Ajouté le: 6 Mars 2018 L'heure: 15:14

Vingt ans d’épiscopat du Métropolite Joseph : un pontificat de paix et d’unité

Hommage et souvenirs d’un vieux prêtre gallo-romain orthodoxe

Avant de souligner les éléments qui me paraissent être les plus riches spirituellement dans le pontificat de Monseigneur Joseph, je voudrais rappeler le contexte de son élection à l’épiscopat, qui fut important au plan historique et remarquable au plan ecclésiologique.

La révolution roumaine de 1989, qui a mis fin à la terreur communiste, a permis au peuple roumain de retrouver la liberté et à l’Église orthodoxe de Roumanie de vivre une résurrection, après des décennies de persécution. L’église roumaine était alors relativement peu présente en France1, mais elle y avait accompli un acte courageux et prophétique en 1972, grâce au patriarche Justinien de bienheureuse mémoire, en bénissant et patronnant la jeune Église orthodoxe occidentale (ECOF), resurgie en 1936 après 1000 ans de schisme entre l’Occident et l’Orient chrétiens. Il y avait aussi à Paris, dans la cathédrale roumaine, un lieu de résistance au totalitarisme athée et persécuteur, où un épiscopat avait été reconstitué dans le cadre de l’Église russe hors-frontières. Ces deux réalités – complexes – pouvaient sembler contradictoires aux yeux des hommes, mais elles ne l’étaient pas aux yeux de Dieu.

En 1993 le Patriarcat de Roumanie, en pleine restructuration, décida de retirer sa bénédiction à l’évêque de l’ECOF, mais une partie de son clergé et de ses fidèles – dont j’étais – refusa de le suivre, parce que son comportement ecclésial et personnel prêtait à critiques. Ce groupe, structuré en Doyenné, se rattacha alors directement au Patriarcat roumain. Le trône de l’Archevêché orthodoxe roumain de Paris étant vacant, le Saint Synode chargea le Métropolite Séraphim, qui venait d’être nommé à la tête de la Métropole d’Allemagne et d’Europe centrale, d’être aussi « locum tenens »2 du trône de Paris, en février 1994. Ce dernier accomplit en quelques années une œuvre importante de restructuration de l’Archevêché – dont la refonte complète de ses statuts – avec l’aide active du clergé et des fidèles français, dont il avait eu la sagesse de respecter le rite et les usages (il leur rendra hommage publiquement). Hélas, un an plus tard, en juillet 1995, sous la pression d’un groupe d’orthodoxes « byzantinistes », quelques évêques du Comité inter-épiscopal décidèrent, en l’absence de plusieurs de leurs confrères, dont notre Métropolite, d’interdire la célébration du rite occidental dans les paroisses « canoniques », ce qui n’était pas justifié sur le plan ecclésiologique, et posait un grave problème au niveau pastoral3. Mgr Séraphim s’y résigna, au nom de l’unité de l’Orthodoxie, mais il ne nous abandonna pas et obtint de ses confrères que nous puissions célébrer dans le rite de nos Pères quelques fois par an. Ce fut néanmoins un moment très difficile pour nous, crucifiant, car notre exactitude ecclésiologique dans la crise de 1993 était bien mal récompensée. Ces Orthodoxes de souche, qui confondaient la foi et la culture, avaient oublié « les entrailles de miséricorde » de notre Dieu, le Père céleste.

Après ce travail de fond, il a fallu élire un évêque. Cette élection s’est faite, conformément aux canons de l’Église antique, par le clergé et par le peuple, ce qui n’est pas le cas dans toutes les Églises orthodoxes. Nous avons dû nous y reprendre à deux fois, parce que le premier élu déclina notre offre, mais d’une très belle façon : « Ce n’est pas ma voie… ». Quelle leçon d’exactitude spirituelle ! Lorsque nous avons procédé à la deuxième élection, les trois candidats se présentèrent, comme c’est la règle, et je me souviens que le hiéromoine4 Joseph, reconnaissable à sa grande taille et qui préparait un doctorat sur Saint Syméon le Nouveau Théologien à l’Institut Saint-Serge, dit quelque chose qui m’avait frappé : « Je ne serai pas beaucoup à votre charge, car nous [les hiéromoines] sommes des ascètes ». C’était dit avec une telle simplicité que nous en sommes restés sans voix : nous n’étions pas habitués à une telle franchise. C’est lui que nous avons élu, le 29 novembre 1997, à une très large majorité (j’ai relu hier mes notes sur le décompte des voix). Nous ne le connaissions pas beaucoup : j’avais concélébré une fois avec lui, à la crypte de la
cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky, et j’avais été frappé par la majesté avec laquelle il célébrait, et par sa bienveillance.

