ont pas battu. Ils l’ont arrêté et m’ont jeté à coups de pied hors du monastère. « Où allez-vous aller maintenant ? » me demanda l’inspecteur. « À Corbi. » « Et pourquoi pas à Vlâdeshti ?3 » Je ne voulais pas retourner dans mon village, mais ils ne comprenaient pas pourquoi, étant moine, je ne pouvais pas rentrer chez moi. « Je n’ai plus personne à Vlâdeshti, mes parents sont morts. » Ils me laissèrent alors aller à Corbi. Ils me firent juste signer une attestation où je demandais à être fusillé s’ils me retrouvaient au skite.
- Combien d’années avez–vous passé en résidence forcée à Corbi ?
- Cinq ans, jusqu’en novembre 1966.
- Vous y laissèrent-ils tranquille ?
- Bien sûr que non ! Ils étaient sans cesse en train de me convoquer au poste de police. Quand j’en revenais, je pouvais à peine tenir sur mes pieds. Je vacillais comme si j’étais ivre. « Espèce de bandit, pourquoi n’es-tu pas marié ? » Ils me considéraient toujours comme un bandit.
« Toi, écoute-nous ! Les gens comme toi se marient mais vivent séparément de leurs femmes. Qu’en dis-tu ? » « Je dirais que ceux qui sont mariés doivent observer toutes les lois du mariage. Je le sais. Et quiconque n’est pas marié doit observer toutes les lois de la vie en célibataire. »
Une autre fois, j’ai demandé à celui qui m’interrogeait : « Vous aussi vous avez prêté serment dans l’armée, n’est-ce pas ? » « Oui, je l’ai fait. » « Et alors, vous l’avez violé ? » « Non, jamais ! » « Moi aussi j’ai prêté serment – les vœux monastiques. Et je ne peux les renier pour rien au monde. » Et savez-vous ce qu’il a dit ? « Vous faites bien de ne pas les renier. » Pouvez-vous imaginer ?
- Ainsi vous avez gardé vos vœux monastiques même dans le monde comme citoyen.
- Je les ai gardés comme sacrés, Père, avec l’aide de Dieu ! J’ai eu des tentations de la part des serviteurs de Satan. Ils me surveillaient, à chaque pas, et pour tout ce que je faisais. Et à cause de cette tension, je n’ai pu dormir du tout pendant les cinq années où j’ai vécu à Corbi, à moins de prendre des pilules.
Mais Satan m’a aussi combattu personnellement. Si vous aviez pu voir à quoi je ressemblais alors, avec que les os et la peau, vous auriez versé des larmes de pitié. C’est à ce moment-là que le démon de laluxure a jeté son dévolu sur moi, dans cet état pitoyable qui était le mien. Je priais beaucoup, Père, que le Seigneur m’en délivrât, avec tant de larmes qu’elles faisaient une marre par terre. Sœur Veta me demandait pourquoi je pleurais, et je lui disais que je pleurais du désir du monastère. Je ne pouvais lui dire pourquoi.
Et ensuite j’ai vu que les agents de la Securitate étaient pires que les démons. Vous pouviez prier Dieu d’être délivré des démons, mais des agents de la Securitate… Je pleurais jusqu’à en tomber inconscient. Mère Gabriela me dit plus tard : « Si vous saviez combien de fois je vous ai giflé ma sainteté ! » « Que voulez-vous dire ? » « C’était le seul moyen de vous ramener à vous. »
* * *
Le Père Teofil disait :
Quand on m’a ordonné prêtre, j’ai prié Dieu ainsi : « Seigneur, délivre-moi de l’envie et de la cupidité ! » Elles ruinent les bonnes relations entre les gens. Je n’économisais aucun argent et tout ce que je faisais, c’était pour le monastère. J’ai acheté une quantité de livres – c’est ce que je lègue à mes « soldats ». J’ai aussi 700 cassettes d’homélies, de musique d’église, et d’enregistrements de divers moments de ma vie. »
L’Ancien disait aussi :
« La prêtrise est la chose la plus terrible sur terre. Quand un prêtre célèbre, il a le Paradis à sa droite et l’enfer à sa gauche. Le prêtre devra répondre de chacune des âmes de sa paroisse, s’il y en a qui doivent périr. La prêtrise n’est pas une profession, mais une mission Divine. Mon âme me fait mal quand je vois de jeunes gens, futurs prêtres, qui vont étudier la théologie sans penser au joug sous lequel ils vont être attelés. »
* * *
Une fois que P. Teofil allait faire des courses à Pitești avec l’économe du monastère quelque temps après 1990, il fut arrêté par un habitant qui lui déclara fièrement :
« Père, je suis un évangéliste. »
L’Ancien le regarda avec surprise et lui répondit :
« Je ne connais que quatre évangélistes. Et d’où êtes-vous venu ? »
La réponse inattendue abasourdit l’ « évangéliste ». Le Père avait déjà passé son chemin que l’ « évangéliste » était encore là, ne bougeant pas de sa place. Il ne bougeait pas, comme enraciné au même endroit, suivant l’Ancien des yeux, jusqu’à ce que ce dernier ait disparu dans la foule.
* * *
L’Ancien Teofil disait aussi :
« J’ai eu beaucoup de souhaits dans la vie pour lesquels j’ai prié Dieu, en lui demandant de les réaliser s’ils Lui plaisaient. Je désirais vraiment construire une église parce que nous y aurions été commémorés à la fois vivants et après notre mort, aussi longtemps que l’église existerait. Où que soit quotidiennement célébrée la Divine Liturgie, Il y a beaucoup de bénédictions répandues par Dieu. Vous savez, les Pères de l’Église disent que la plus grande des bonnes actions que vous puissiez faire en un jour, est d’aller à la Divine Liturgie. Et je suis rempli de joie quand je vois que trois églises ont été érigées et qu’on y célèbre le cycle quotidien des services Divins selon l’ordre monastique, avec la Divine Liturgie.
« Quand je suis allé la première fois en Terre Sainte, j’ai vu comme les services Divins célébrés de nuit y étaient remplis d’élévation et de paix. Les Saints Pères disent que la prière nocturne est de l’or, parce que l’esprit n’y est plus dérangé par les pensées comme pendant le jour. »
« La dispersion de l’esprit dans la prière conduit l’âme à son refroidissement, et l’âme ne reçoit pas autant de bénéfice que lorsque l’esprit est rassemblé dans la prière et que nous versons des larmes. »
« En revenant de Jérusalem, j’ai réuni mes « soldats » pour les consulter au sujet de la manière dont nous pourrions introduire des offices de nuit. Ainsi, avons-nous commencé à célébrer l’office de Minuit et les Matines à minuit. Depuis là, j’ai vu la bénédiction de Dieu, car la Communauté a augmenté en nombre, et aussi, je l’espère, spirituellement et matériellement. »
Trad. de l’Américain, Anne Monney
Par les prières du Bienheureux Père Teofil, Seigneur Jésus-Christ, fais-nous miséricorde et sauve-nous !
Notes :

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