Ajouté le: 2 Avril 2016 L'heure: 15:14

Le Jugement et la Condamnation à mort du Christ : le Créateur jugé et condamné par sa propre créature

(Jeudi et Vendredi saints. Mt 26 et 27, 1-2 ; Mc 14 et 15, 1 ; Lc 22 et 23, 1 ; Jn 18,  1-27)

Nous avions parlé, l’an dernier à la même époque, de la Sainte Cène1 – évènement central du Jeudi Saint, et préfigure du Royaume de Dieu – et nous en étions arrivés à la sortie du Cénacle, au début de la nuit. Nous allons continuer à suivre le Christ, pas à pas, dans son combat héroïque pour sauver l’Homme et toute la création. Les évènements qui vont suivre eurent lieu le Jeudi Saint et le Vendredi Saint, mais, si l’on s’en tient à la journée biblique, qui est aussi la journée liturgique et qui commence au coucher du soleil, nous pourrions dire que tout s’est passé le Vendredi Saint (Sainte Cène, arrestation, jugement, condamnation, martyre, mort sur la croix et ensevelissement), ce qui est riche d’enseignement au plan symbolique, car il y a simultanément le Royaume (la Cène) et la mort : c’est donc « résurrection et mort », alors qu’au plan concret historique, c’est « mort et résurrection ». Mais cela témoigne du fait que le plan divin s’accomplit toujours, quoiqu’il arrive. Nous allons cette année suivre le Christ du sortir du Cénacle jusqu’à sa condamnation à mort. Il est nécessaire de s’appuyer sur les quatre évangélistes. D’ailleurs, dans presque tous les rites, les Évangiles du Jeudi et du Vendredi Saints sont des Évangiles composés, c’est-à-dire formés de passages pris chez tous les évangélistes2. Abordons maintenant cette histoire sacro-sainte

 

Saint Jean ne rapporte pas la Cène, mais il rapporte longuement l’annonce de la trahison de Juda (Jn 13, 21-30) et surtout il est le seul à rapporter le Lavement des pieds (Jn 13, 1-20) ainsi que le Dernier discours du Seigneur, qui est un monument théologique3 et qui s’achève par la grande prière du Fils à son Père, appelée « prière sacerdotale » (Jn 13, 31 à 17). C’est après ce très long discours que commence la terrible nuit de l’arrestation du Christ.

Après la célébration de la Pâque (juive et chrétienne : la sainte Cène), tous chantent des psaumes d’action de grâces, comme c’était la règle. Puis ils traversent tout Jérusalem, d’Ouest en Est, par le Sud4, passent de

l’autre côté de la vallée du Cédron et commencent à monter sur la colline qui est en face du Temple, le Mont des oliviers5, et qui est un des lieux favoris de Jésus (cf. Lc 22, 39). Il fait nuit depuis un certain temps. Pendant le trajet, qui est assez long (environ 2 km), le Seigneur commence à préparer ses disciples, et leur révèle ce qui va Lui arriver, pour qu’ils ne soient pas pris au dépourvu : « Vous serez tous scandalisés à mon sujet cette nuit » (Mt 26, 31-32 et Mc 14, 27-28) et Il cite le prophète Zacharie : « Je frapperai le Pasteur et les brebis seront dispersées » (Za.13, 17). Toutefois, sans parler ouvertement de sa mort, Il termine en affirmant sa résurrection. Pierre, toujours un peu fanfaron, dit : les autres peut-être, mais pas moi. Le Seigneur lui fait alors la douloureuse prophétie de son triple reniement « cette nuit même », avant le premier chant du coq, c’est-à-dire juste avant le lever du soleil [et donc, encore dans la nuit du péché] (Mt 26, 31-35, Mc 14, 27-31, Lc 22, 31-34 et Jn 13, 36-38). Les disciples disent tous, comme Pierre, qu’ils sont prêts à mourir pour le Maître.

