Ajouté le: 6 Mars 2018 L'heure: 15:14

Miracle, soucis et un chapelet

Beaucoup d’eau s’écoulera probablement encore sous les ponts de la Seine avant que les chroniqueurs prennent leur courage et se mettent au travail, afin de mettre par écrit l’histoire de l’un des miracles les plus authentiques qui s’est déroulé juste sous leur nez. En remontant leurs lunettes avec étonnement, ils découvriront que le miracle est bien ancré au cœur même du paysage parisien, voire français, qu’il porte un nom un peu sophistiqué, M.O.R.E.O.M., et qu’il a – par la miséricorde de Dieu, envers qui ils seront pourtant peu disposés à reconnaître une telle contribution – un HIÉRARQUE, dans la personne de Monseigneur Joseph, comme nous l’appelons, nous autres autochtones ou proches de lui.

Même si je suis étranger à la naissance de ce miracle, car je me suis contenté des informations qui arrivaient à la rédaction du journal où je faisais mon travail, voici que dans la quatrième année, le Dieu de bonté m’a rendu digne, Lui seul sait comment, à travers un professeur bien-aimé qui s’occupait avec droiture d’esprit du droit ecclésial, à être appelé pour suppléer dans une paroisse pauvre du sud-est de la France.

La paroisse était pauvre, moi aussi ; par conséquent, j’ai profité d’une courte visite de Monseigneur Joseph à Cluj pour accepter sur-le-champ son invitation de l’accompagner sur la route du retour vers Paris. 

Et c’est ainsi, dans l’automobile Citroën, devenue chapelle, avec Monseigneur présidant l’office des Vêpres, avec deux prêtres concélébrants, sans Ménées et sans encens, que j’ai commencé à prendre part au miracle.

Bien plus tard, j’ai compris que les miracles sont si naturels que leur apparition semble tout à fait normale. Prendre un frugal repas carémique sur le coffre de la voiture devenu table, conduire presque sans arrêt jusqu’à la tombée de la nuit, être connecté par les conseils et la prière au rythme de la Métropole qui palpitait sans arrêt dans les appels téléphoniques continuels, être en même temps père spirituel et pasteur, médecin et infirmier, chauffeur et Métropolite, pour Monseigneur tout cela était tout à fait normal. 

Tard dans la nuit, arrivés à Nuremberg, Monseigneur Séraphim, chaleureux, hospitalier et attentionné, allait le gronder : « Allez, Joseph, prends un peu soin de toi aussi ! » Mais Monseigneur avait d’autres soucis. Lorsque, arrivé au cœur de la capitale, j’ai commencé à les discerner, je me suis dit : même Paris n’a pas vu une chose pareille ! Aussitôt descendu de la voiture, garée par miracle à une distance millimétrique des autres, sur la place Saint-Sulpice, un Monsieur très loquace l’a abordé et l’a retenu pendant une demi-heure ; et il n’avait pas l’air de vouloir arrêter. « N’aurait-il pas faim ? » me demandais-je. J’allais apprendre plus tard que cet homme-là n’était autre que le maire de l’arrondissement. À l’entrée de la crypte – c’était l’heure où devait commencer l’office – nos mendiants l’accueillirent avec de grands sourires. Ils en savaient quelque chose. J’apprenais à l’instant que Monseigneur les connaissait tous par leurs noms et que pour chacun il avait quelque chose ; certains d’entre eux se confessaient même chez lui.

Et les soucis de Monseigneur de s’enchaîner : « Père, fais attention à ne pas oublier quelque chose du Typikon ! Comment es-tu arrivé aussi vite à la doxologie ?! Reviens en arrière ! Ne vous pressez pas, célébrez comme il faut ! » Et il confessait, il confessait, comme si tout le peuple orthodoxe de Paris s’était rassemblé dans la crypte de l’église. « Faites très attention aux jeunes et aux enfants, ils sont notre priorité ! » « Père, va mettre deux euros sinon ils vont enlever ma voiture… » « Fais attention, tu vas dire ça en français… Comment ? Tu ne parles pas français ? Qu’est-ce que tu attends, apprends-le ! Tu ne vois pas combien de francophones nous avons ici ? » Et c’est ainsi, comme un maître de maison attentionné, qu’il construisait son miracle, le miracle dont parle notre histoire.

Des années plus tard, lorsqu’il était déjà mon hiérarque, Monseigneur allait me prouver encore une fois sa générosité innée. Comme j’étais pressé d’arriver à une convocation, j’avais laissé ma voiture derrière la cathédrale des Saints-Archanges de la rue Jean de Beauvais. De retour, plus de voiture. Désespéré, j’appelle Monseigneur, qui était déjà monté dans sa voiture, prêt à aller rencontrer le Patriarche œcuménique en Suisse. Voilà que Monseigneur laisse la voiture, la Suisse et le Patriarche et vient avec moi ! Il apprend, je ne sais comment, que ma voiture avait été enlevée et se trouvait à l’autre bout de Paris. « Allons-y ! » « Mais vous ne devez pas rencontrer… ? » « Allez, je vais voir ! » Et c’est ainsi, sur un « je vais voir » que nous arrivons une demi-heure plus tard à l’endroit en question. Là, nous rencontrons un Africain au large sourire, qui regardait davantage Monseigneur que l’ordinateur où il devait trouver l’emplacement de ma voiture. C’est peut‑être un musulman, pensais-je, et il est heureux de me voir donner de l’argent pour son entreprise. Et là, l’homme demande avec nonchalance à Monseigneur : « Vous n’avez pas un chapelet ? » « Chapelet ?!? », demande Monseigneur, surpris. « Oui, un chapelet ! », répond l’homme toujours souriant. Puis il fait signe avec les doigts comme s’il égrainait le chapelet. « Tu as un chapelet ? » me demande Monseigneur. « Non, je n’ai pas de chapelet », dis-je, et alors je vois Monseigneur courir à la voiture et apporter à notre Africain son chapelet épiscopal. « Oh, merci, merci beaucoup ! Je suis chrétien comme vous, vous savez ! »

Et depuis, je dois toujours un chapelet à Monseigneur... 

Aussi maintenant, pour ses vingt ans d’épiscopat, je lui donne en retour, de tout cœur, tout un chapelet de pensées – admiration, joie, reconnaissance, gratitude et prière à Dieu pour Monseigneur : Qu’Il le garde pour de nombreuses années !

Père Călin Florea, Doyen de l’Irlande

 

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