Aussitôt après son élection, et avant son sacre, il a commencé à visiter les paroisses pour faire connaissance avec nous, son futur troupeau. Je me souviens qu’il nous avait visités, alors que nous étions « hébergés » à Saint-Étienne-du-Mont (à côté du tombeau de Sainte Geneviève). C’était un dimanche, où nous célébrions en rite des Gaules : il le voyait, probablement, pour la première fois ; il a regardé tout avec beaucoup d’attention, sans « a priori » et sans faire la moindre critique, respectueux de ce qu’il ne connaissait pas.

Son sacre à la cathédrale grecque, le 15 mars 1998, fut un événement mémorable, accompli par une « armada » d’évêques venus de Roumanie5, et en présence du roi Michel. Puis, revêtu de la grâce de l’épiscopat, il a commencé à bâtir, en partant quasiment de rien : il « campait » avec quelques amis moines dans un appartement prêté par une moniale de Bussy et on lui avait aussi prêté une voiture…

Les structures existaient, mais elles étaient encore un peu théoriques, et les communautés roumaines « périphériques » ne savaient pas trop se situer par rapport au nouvel archevêché6. Mais il y avait une atmosphère extraordinaire, un dynamisme et une créativité remarquables autour de ce jeune évêque de 32 ans et de son équipe de Jeunes, libres, sans complexes, avec lesquels les rapports étaient faciles, en dehors de tout formalisme clérical. Cela nous plaisait beaucoup, car l’évêque Jean nous avait transmis le feu. Nous sentions que tout était possible : l’Esprit soufflait… Le nouvel archevêque était un homme ouvert, cultivé, compréhensif, à l’écoute, désireux de construire et de renouveler, mais sans heurter les personnes, ni rejeter la tradition. Vis-à-vis de nous, les Français de rite occidental, il a eu une attitude très bienveillante : non seulement il confirma ce que nous avait accordé Mgr Séraphim, mais il alla encore beaucoup plus loin, nous demandant simplement de nous conformer à l’année liturgique byzantine (c’est-à-dire en fait au cycle pascal) par souci d’unité, en nous laissant une grande liberté pour le reste.

Après, les choses iront très vite, parce que les structures mises en place avec Mgr Séraphim étaient bonnes, et qu’il y a eu un grand afflux de Roumains en France et en Europe occidentale7. L’année 2001 fut particulièrement féconde et vit de grandes transformations : l’ambassade de Roumanie mit à la disposition de Mgr Joseph une belle propriété à Limours, le Saint-Synode éleva l’Archevêché au rang de Métropole et il y eut à Bordeaux le sacre du premier évêque vicaire (Mgr Silouane). D’autres sacres suivront et ces évêques prendront en charge des pays européens. Mgr Joseph a su constituer autour de lui une véritable équipe épiscopale, une fraternité d’évêques œuvrant ensemble et dans le même esprit, dynamiques et tournés vers l’avenir. La Métropole se développait et grandissait.

Il restait un point crucial : ramener dans la Bergerie les brebis qui s’en étaient séparées pour des raisons politiques (les persécutions du régime communiste). C’est là où notre Métropolite montra ses plus grandes qualités. Nous avons pu admirer le tact infini avec lequel il s’approcha de ces frères séparés, en les respectant, en sachant distinguer l’essentiel du secondaire, en veillant à ne pas froisser les susceptibilités, avançant lentement et avec douceur. Finalement, la paix et l’amour triomphèrent : en 2009, l’église des Saints Archanges devint la cathédrale métropolitaine et le Patriarche Daniel pourra venir y célébrer les divins mystères. Ce fut une immense joie pour nous tous de voir revenir la paix et l’unité au sein de la famille orthodoxe roumaine. Le Saint-Esprit et son serviteur, le Métropolite Joseph, en furent les grands artisans. Il faut souligner que cette belle œuvre n’aurait probablement pas été possible sans un appui indéfectible du nouveau patriarche Daniel (élu en 2007) : les deux archevêques ont œuvré dans le même esprit pour l’Église de Dieu.