 Ils arrivent alors dans le très beau jardin de Gethsémani5, où le Christ aimait venir avec ses disciples. Le Seigneur va vivre dans ce jardin une première Passion, en âme, avant sa Passion corporelle. Il prend avec Lui la triade apostolique, Pierre, Jacques et Jean, et s’éloigne pour prier : Il veut se préparer intérieurement -en tant qu’homme- au sacrifice suprême qu’Il va accomplir. Et là, il est saisi d’effroi et submergé par l’angoisse : « Mon âme est triste jusqu’à la mort », et Il a besoin d’aide : « Restez ici et veillez avec Moi ». Il s’avance un peu, se prosterne devant son Père, présent invisiblement (par rapport à sa nature humaine), et Lui demande « d’éloigner cette coupe… » qu’Il doit boire jusqu’à la lie, cette souffrance qui dépasse l’entendement, « …si cela est possible. ». Mais Il termine sa prière en disant : « Cependant, non pas comme Je veux, mais comme Tu veux »6. Il rachète ainsi, dans sa volonté libre d’homme, la désobéissance de nos premiers parents, Eve et Adam. Il est en agonie. Il prie environ « une heure » (Mt et Mc), puis revient vers ses trois disciples, qui se sont assoupis. Il est affligé de voir qu’ils n’ont pas été capables de L’accompagner dans sa souffrance pour Le soulager, et Il leur dit : « Veillez et priez pour ne pas entrer dans la tentation »7. Puis Il retourne prier deux fois de suite, de la même façon. Saint Luc ajoute deux précisions remarquables. Un ange Lui apparaît et Le réconforte : comme les hommes sont incapables d’aider le Fils de l’Homme dans sa souffrance, ce sont les anges qui Lui viennent en aide. Et le Christ est dans une telle angoisse, dans une véritable agonie physique – au bord de la mort – qu’Il a une « sueur de sang8 », de petits caillots de sang se mélangeant à sa sueur et tombant sur le sol. L’agonie du Christ à Gethsémani est très importante, théologiquement et spirituellement. Elle constitue une révélation théologique des deux natures du Christ : comme Dieu, Il sait tout ce qui va Lui arriver, et comme homme, Il ne sait pas ; Il ne comprend pas pourquoi, Lui qui est le seul homme juste, pur et sans péché, doit subir cet horrible châtiment. Mais sa personne (divine) qui unit ses deux natures dit : « oui »9. Le Fils dit oui à son Père céleste : Il est « obéissant jusqu’à la mort ». Son importance spirituelle est toute aussi grande : dans ce moment tragique, le Christ a porté, dans son humanité (en âme), toutes les souffrances de tous les hommes, depuis Adam et Eve jusqu’au dernier homme à venir. Quelques heures plus tard, Il va les porter physiquement. C’est un moment capital du salut du Monde : toute personne humaine, quelle qu’elle soit et à quelle époque que ce soit, qui se trouve dans l’angoisse absolu, peut se tourner vers le Christ à Gethsémani (Toi qui as porté toutes les angoisses humaines, daigne porter aussi la mienne…). Il faut s’en souvenir et le dire. Le jardin de Gethsémani rappelle et symbolise le jardin d’Eden, le Royaume de Dieu : c’est le sacrifice du Christ qui nous rouvre la porte du Paradis. A la fin de sa longue prière, le seigneur commande de se lever : « Voici que celui qui Me livre est proche ».

Aussitôt après, apparaît Juda, le disciple-traître, à la tête « d’une troupe armée10 et portant des torches et des lanternes ». Pourquoi « les grands prêtres et les anciens » avaient-ils besoin de Juda ? Parce que cette troupe nombreuse (composée de la garde du Temple et de soldats10) n’aurait pas pu reconnaître le rabbi Ieshouah, surtout en pleine nuit, et qu’ils ne savaient où Il se trouvait. Juda, lui, savait que son Maître allait venir dans ce lieu, qui Lui était familier. Et il avait donné aux gardes un signe : « Celui à qui je donnerai un baiser, c’est Lui, saisissez-Le ». Il embrasse donc le Maître en disant « Salut, rabbi », comme d’habitude. Jésus lui dit : « Ami11, fais ta besogne » (Mt) et ajoute, chez saint Luc : « Juda, tu livres le Fils de l’Homme par un baiser ». La bonté du Maître n’est ni de la faiblesse, ni de l’ignorance : le Christ sait tout.

