Ajouté le: 5 Juillet 2010 L'heure: 15:14

La tentation du savoir (II)

« Entre toutes les passions de l’esprit humain l’une des plus violentes, c’est le désir de savoir ; et cette curiosité fait qu’il épuise ses forces pour trouver ou quelque secret inouï dans l’ordre de la nature, ou quelque adresse inconnue dans les ouvrages de l’art 1,   ou quelque raffinement inusité dans la conduite  des affaires. Mais parmi ces vastes désirs d’enrichir notre entendement par des connaissances nouvelles, la même chose nous arrive qu’à ceux qui, jetant bien loin leurs regards, ne remarquent pas les objets qui les environnent : je veux dire que notre esprit, s’étendant par de grands efforts sur des choses fort éloignées, et parcourant,  pour ainsi dire, le ciel et la terre, passe cependant si légèrement sur ce qui se présente à lui de plus près, que nous consumons toute notre vie toujours ignorants de ce qui nous touche ; et non seulement de ce qui nous touche, mais encore de ce que nous sommes »

Bossuet – « Sermon sur la mort »

La tentation du savoir (II)

La science oriente notre esprit vers les choses extérieures, dont le nombre infini et la diversité inépuisable nous entraînent comme un mirage de plus en plus loin de notre être réel : « Nous sommes pleins de choses qui nous jettent au-dehors » (Pascal).  Un homme perdu au milieu du désert qui passerait le peu de temps qui lui reste à vivre à  étudier la composition du sable,  la vie des scarabées, les  éruptions solaires, les parasites des cactus,  l’anatomie des scorpions, ainsi de suite – même dans le désert les objets d’étude sont inépuisables ! – cet homme qui s’intéresse à tout, connaît tout, explique tout,  mais  ignore la seule chose qui importe – le  chemin qu’il lui faut prendre pour sauver sa vie –, et non seulement il l’ignore, mais il nous assure que ce chemin n’existe même pas,  un tel  homme – qui ne serait même plus un homme mais une sorte de robot savant –, incarnerait parfaitement la science  moderne  qui consiste, le plus souvent,  en une « dispersion dans le détail (…), en une analyse aussi stérile que pénible, et qui peut se poursuivre indéfiniment sans qu’on avance d’un seul pas sur le chemin de la connaissance » : « En voulant séparer radicalement les sciences de tout principe supérieur sous prétexte d’assurer leur indépendance, la conception moderne leur enlève toute signification profonde et même tout intérêt véritable au point de vue de la connaissance (…) La science, en se constituant à la façon moderne, n’a pas perdu seulement en profondeur mais aussi, pourrait-on dire en solidité (…); enfermée exclusivement dans le monde du changement, elle n’y trouve plus rien de stable, aucun point fixe où elle puisse s’appuyer ; ne partant plus d’aucune certitude absolue, elle en est réduite à des probabilités et à des approximations, ou à des constructions purement hypothétiques.» (René Guénon – « La crise du monde moderne »).

La réconciliation, voire l’alliance,  que certains espèrent et appellent de leur vœux entre science et religion, est une utopie, non seulement  irréalisable, mais inconcevable,  dans la mesure où « il est impossible de regarder d’un œil le ciel et la terre de l’autre » (St. Jean Climaque). En effet, les yeux de la science  ne voient que le monde matériel, même lorsqu’ils regardent le ciel. Tandis que les yeux de la foi voient l’Esprit de Dieu même dans les choses de ce monde. L’armature idéologique – matérialiste, pragmatique et profane – sur laquelle repose l’ensemble des sciences modernes, se situe par définition à l’opposé de la vision  spirituelle de l’homme religieux, aux yeux duquel « c’est le sacré qui est le réel par excellence. Rien de ce qui appartient à la sphère du profane ne participe à l’Etre, puisque le profane n’est  pas fondé ontologiquement (…), il n’a pas de modèle exemplaire. Le désir de l’homme religieux de vivre dans le sacré équivaut, en fait, à son désir de se situer dans la réalité objective, de ne pas se laisser paralyser par la  relativité sans fin des expériences purement subjectives, de vivre dans un monde réel et efficient, et non dans l’illusion » (Mircea Eliade – « Le sacré et le profane »).  

Ainsi, pour un chrétien, la seule explication « scientifique » – c’est-à-dire réelle et incontestable – du monde et de l’homme,  n’est pas le Big Bang, ni la sélection naturelle, ni la physique quantique, ni rien d’autre que la parole et la personne du Christ : « Le Seigneur  est ma clarté dans les ténèbres, ma paix dans le trouble ; (…) il est ma pensée, mon désir, mon activité ; il est la lumière de mon corps et de mon âme, ma nourriture, ma boisson,  mon vêtement, mes armes et mon bouclier. Le Seigneur est tout pour moi. » (St. Jean de Cronstadt   – « Ma vie en Christ »).            