Maintenant la Métropole vit et croît d’une façon normale, organique, « biologique ». Bien sûr, au fur et à mesure du développement très rapide des paroisses roumaines, nous, les Français, avons été petit à petit un peu noyés dans la masse, dans ce peuple qui s’efforce de transposer en Europe occidentale ce qu’il a connu dans sa terre natale, orientale (le rite, les usages, le style…). Malgré ce fait – qui était inévitable et qui est somme toute naturel – nous ne nous sommes pas sentis relégués en seconde zone. Nous avons appris à nous connaître les uns les autres, nous les Français en apprenant à connaître des Orthodoxes de souche, historiques [dont nous étions séparés depuis 1000 ans] et eux les Roumains, en découvrant qu’on pouvait être orthodoxe en étant un Occidental de souche, de culture, de style. Mieux : dans les paroisses à majorité française et provenant de l’Orthodoxie occidentale, ce qui est le cas de la nôtre, les fidèles roumains et moldaves, dont la présence est pour nous une grande joie, ont découvert avec étonnement – et même parfois avec émerveillement – des rites, des usages, un style dont ils ignoraient tout [depuis 1000 ans]. En fait, nous redécouvrons que nous avons besoin les uns des autres : celui qui n’a pas besoin de son frère s’exclut de l’Église. Sans que nous en ayons toujours bien conscience, Dieu nous fait faire un pas de géant vers le retour à l’unité de l’Église. Car l’Église a vocation à redevenir ce qu’elle était pendant le premier millénaire, à savoir une au plan théologique et ecclésial, mais diverse au plan des rites, des cultures, des modes de vie, des styles… L’Église une, catholique-orthodoxe, est comme un bouquet de fleurs, une symphonie, dans lesquels chaque peuple, chaque culture, chaque civilisation apporte sa couleur, son parfum et sa musique, qui sont agréables aux narines et aux oreilles de Dieu. Puissions-nous continuer dans cette voie et essaimer. Je crois que cette expérience de la Métropole roumaine est, pour l’instant, unique en Europe occidentale (mais elle est amorcée en Amérique).

Il faut souligner que tout cela s’est fait, alors que notre archi-pasteur, notre archevêque et métropolite, entretenait avec ses frères évêques des autres juridictions des rapports normaux de fraternité et de confiance.

Voilà pourquoi nous pouvons remercier Mgr Joseph pour cette grande œuvre, qui est d’avoir contribué à la paix et à l’unité, entre les Roumains eux-mêmes, entre les Orthodoxes de souche et les jeunes pousses de rite occidental, et enfin entre les différentes juridictions orthodoxes, en France et en Occident.

Que le Prince de la paix, notre Seigneur Dieu et Sauveur Jésus-Christ, lui accorde encore un long et fructueux chemin dans l’Église !

Ad multos annos !

Père Noël TANAZACQ, Recteur de la paroisse Ste Geneviève-St Martin (Paris)

Notes :

1. Il s’agissait, soit de personnes liées anciennement à la France, conservant la mémoire des excellentes relations de nos deux pays entre 1918 et 1939, soit de réfugiés politiques ayant réussi à franchir le « rideau de fer ».
2. « Locum tenens »: qui tient lieu de. Il s’agit d’un évêque qui assume la responsabilité provisoire d’un évêché, dont le trône est vacant.
3. C’était une faute à double titre : d’une part l’Église indivise du 1er millénaire avait pour fondement l’unité de la foi dans la diversité des rites [qui correspondaient aux diverses cultures] et, d’autre part, le fait d’avoir agi ainsi, en l’absence de notre Métropolite – leur frère évêque – allait à l’encontre de la conciliarité épiscopale. De plus, le fait d’avoir pris cette décision à la sauvette, pendant les vacances, et sans attendre le rapport de la commission liturgique officielle, nommée par le CIE à cet effet, dont j’étais le secrétaire, constituait une grave faute morale. On ne peut pas se conduire dans l’Église aussi mal que dans le monde…
4. Hiéromoine : prêtre ayant prononcé des vœux monastiques (« iereus » en grec signifie prêtre).
5. Ce qui témoignait de l’importance qu’y attachaient le Patriarche Théoctiste et le Saint Synode.
6. Les suites du communisme ont continué assez longtemps à polluer les relations entre les Roumains : plusieurs communautés en Europe occidentale étaient encore partagées entre l’Église-mère (supposée avoir été vendue aux communistes), l’Église russe hors frontières, restée très active, et d’autres juridictions.
Il faut rappeler qu’à l’AG de fin 1997, il n’y avait que 10 paroisses pour la France, dont 4 roumaines et 6 françaises. Dans l’histoire de l’Église, les schismes durent souvent plus longtemps que les hérésies, parce qu’ils s’y mêlent aussi des aspects psychologiques et politiques. Ce flou durera plusieurs années.
7. Surtout pour des raisons économiques, car tout était à reconstruire en Roumanie, l’après-communisme étant très difficile aux plans politique, économique et social. Cette émigration toucha tous les milieux, des intellectuels jusqu’aux ouvriers.

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