Jésus n’a pas peur de cette troupe : « Qui cherchez-vous ? » ; « Jésus le Nazaréen » ; « C’est Moi ». Ils reculent et tombent à terre : la majesté et la sérénité du Rabbi les écrase. La scène se reproduit encore une fois. Jésus ajoute : « Si c’est Moi que vous cherchez, laissez partir ceux-là ». Le Maître prend soin de ses disciples. Alors, Pierre qui avait une épée12 frappe un garde, « le serviteur du grand-prêtre, Malchus », et lui coupe une oreille. Aussitôt Jésus le reprend : « Remets ton épée dans son fourreau, car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée ». Quelle leçon universelle !12 Et Il ajoute : « Ne crois-tu pas que mon Père pourrait M’envoyer douze légions d’anges : comment donc s’accompliraient les Écritures …? ». Je dois mourir et ressusciter pour sauver l’Homme. Puis il guérit le serviteur en recollant son oreille (« et ayant touché l’oreille, Il le guérit » – Lc 22, 51b).

Ensuite, Jésus reprend la foule : vous m’arrêtez comme un brigand, alors que J’enseigne chaque jour dans le Temple… Alors, les gardes se saisissent de Jésus, tandis que tous les Apôtres l’abandonnent et s’enfuient. L’un d’entre eux qui ne portait qu’un drap sur lui, est saisi par les gardes : il laisse le drap entre leurs mains et se sauve « tout nu ». L’homme qui abandonne Dieu est nu (cf. Adam et Eve après leur chute : ils virent qu’ils étaient nus - Ge 3, 10). Il lient Jésus (ils entravent ses mains avec des cordes) comme s’il était un dangereux malfaiteur. Les ennemis du Christ L’ont arrêté la nuit, et avant la Pâque, parce qu’ils craignaient un mouvement populaire (Jésus était le plus célèbre rabbi d’Israël). Mais la nuit a aussi un sens symbolique : c’est la nuit du péché et le temps des œuvres cachées. D’ailleurs, Il dira à ceux qui l’arrêtent : « Mais c’est ici votre heure et le pouvoir des ténèbres » (Lc 22, 53). Son arrestation à Gethsémani a pu se faire entre 2 et 3 heures du matin (le Seigneur a dû prier à Gethsémani pendant 2 à 3h).

Ils emmènent leur prisonnier, de force, « chez le grand-prêtre ». Mais saint Jean précise qu’ils L’ont d’abord emmené chez Hanne13, le beau-père du grand-prêtre Caïphe. Cela peut paraître surprenant, mais il faut rappeler que les grands-prêtres étaient choisis, depuis Hérode, dans les grandes familles sacerdotales, dont la plus importante était celle de Hanne, qui avait été grand-prêtre de 6 à 15 Apr. J-C, et qui était probablement le doyen du Sanhédrin (les anciens grands-prêtres étaient membres du Sanhédrin) : il collaborait étroitement avec les gouverneurs romains et il avait réussi à faire nommer grand-prêtre après lui son fils aîné, puis son gendre, Caïphe. Il était le personnage le plus influent et le plus puissant d’Israël. Jésus est amené sans ménagement dans ce palais, qui se trouvait dans la « cité des prêtres », au centre de Jérusalem (entre le Temple et le palais d’Hérode), et dont on a retrouvé les fondations. L’ancien grand-prêtre « interroge Jésus sur ses disciples et sa doctrine ». Le Seigneur s’en étonne et répond qu’ « Il a toujours parlé ouvertement et enseigné dans la synagogue et dans le Temple » et qu’il lui suffit d’interroger ceux qui L’ont entendu. Le Christ ne se laisse pas impressionner et n’a pas peur, ce qui irrite un des huissiers, qui Lui donne une gifle en lui reprochant de « parler ainsi au grand-prêtre ». Le Seigneur fait alors une réponse qui est un trésor de sagesse éternel et une bouée de sauvetage pour tous ceux qui sont injustement accusés : « Si J’ai mal parlé, fais voir ce que J’ai dit de mal, et si J’ai bien parlé, pourquoi Me frappes-tu » ? (Jn 18, 22-23). Hanne est tellement déconcerté qu’il envoie Jésus chez son gendre, le grand-prêtre Caïphe14.

