Ajouté le: 10 Août 2012 L'heure: 15:14

Pèlerinage au cœur de l’Orthodoxie roumaine : la Moldavie et les églises fresquées de Bucovine

4 – 11 juillet 2012

Pèlerinage au cœur de l’Orthodoxie roumaine : la Moldavie et les églises fresquées de Bucovine

L’an dernier, nous étions allés en Olténie, province qui nous avait ravis par ses paysages et ses monastères au caractère édenique. Cette année 2012, nous avons pénétré au cœur de la vieille orthodoxie roumaine avec Jassy et les églises fresquées de Bucovine. Après quelques déconvenues logistiques (retards d’avion, surprises d’hôtellerie,…), notre groupe (6 clercs et 24 laïcs), piloté par Bogdan, est arrivé à Jassy (Iaşi :prononcer « Yach »), métropole de la province de Moldavie. C’est une ville impressionnante que l’on peut admirer du haut de la tour du monastère Golia. Devenue capitale de la Moldavie par la volonté des Turcs, en 1564 (plus facile à contrôler que l’antique Suceava, perdue dans les montagnes), elle est située au centre de la Moldavie historique, qui comprenait la Bessarabie1. La splendide église des Trois-Hiérarques était hélas en ravalement, mais nous avons pu quand même admirer un peu la dentelle de pierre qui couvre ses murs. La cathédrale métropolitaine est imposante, mais n’est pas un modèle d’iconographie. En fait ce qu’elle a de plus précieux est le corps de Sainte Parascève, cette jeune moniale de Thrace du 11e siècle, dont les reliques furent transférées à Belgrade puis à Constantinople avant d’arriver à Jassy au 17e siècle. Ce qu’il y a de remarquable dans sa vie c’est qu’il ne s’y est  quasiment rien passé ! Elle est devenue ressemblante à Dieu dans le secret d’une vie monastique cachée, en Terre Sainte. Le Seigneur a révélé sa sainteté longtemps après sa naissance au Ciel, puis ses reliques ont produit une multitude de miracles. La longue file des fidèles qui font la queue pour les vénérer  est le signe de l’intimité qui unit Ste Parascève au peuple de Dieu : elle est proche des gens. C’est là que nous avons eu la joie de retrouver Mgr Théophane, le Métropolite de Moldavie, qui rentrait de la réunion du Saint Synode. Il nous a accueillis comme un père dans sa résidence épiscopale : au cours de l’entretien improvisé et amical  qu’il nous a accordé, nous avons pu apprécier la perspicacité et la finesse de ses jugements, exprimés dans un français parfait et avec beaucoup d’humour.

Notre ami Bertrand Vergely, qui participait au pèlerinage, a fait dans la grande salle de la Métropole, une très belle conférence sur « l’émerveillement », devant un public jeune et nombreux, suivie d’un long et intéressant débat. Enfin, nous avons pu rencontrer Mère Silouana dans la petite église de quartier où elle organise ses séminaires. Cette  moniale est un monument spirituel. Elle a utilisé sa propre expérience de Dieu, qui n’est pas ordinaire, pour élaborer un processus thérapeutique destiné à soigner et guérir simultanément les blessures psychiques et spirituelles. C’est dans ce « et » que réside toute la nouveauté et la richesse de cet enseignement, qui est en fait une « praxis ». L’âme de l’Homme est simultanément psychique – animant le corps – et spirituelle – en relation avec Dieu et apte à recevoir les énergies déifiantes. Une thérapie exclusivement psychique est incomplète, parce qu’elle oublie que l’Homme est l’image de Dieu et que sa destinée est la théosis, l’union à Dieu dans et par les énergies divines incréées. Mère Silouana organise des séminaires dans lesquels elle forme des personnes à un savoir-être, à une praxis, et qui non seulement se l’appliquent à elles-mêmes mais encore le transmettent. Cette thérapie réunit le psychologue et le prêtre. Par son expérience spirituelle et son audace, une femme comme Mère Silouana parvient à surmonter les blocages des uns et des autres (le monde et l’Eglise) et renouvelle l’Orthodoxie. Les orthodoxes occidentaux que nous sommes ont été immédiatement conquis : le courant est passé.

Après cette journée et demie passée à Jassy, l’autobus nous a emmenés dans les collines et les petites montagnes de la Bucovine, verdoyante malgré la grande chaleur. Dans les villages, on voit énormément de cigognes, ce qui nous a ravis. Après Probota nous avons passé deux jours à Putna, haut-lieu du monachisme roumain, puis nous avons sillonné le pays et visité successivement une grande partie des célèbres églises fresquées : Humor, Voronets, mondialement connue, Arbore, Sucevitsa, Suceava, Moldovitsa, Dragomirna, Râşca… : nous sommes allés d’émerveillement en émerveillement. L’architecture, typiquement roumaine, est belle, les fresques extérieures et intérieures sont magnifiques, iconographiques et souvent bien conservées. Ce fut une grande pédagogie de l’Eglise de ces temps (surtout du 16e siècle) que de couvrir les murs extérieurs des églises de ces livres d’images où le peuple, qui n’avait pas accès à l’écrit, pouvait apprendre la Bible, l’histoire de l’Eglise et la vie des saints. En effet, les fresques extérieures sont beaucoup plus lisibles parce qu’il y a la lumière du jour. A ces époques où il n’y avait pas d’électricité et dans des bâtiments aux fenêtres étroites, les fresques intérieures étaient beaucoup moins visibles. Ces fresques sont très connues, surtout celles de Voronets (notamment la fresque du Jugement Dernier), mais je voudrais faire une mention particulière pour celles de la petite église d’Arbore : c’est là qu’on y trouve la plus belle représentation de Ste Marina2, ainsi que d’admirables séraphins, qui ont probablement servi de modèle pour ceux de l’église de la Métropole à Limours.

