Ajouté le: 10 Juin 2012 L'heure: 15:14

Pâques au monastère de Lupșa ou Le sens du pèlerinage

Pâques au monastère de Lupșa ou Le sens du pèlerinage

Samedi saint. Bientôt minuit. Dans la petite église ancienne du Monastère de Lupșa vient d’avoir lieu le rite de la lumière, longuement éteinte, puis brusquement rallumée : du silence a jailli le verbe annonçant la joie de la Résurrection. Nous sommes dans le cortège qui se dirige à présent vers la nouvelle église pour la célébration de l’office de la nuit. Vaille que vaille, et comme d’autres, je tente de protéger la flamme vacillante de mon cierge que le vent menace de souffler. Au moment où nous arrivons près du parvis sur lequel nous attendent les moines, je sens derrière moi, mystérieuse, comme une invisible poussée, forte et légère à la fois. Je me retourne. Je découvre alors un océan de chandelles, une nuée de lumières inondant le grand jardin du monastère et illuminant secrètement la nuit profonde. Deux mille personnes peut‑être. Mais peu importait le nombre : cette foule immense de fidèles, rassemblés là pour fêter la Résurrection, m’apparut immédiatement comme une présence une. Et qui, sans que je le sache, déjà m’enveloppait. Moment unique, intense, qui cependant n’était pas d’émotion ; c’était le moment d’une expérience immédiate, incarnée, mais rare, grandiose et simple à la fois : l’expérience de la vraie communauté ecclésiale. La Liturgie pouvait alors commencer. Nous pourrions rester debout pendant les cinq heures qu’elle durerait, qu’importe, le temps disparaissait. Nous pouvions prier dans la continuité d’un temps immémorial à la grâce duquel rien ne pouvait nous soustraire. J’étais à côté d’une vieille paysanne, qui, par sa simple présence, paraissait me dire comment prier, et je redécouvrais la joie du chant dans la reprise infiniment modulée du Hristos a înviat din mortii, dont nous avions appris les paroles dans l’après‑midi.

« Je ne cherche pas, je trouve. » S’agissant de Dieu même, ce mot célèbre de Picasso est d’une clarté lumineuse. Il dit beaucoup plus que les ritournelles un peu pathétiques de ceux qui vont disant « chercher Dieu ». En effet, et ce fut là aussi l’un des sens de la grâce de Lupșa, je ne Le cherche pas, je Le trouve. Parce que je ne Le chercherais pas si je ne L’avais déjà trouvé. Dieu est là en effet, alors que nous, nous ne sommes pas toujours présents. C’est ce sentiment de l’être là, dans l’ouverture à l’événement d’une présence partagée et dans l’expérience absolument nécessaire d’une communauté, que m’a donné le moment d’apothéose du pèlerinage de Lupsa, qui me révélait du même coup le sens vivant du pèlerinage. L’événement, c’est l’appartenance. Appartenance multiple : celle de la personne à un groupe dont les membres se connaissent parfois si peu, appartenance de ce groupe à l’ensemble des fidèles d’un village et à la communauté du monastère qui l’a accueilli jusqu’à nous donner de partager le repas des moines, le dimanche de Pâques ; appartenance aussi à la communauté que ce monastère forme avec les monastères voisins, dont moines et moniales nous accueillant nous ont frappés par leur jeunesse ; appartenance encore aux plus vastes ensembles de la région et d’un pays et, plus haute encore, celle qui nous unit avec l’ensemble de la communauté ecclésiale. C’était le sens grec et initial du terme ecclèsia : l’assemblée qui exalte chacun jusqu’à sa réalité la plus haute, et que le christianisme a su hériter pour nommer et situer le corps de l’Église christique. Quelques jours après Pâques, me trouvant à Bucarest, je racontais cette expérience à mon ami Sorin Dumitrescu, auquel je disais qu’il ne m’avait peut‑être manqué que la communion à laquelle je ne pouvais prétendre, n’étant pas strictement parlant de confession orthodoxe. Ce qu’il sut me dire fut le couronnement de mon expérience : « Mais si, vous l’avez eu, cette communion. Ce que vous avez vécu d’unique, c’est l’appartenance à la communauté eucharistique. »

J’espère qu’il a dit vrai. Mais, quoi qu’il en soit, ce pèlerinage m’avait permis encore de vivre et de comprendre deux réalités majeures. La première tient à l’idée forte qui m’est venue de la dimension iconique de ces communautés « emboîtées ». Chaque communauté, si simple soit‑elle, peut être considérée comme l’icône de la communauté christique dans laquelle nous vivons et qui donne sens à notre humanité. Le groupe de notre pèlerinage, formé de Alina, Anca, Anne, Annie, Catherine mon épouse, Christian, Eva, Mihaela, Patrice, Ruth, au‑delà des différences d’âge, de nationalité et de provenance, animé qu’il était par la simplicité et la sincérité de la foi, avait réussi à trouver son âme dans des liens naissants de générosité amicale. Et nous ne saurions assez remercier et le Métropolite Joseph d’avoir béni ce beau pèlerinage, et Bogdan Grecu d’en avoir fait une réussite : il a su être le faire vivre non seulement par son sens concret de l’organisation et par sa disponibilité extrême, mais par le rayonnement de sa foi ouverte : nous avons aimé en lui le représentant de ce pays dont nous commençons à aimer les profondeurs, qu’elles soient spirituelles ou naturelles – telle celle des grottes des Monts Apuseni…

La seconde réalité est peut‑être plus inouïe encore : dans cette expérience de la grâce iconique de la communauté ecclésiale et eucharistique, j’ai eu le sentiment, jamais éprouvé, de la communauté de l’Église indivise. Ce sentiment n’a rien à voir avec l’œcuménisme, qui n’est pour moi qu’une idée faible, une idée bricolée par une époque spirituellement abâtardie. Non : le sentiment de l’appartenance à la communauté de l’Eglise indivise, à l’Église Primitive – donc Première – est une évidence beaucoup plus haute, dont la fulgurance rejoint une intuition d’enfance : oui, nous sommes tous les membres d’une Église Une parce que nous sommes les membres du corps Un de la présence divine. Et le pèlerinage est là pour raviver la flamme et la beauté de cette vérité trop souvent en sommeil.  

Jean Lauxerois

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