Pendant tout ce temps, il va se passer, d’après le récit de saint Jean, un évènement douloureux : le triple reniement de Pierre, prophétisé par le Christ pendant le trajet entre le Cénacle et Gethsémani. Pierre et « un autre disciple », que la Tradition identifie à Jean15, étaient revenus sur leurs pas, après s’être enfuis, et avaient suivi Jésus de loin jusqu’au palais d’Hanne. Saint Jean « qui était connu du Grand-prêtre » put entrer dans la cour, alors que Pierre se tenait à la porte. Puis, il réussit à le faire entrer. Mais il fut reconnu par la portière : il nia une première fois être un disciple de Jésus. Puis Pierre alla se réchauffer autour d’un feu16 allumé par les gardes, car il faisait froid. Ils le reconnurent. Pierre nia une deuxième fois « avec serment » (Mt). Et enfin un des serviteurs proche de celui à qui Pierre avait coupé l’oreille reconnut l’avoir vu à Gethsémani17. Pierre paniqua, « se mit à faire des imprécations et à jurer : je ne connais pas cet homme » (Mt et Mc). Alors un coq chanta (c’était le lever du soleil, vers 6h du matin en ce début de printemps). Jésus se retourna et regarda Pierre avec peine. Pierre se souvint de la prophétie de son Maître : « il sortit et pleura amèrement ». Pendant cette terrible nuit, le Christ était bien seul, abandonné par tous, trahi par un de ses Apôtres et renié par un autre, le porte-parole des Douze. Seul, son Père céleste Lui témoignait son amour, dans le secret. Il est certain qu’il n’est pas facile de situer précisément ces évènements, parce que saint Jean place le premier reniement chez Hanne et les deux autres chez Caïphe. Mais les trois Synoptiques passent sous silence l’interrogatoire d’ Hanne et ne parlent que de celui de Caïphe, chez qui ils situent les trois reniements. Saint Luc précise qu’il y a eu environ une heure d’intervalle entre les deux premiers et le troisième reniements. On peut penser que les deux grands prêtres habitaient dans le même palais ou la même cité18.

Le Seigneur est donc conduit devant le grand-prêtre en titre, Caïphe14. C’est là que va avoir lieu le jugement du Christ, et sa condamnation à mort. Ce procès se passe un peu plus tard (Lc :« quand le jour fut arrivé »)19. Saint Matthieu et saint Marc nous précisent que tout le Sanhédrin20 est présent, ce qui est exceptionnel, surtout à cette heure-là. Ce Sanhédrin ou « Conseil » était l’organe de gouvernement du peuple juif (au plan religieux) et le tribunal suprême d’Israël (chargé notamment de juger les faux-prophètes). Il comptait 71 membres (anciens grands-prêtres, prêtres, scribes et Pharisiens) et était présidé par le grand-prêtre en exercice. Il faut remarquer que le Christ est seul, face à 71 juges, sans avocat21, et qu’Il vient de passer une nuit effroyable, sans manger ni boire, ni dormir, malmené par ses sbires et dans le froid. Dieu est jugé par ceux qu’Il a créés ! C’est un bien étrange procès qu’ils font à Jésus puisque la sentence avait été prise à l’avance. En effet, les évangélistes nous disent à plusieurs reprises, bien avant le procès, qu’ils voulaient faire mourir Jésus : juste avant de relater sa venue à Jérusalem pour la fête des Tentes, c’est-à-dire six mois avant sa Passion, saint jean nous dit que le Christ se cantonnait en Galilée « parce que les Juifs cherchaient à Le tuer » (Jn 7, 1). Et s’ils avaient voulu en savoir plus sur Lui et sur son enseignement, il leur eût été facile de rencontrer Jésus et de discuter avec Lui, entre rabbis, au Temple, d’autant plus que c’était là que le Sanhédrin se réunissait habituellement. Mais il faut ajouter qu’au-delà du grief officiel qu’ils vont Lui signifier (s’être déclaré Messie, Fils de Dieu), il y en a un autre qui est omniprésent dans l’Évangile, à savoir la jalousie. Le rabbi Ieshouah est le rabbi le plus célèbre d’Israël : les foules courent après Lui et sont dans l’admiration des prodiges et des miracles qu’Il accomplit. Tous ces personnages importants, qui détiennent le pouvoir religieux, sont jaloux et furieux contre Lui : le rabbi de Nazareth les gêne, d’autant plus qu’Il les reprend. C’était tellement évident que même Pilate le pensait22.

Le procès commence : comme ils n’ont, en fait, rien à Lui reprocher, ils vont chercher de faux témoignages contre Jésus. C’est une perversion : ils ne cherchent ni la vérité ni la justice, mais veulent simplement tuer quelqu’un qui leur fait de l’ombre et qui n’a rien fait de mal (Pilate le reconnaîtra !).