L’homme religieux « place son idéal humain sur un plan surhumain » (M. Eliade – ibid.), alors que la science moderne, en désacralisant le monde et l’homme, place la créature humaine sur un plan sous humain et inhumain,   tel un animal quelconque dans la longue chaîne de l’évolution naturelle – « l’homme n’est qu’un épiphénomène de l’histoire de la vie » déclarait, il y a quelques jours, un scientifique sur Antenne 2, (oubliant que, selon sa théorie, il était lui-même un  épiphénomène,  bien trop insignifiant pour prononcer un jugement  définitif  sur l’homme et l’histoire de la vie !...)

La science ne connaît et ne reconnaît rien au-dessus des lois de la nature, qui n’ont, d’ailleurs, rien de naturel, car la notion moderne  de nature n’est qu’une invention culturelle et idéologique qui désigne un monde qui a perdu son âme, à la fois désacralisé et déshumanisé. Le monde abstrait et impersonnel  de la science ignore l’amour, la beauté, la justice, l’espoir, la pitié, et tous  les autres sentiments humains. C’est un monde sans coeur, sans volonté, sans intention, sans raison d’être et  sans but,  en un mot, un monde sans l’homme. Ainsi, selon le philosophe chrétien Michel Henry, la science et la technologie des temps modernes représentent  « l’événement crucial de la Modernité en tant que passage du règne de l’humain à celui de l’inhumain ». Dans le monde abstrait et mécanique des lois scientifiques « aucune „action” ne s’accomplit jamais, mais seulement des déplacements matériels (…). Des processus objectifs (…) comme dans la cybernétique ou le substrat micro-physique de l’univers, bref un ensemble de dispositifs qui ne sont plus vivants et qui ne sont plus la vie » (Michel Henry – « La barbarie », Ed. Grasset).    

L’humanité moderne a fait avec la science un pacte faustien, en  renonçant à  son âme immortelle pour posséder et multiplier les biens périssables de ce mode. Jamais l’humanité n’a bénéficié d’un tel confort et d’une telle abondance sur le plan matériel, et jamais sa misère morale et sa malnutrition spirituelle n’ont atteint des proportions aussi phénoménales.  

La science moderne, lorsqu’elle prétend devenir la source unique de la vérité et le seul guide éclairé de l’humanité – comme le proclamait le célèbre chimiste Marcelin Berthelot (1827-1907): « La science réclame aujourd’hui à la fois la direction matérielle et la direction morale de nos sociétés. (…) La science domine tout : elle rend seule des services définitifs. Nul homme, nulle institution désormais n’aura une autorité durable, s’il ne se conforme à ses enseignements » (« Science et Morale »  - 1897) – cette science qui nous promet le royaume de ce monde,  à condition de nous prosterner à ses pieds,  c’est  l’idéologie matérialiste déguisée en ange de lumière, qui par les avantages, l’abondance et les biens matériels qu’elle nous procure, renforce et multiplie les liens qui nous attachent à ce monde et à l’homme de chair. Dans son poème dramatique en prose « La tentation de Saint Antoine » (1874),  Flaubert nous dévoile la vraie identité de  cet ange de  lumière des temps modernes : « Hilarion est devant lui, mais transfiguré, beau comme un archange, lumineux comme un soleil, et tellement grand que pour le voir  ANTOINE se renverse la tête :  Qui donc es-tu ? HILARION : Mon royaume est de la dimension de l’univers ; et mon désir n’a pas de bornes. Je vais toujours, affranchissant l’esprit et pesant les mondes, sans haine, sans peur, sans pitié, sans amour, et sans Dieu. On m’appelle la Science. ANTOINE se rejette en arrière : Tu dois être plutôt… le Diable ! »    

Les vrais scientifiques savent voir, au-delà de l’apparence matérielle du monde visible,  L’Esprit de Dieu et Sa sagesse partout présente : « L’assortiment des espèces ne s’est pas fait par hasard (…) L’ordonnance du monde vivant (…) lui fut donnée par une Puissance supérieure, et quant à moi, je l’appelle Dieu. Et c’est ici que la foi rejoint la vérité scientifique. (…) La constitution du monde vivant au fil de quelques milliards d’années ne peut se concevoir sans un dessein, et c’est en cela aussi qu’il me faut admettre l’existence d’une Puissance suprême. L’agencement du monde des êtres vivants est incompréhensible de toute autre manière. » (Jean Dorst, biologiste, « Quelques réflexions sur la biologie, à la lumière de la foi »).      

De même qu’un aveugle de naissance qui, ayant reçu une formation scientifique, pourrait tout savoir sur la lumière et en donner même des cours à l’université, sans jamais l’avoir vue, de la même façon, la science, qui vient de ce monde et ne connaît que ce monde, est inapte, par sa nature même, à connaître la lumière de Dieu,  qui ne peut être vue et connue que par les yeux du cœur et de  la foi : « Car la connaissance est contraire à la foi. La foi, en tout ce qui lui est propre, efface les lois de la connaissance (…) La connaissance définit la nature et la garde dans toutes ses voies. Mais dans ses œuvres la foi chemine plus haut que la nature. (…) La connaissance est suivie de la peur. Mais la foi est suivie de l’espérance » (St. Isaac le Syrien – « Discours ascétiques »).

Viorel Ştefăneanu (Paris)

Notes :
1. Il s’agit des réalisations techniques, considérées comme un art au XVII-ème siècle.  

La tentation du savoir (II)

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