Comme il arrive souvent dans l’Eglise, les richesses coexistent avec des décadences. Autant les fresques sont  belles et iconographiques (à quelques rares exceptions près), autant les iconostases, qui sont en général du 18e siècle, sont un désastre : elles sont massives, cachant la totalité des sanctuaires, disproportionnées (conçues trop larges, elles comportent souvent deux biseaux qui cachent une partie des fresques des murs de la nef), surchargées de dorures et de décors purement esthétiques, et surtout décadentes au plan iconographique, allant même jusqu’à des représentations filioquistes de la Trinité, qui sont une hérésie3. Il faudrait avoir le courage de les retirer pour les mettre dans des musées, et de les remplacer par des iconostases peu élevées, aérées et sobres,  permettant aux fidèles de voir et d’entendre la célébration des Saints Mystères, comme c’était le cas jusqu’au 15e siècle. L’Eglise n’est un musée : elle est la vie en Dieu.

Partout nous avons été bien reçus, surtout dans les monastères de femmes, remarquablement tenus. Mais un accueil nous a particulièrement touchés, à Suceava. L’archevêque Pimène de Suceava est très âgé, marchant lentement et parlant doucement. Mais quelle présence ! Il nous a reçu dans sa cathédrale et nous en a fait faire la visite, avant de présider notre déjeuner dans un monastère voisin. C’est un homme pénétré de culture française, qui nous a conté sa vie et celle de son archevêché avec beaucoup de finesse et d’humour. Nous avons été impressionnés par sa profondeur spirituelle et sa classe. Ce fut un honneur pour nous d’entendre parler ainsi de la France.

Notre pèlerinage s’est achevé par l’Archevêché de Roman, où nous avons eu la grande joie de retrouver notre ami, Mgr Joachim, qui fut prêtre de paroisse pendant 10 ans en région parisienne. Là, c’était la franche camaraderie avec un évêque à l’humour débordant, qui n’a pas oublié l’antique Eglise d’Occident, puisqu’on peut vénérer dans sa cathédrale4, entre autres, des reliques de St Martin et de St Germain d’Auxerre.

In fine, juste avant de reprendre l’avion, à Bacau, nous sommes allés visiter une chapelle aménagée dans un lycée : il s’agit en fait d’une grande salle de classe transformée en une véritable église, entièrement fresquée, ce qui pour nous qui vivons dans un Etat résolument athée, est étonnant. Il est tout de même extraordinaire de voir cette merveille dans un pays qui avait, il y a une vingtaine d’années, un régime violemment persécuteur de l’Eglise. Dieu l’emporte toujours…

Un pèlerinage, c’est d’abord une démarche priante, avec des pasteurs. Hélas nous n’avons pas pu voir Mgr Joseph qui a dû rentrer en France aussitôt après la réunion du Saint Synode en raison de la très grave maladie de son archidiacre. Heureusement, Mgr Marc a pu nous rejoindre à Putna, mais sans sa valise, perdue par Lufthansa…. Nous avons pu concélébrer deux liturgies avec lui, le dimanche 8 juillet à Putna en plein air, avec l’higoumène du monastère, le Père Melchisedech – qui est un homme vraiment paternel, attentif à tout et bienveillant – et de nombreux hiéromoines, et le lundi 9 juillet, entre nous, dans l’église du monastère de Moldovitsa.

Le groupe était très sympathique et l’atmosphère détendue. La soirée roumaine du 9 juillet à Sucevitsa, avec orchestre et danses, fut une très belle fête. Nous avons eu aussi la chance d’avoir avec nous Julien, en fauteuil roulant, qui nous a rejoints avec sa mère à Miclăuşeni, et dont la présence nous a enrichis.

Pour terminer sur une note joyeuse, le vin est excellent en Moldavie, surtout le vin blanc ! Que Dieu bénisse la Moldavie et son peuple.

P. Noël Tanazacq, Paris

Notes :

1. Volée à la Roumanie par Staline en 1940 ; actuellement la République de Moldavie.
2. Ste Marina, appelée Marguerite en Occident, est une très célèbre vierge martyre du 3ème s. Elle fut une des trois « voix » célestes qui conduisaient Jeanne d’Arc (avec St Michel et Ste Catherine d’Alexandrie) : fêtée le 17 juillet en Orient et le 20 juillet en Occident.
3. Le concile de Moscou de 1666-1667, en accord avec la tradition de l’Eglise indivise et orthodoxe et dans l’esprit du 7ème concile œcuménique (787), interdit toute représentation du Père céleste, car, au sein de la Divine Trinité,  seul le Christ s’est incarné. Sur ces iconostases on voit souvent de pseudo- représentations de la Trinité sous la forme d’un vieillard barbu et du Christ, avec une colombe qui les réunit, expression graphique du filioquisme. L’Empire d’Autriche, qui était le bras armé de Rome, domina la Transylvanie de 1687 à 1918, où il fut à l’origine d’une Eglise uniate. L’influence catholique-romaine fut alors très forte dans les principautés roumaines : c’est particulièrement visible dans l’art religieux.
4. Il est évêque vicaire, mais son archevêque étant très âgé, c’est en fait lui qui gère l’Archevêché.

Pèlerinage au cœur de l’Orthodoxie roumaine : la Moldavie et les églises fresquées de Bucovine

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