On trouve des faux-témoins, qui s’embrouillent et se contredisent. Jésus reste silencieux devant cette mascarade judiciaire. Enfin, il en vient un qui fournit une accusation plus consistante : cet homme a dit : « Je détruirai ce temple fait de main d’homme et en trois jours j’en bâtirai un autre non fait de main d’homme » (Mc 14, 58). Le Christ avait dit cela lorsqu’Il avait chassé les marchands du Temple, la première fois, au début de sa vie publique, mais ses paroles ont été falsifiées, car Il avait dit : « Détruisezce Temple et Je le relèverai en trois jours ». Et saint Jean ajoute : « Mais Il parlait du Temple de son corps » (Jn 2, 18-21) : en fait sa phrase signifiait : tuez-Moi et Je ressusciterai au bout de trois jours ; c’était une prophétie de sa mort et de sa résurrection. Les accusateurs se frottent les mains : on le tient ! « Mais Jésus se taisait ». Caïphe, excédé, pose alors la question cruciale : « Es-tu le Christ, le Fils de Dieu ?». Jésus répond, parce que c’est la vraie et unique question : « Oui, Je le suis ». Et Il prophétise son Ascension et son retour en gloire, sûr que son Père céleste Le ressuscitera après sa mort selon la chair. Le grand-prêtre déchire alors ses vêtements23 et dit : « Il a blasphémé24...Qu’en pensez-vous ? » Et tous21 le condamnent à mort. Ce n’est pas dit tel quel dans l’Évangile, parce que les Juifs n’avaient pas le droit de mettre quelqu’un à mort25 : c’était réservé au pouvoir romain. Voilà pourquoi les évangélistes rapportent les paroles du Sanhédrin ainsi : « eux tous décrétèrent qu’Il était passible de mort » (Mc 14, 64 et Mt 26, 66). En fait il s’agit bien d’une condamnation à mort, sans aucune circonstance atténuante, mais qu’ils n’ont pas le droit d’exécuter. Ils doivent en référer au gouverneur romain, lui faire confirmer légalement la sentence et la lui faire exécuter. Ils sont tellement contents d’avoir réussi à le faire tomber, le petit rabbi de Galilée, qu’ils vont se déchaîner contre le condamné : ils lui crachent au visage, signe particulièrement insultant, ils l’injurient, le frappent de coups de poing et de gifles. Et, pour « bien s’amuser » et Le ridiculiser encore plus, ils Lui mettent un voile sur le visage, Le frappent et Lui disent : « Fais le prophète, Christ ! Dis-nous qui t’a frappé ». L’Homme se moque et se rit de Dieu. Satan s’amuse et croit triompher, mais il aurait dû être attentif au contenu des psaumes. Lorsqu’on pense que ces « conseillers » étaient réputés être des anciens, des sages, des gens craignant Dieu, on se demande si l’on rêve : on a le vertige. L’Homme sans Dieu peut devenir comme une bête sauvage.

Puis ils Le livrent au gouverneur romain Ponce Pilate : c’est lui seul qui a le pouvoir de prononcer (ou non) la sentence légale de condamnation à mort et de la faire exécuter, car il tient ce pouvoir politique de l’empereur, Tibère. Voilà pourquoi le Seigneur dira devant les soldats romains qui Le crucifient : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc 23, 34). Effectivement, les soldats païens ne pouvaient pas savoir ce que représentait le terme « Christ » : ils obéissaient aux ordres. Mais le Seigneur n’a pas dit cela devant le Sanhédrin, parce qu’ils savaient ce qu’ils faisaient : ils rejetaient le Messie et tuaient le Fils de l’Homme. Tout ce qui va se passer avec Pilate relève de la Passion physique du Christ, puisqu’Il va être torturé (flagellation, couronne d’épines…) avant sa crucifixion. C’est pourquoi nous relaterons ces tragiques évènements dans un autre article consacré à la Passion et à la mort du Seigneur.

En épilogue, on peut se demander : qu’est-ce que le Christ pouvait faire d’autre que de dire la vérité ? Il a dit la vérité, parce qu’Il est LA Vérité et le Verbe de Dieu, la bouche du Père céleste. Étrange tribunal : celui qui est innocent et qui a dit la vérité est condamné. Ceux qui l’ont jugé et condamné sont injustes, iniques et méchants. Nous sommes devant la justice humaine, qui est selon la nature déchue.

Jésus-Christ, notre Seigneur Dieu et Sauveur, le seul homme juste, pur et parfait, le Juste juge, a été jugé par ceux-là même qu’Il avait institués juges (ils tenaient leur pouvoir de Moïse, qui le tenait de Dieu Lui-même). Lui, le seul Prêtre, notre grand-prêtre éternel, a été rejeté par ses propres prêtres, son clergé, qui avaient été consacrés par Lui (par l’intermédiaire de Moïse). Le Messie a été rejeté, jugé, condamné et torturé, non pas par des voyous, mais par l’élite religieuse d’Israël : « les prêtres, les scribes et les Pharisiens », c’est-à-dire par le clergé, les théologiens, les ascètes. C’est une leçon que l’Église – et les hommes d’Église – feraient bien de méditer.

Notes :

1. Voir Apostolia n° 85 (avril 2015).
2. En Occident, dans de nombreuses églises, on utilise un Évangile concordant [c’est à dire unique] « joué » par plusieurs personnes (le diacre fait le récitant, l’évêque le Christ et les chantres les différents personnages) pour le Jeudi et le Vendredi Saints. Dans le rite byzantin, l’Évangile de la sainte Cène est un Évangile composé [assemblant des péricopes des 4 Évangiles], qui va jusqu’à la fin du jugement du Christ par le Sanhédrin. Mais pendant l’office des Saintes Souffrances (Matines du Vendredi Saint, le Jeudi Saint au soir), on lit tous les Évangiles de la Passion, chez les quatre évangélistes, découpés en 15 péricopes, tout au long des Matines (d’où son nom d’ « office des 15 Évangiles »).
3. Il y a deux sommets théologiques dans l’Évangile : le discours inaugural (Sermon sur la montagne) au début de la vie publique du Christ, et le « Dernier discours » à la fin de sa vie publique. Le premier, qui constituait la nouvelle Loi, s’adressait à tout le peuple, tandis que le second ne s’adresse qu’aux Apôtres (et même aux onze, car Juda est sorti), futurs chefs de l’Église, et constitue la plus haute initiation théologique jamais donnée par Dieu aux hommes.
4. Le chemin le plus court et le plus direct passait par la porte de la Fontaine, en longeant la piscine de Siloé, puis par une route qui longeait le Cédron et permettait d’atteindre le jardin de Gethsémani.
5. Le Mont des oliviers, que les Juifs appellent « mont de l’onction », était couvert d’oliviers, jusqu’à la guerre juive de 70, qui verra leur destruction par les Romains pour des raisons militaires (il reste 8 oliviers, très anciens, millénaires, issus certainement de ceux de l’époque du Christ). Le jardin de Gethsémani, qui existe toujours, en partie, est à flanc de colline, en bas du Mont des oliviers, vis-à-vis de la porte Est du Temple (la Porte dorée). Gethsémani vient de l’araméen Gat-shamma, qui veut dire pressoir à huile, ce qui est tout un symbole, car le Christ va être broyé par la souffrance, d’abord dans son âme, ici-même, puis dans son corps, à Jérusalem. Mais, de cette souffrance, sortira la joie (comme des olives broyées sort l’huile de l’onction).
6. On peut rapprocher cela du trouble que le Christ avait eu lors des Rameaux, 5 jours plus tôt : « Maintenant mon âme est troublée. Et que dirais-Je ?...Père délivre-Moi de cette heure ?...Mais c’est pour cela que je suis venu jusqu’à cette heure » (Jn 12, 27). Le Christ souffre grandement dans son âme humaine et il est probable qu’Il soit aussi attaqué par Satan, ici comme à Gethsémani (ce peuple ne t’aime pas…sauve ta peau, il est encore temps…).
7. « Pour ne pas entrer dans la tentation » et non pas « entrer en tentation », comme on le traduit souvent. Comme l’a montré le père Carmignac, dans sa thèse remarquable sur le Notre Père en 1965, « entrer en tentation » signifie être tenté, ce qui est inévitable et permis par Dieu, tandis qu’entrer dans la tentation signifie y consentir, et donc pécher. Cette phrase correspond exactement à la 6e demande du Notre Père, qu’il faut traduire de la même façon (« Ne nous laisse pas entrer dans la tentation »).
8. La sueur de sang est un phénomène connu en médecine (l’hématidrose ). Lorsque ma mère était en agonie, juste avant de mourir, elle a eu une sueur de sang, constatée par mon frère médecin, qui était à côté d’elle.
9. Saint Ambroise : « Homme, Il repoussa la mort ; Dieu, Il maintint la sentence ». Sur Luc, SC n° 52 bis, p.176.
10. Saint Jean ajoute : « la cohorte et des gardes de la part des grands-prêtres et des Pharisiens » (18, 3) et un peu plus loin : « la cohorte et le tribun et les gardes des Juifs » (18, 12). Il y avait au Temple des gardes commandés par un « capitaine du Temple », chargés de la surveillance du lieu saint et dépendants du Sanhédrin. Il y avait aussi à Jérusalem des soldats. Le gouverneur romain de Judée avait sous son commandement une garnison de troupes auxiliaires, composées de soldats non-juifs, chargées du maintien de l’ordre, basées à Césarée, mais présentes à Jérusalem lors des fêtes de pèlerinage (ce qui est la cas à Pâques) et cantonnées dans la forteresse Antonia, au coin Nord-Ouest du Temple. Si l’on s’en tient à ce que disent saint Luc et saint Jean, il y avait, dans cette « troupe » venue arrêter Jésus, des gardes du Temple et des soldats, avec le tribun (officier supérieur commandant la cohorte) avec, en plus, le « serviteur du grand-prêtre », chargé de surveiller l’opération et de lui en rendre compte. Ils étaient nombreux (une « foule nombreuse ») et armés. On voit qu’il y a eu, en l’occurrence, une collusion entre les deux pouvoirs, le pouvoir religieux juif et le pouvoir politique romain païen.
11. En grec etaïros : compagnon, disciple, traduit en latin par amicus. Le Maître n’a pas oublié que c’était Lui qui avait appelé ce disciple, qui ne s’est pas montré digne de sa confiance. C’est déjà un jugement. Juda sera jugé (ou plutôt : a été jugé) en tant que disciple, apôtre, ami du Christ.
12. On peut être étonné que le Christ ait dit, au sortir du Cénacle, de prendre une épée, en Luc 22, 36-38. Mais il est légitime de penser qu’Il voulait donner ultérieurement une leçon spirituelle à Pierre, aux Douze, à l’Église et à toute l’humanité. Car Dieu est « doux et humble de cœur », et n’agit pas dans la violence. Il est dommage que ceux qui s’affirment comme « successeurs de Pierre » n’en ait pas tenu compte pendant le 2e millénaire et que l’on ait vu plusieurs fois des papes de Rome à la tête de troupes armées (tel Léon IX, le pape du Schisme de 1054 !).
13. Hanne, ou Hanin, ou Hanan (et non pas Anne !). la grande-prêtrise, qui était à l’origine, sous Salomon, à vie et héréditaire (confiée à Sadoq, d’où l’expression de prêtrise « sadocite », qui a donné « sadducéen ») devint un instrument de pouvoir entre les mains des Séleucides [les souverains grecs, successeurs d’Alexandre], puis des Hasmonéens [les descendants des Macchabées] et enfin d’Hérode (dit « le Grand ») qui nomma et destitua les grands-prêtres au gré de ses humeurs (pour amoindrir leur pouvoir). Il s’était attribué la garde des vêtements liturgiques somptueux du grand-prêtre, qu’il ne « prêtait » que pour les grandes cérémonies. Les Romains continuèrent cette politique, car le grand-prêtre avait sur le peuple un pouvoir considérable. C’est pourquoi saint Jean dit que Caïphe était grand-prêtre « cette année-là ». En fait les grands-prêtres étaient choisis dans les grandes familles sacerdotales (il y en avait une dizaine, et ils se mariaient entre eux) dont la plus importante était celle de Hanne. Grâce à son étroite collaboration avec les Romains, il aura cinq de ses fils grands-prêtres, ainsi que son gendre Caïphe.
14. Caïphe : Yosef Qayafa (ou Joseph Ben Kaïpha) appartenait peut-être à la puissante famille sacerdotale des Boethos (Simon Boethos, nommé grand-prêtre par Hérode). Il était sadducéen. C’était un personnage peu estimable, petit, obèse, laid et méchant, et très soumis à Pilate. D’ailleurs, son surnom de Caïphe est un sobriquet (« le tyran »). Il restera en fonction assez longtemps (de 18 à 36 apr. J-C). On a découvert son tombeau en 1990 dans la vallée de la Géhenne, ce qui constitue un jugement divin.
15. Saint Jean est seul à rapporter ce fait : il lui était difficile de dire « moi ». Il a donc dit « un autre disciple ».
16. Les gardes ont allumé un feu (probablement dans une sorte de poêle d’extérieur, à claire-voie, dont on a retrouvé des modèles sur place) parce qu’il faisait froid. On était en pleine nuit à la fin de l’hiver, le jour même de l’équinoxe de printemps, le Vendredi de la Pâque juive. Le Christ aura aussi subi ce froid, symbole de la froideur du cœur des hommes pour Dieu, en plus du reste !
17. En fait, d’après saint Matthieu, Pierre fut aussi reconnu à son accent galiléen.
18. La plupart de ces palais de la « cité des prêtres » communiquaient entre eux. Il faut ajouter que la « cour » où les gardes se chauffaient jouait le rôle de l’atrium dans les belles maisons romaines, c’est-à-dire donnait sur des « appartements » différents, ce qui permettait à un clan familial d’être regroupé, tout en laissant une certaine intimité à chaque famille. Toutefois, il faut noter que les biblistes, jusqu’à une date récente, situaient le palais de Caïphe au Sud-Ouest de Jérusalem, non loin du Cénacle et du Palais d’Hérode, et donc, assez loin du palais de Hanne. On ne peut pas en dire plus.
19. Probablement, vers 6h ou 7h du matin. Il n’est pas toujours facile de concilier les récits des quatre évangélistes, et en particulier cette remarque chronologique de saint Luc avec le chant du coq, qui suivra le 3ème reniement de Pierre.
Il est possible que le Christ ait passé une (petite) partie de la nuit dans un cachot ou dans un réduit, notamment entre les deux interrogatoires.
20. Sanhédrin vient du grec synedrion (conseil). Il est aussi appelé gerousia (conseil des anciens), presbyterion (collège des anciens), boulê (assemblée), beth din (en hébreu : tribunal). C’est une assemblée de 70 sages (référence à Moïse : Ex 24, 1,9 et Nb 11, 16-17), présidée par le grand-prêtre en exercice (= 71 membres), qui est l’organe de gouvernement du peuple juif. Il siégeait normalement au Temple. Ses fonctions principales étaient d’interpréter la loi et de juger (notamment les faux-prophètes) : ils décidaient de tout au plan du culte. On y trouvait des Sadducéens (surtout chez les prêtres) et des Pharisiens (surtout chez les scribes).
21. En fait, il y avait des gens favorables à Jésus dans le Sanhédrin. Nous en connaissons au moins deux : Nicodème le Pharisien et Joseph d’Arimathie. Joseph était « disciple de Jésus, mais en secret par peur des Juifs » (Jn 19, 38) ; saint Luc nous dit « qu’il n’avait point participé à la décision [de condamner Jésus à mort] ni aux actes des autres » (Lc23, 51). Nicodème, lui, était venu, de nuit, questionner Jésus (Jn 3, 1-21) et il aura l’audace de Le défendre lors d’une réunion du Sanhédrin (Jn 7, 50-52) ; c’est lui qui aidera Joseph d’Arimathie à descendre Jésus de la Croix et qui apportera les aromates. Il faut donc nuancer l’expression de saint Marc (« eux tous décrétèrent qu’Il était passible de mort »).
22. Saint Marc dit : « Pilate savait que c’était par jalousie que les grands prêtres l’avaient livré » (15, 10)
23. Dans les coutumes juives, déchirer ses vêtements (c’est-à-dire, théoriquement, se mettre à nu, ou dénuder sa poitrine) était une façon d’exprimer sa douleur (en cas de deuil) ou son indignation. Mais à cette époque, cela était formel et ne rendait pas le vêtement inutilisable…
24. Blasphème vient du grec blasphêmia : insulte, outrage. C’est une parole qui outrage Dieu, une parole sacrilège, une injure ou une insulte contre Dieu. Il était puni de mort par lapidation (Lév. 24, 16).
25. Les Romains avaient retiré au Sanhédrin le droit de mise à mort (qui est omniprésent dans la Loi de Moise), car ils voulaient rester maîtres du maintien de l’ordre. D’ailleurs, les Juifs eux-mêmes diront à Pilate, lorsqu’ils lui amèneront Jésus : « Il ne nous est pas permis de mettre quelqu’un à mort » (Jn 18, 31).

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