Ajouté le: 20 Juillet 2010 L'heure: 15:14

La parabole des vignerons homicides : l’histoire spirituelle de l’humanité

13e dimanche après la Pentecôte (Mt. 21, 33-46)

La parabole des vignerons homicides : l’histoire spirituelle de l’humanité

Cette parabole est un monument spirituel, car, en quelques lignes, le Père, par la bouche de Son Fils et dans la puissance de Son Esprit, nous révèle le destin de l’humanité et Son dessein pour l’Homme. Elle est rapportée par les trois synoptiques1.

Le contexte dans lequel le Christ l’a racontée est très important : Il est en effet à un moment crucial de Sa mission terrestre. Il vient de faire Son entrée royale à Jérusalem (les Rameaux), puis Il est rejeté par les prêtres, les scribes et les pharisiens, et même par le peuple. Entre les Rameaux et la Sainte Cène, le Christ va vivre des jours terribles, car l’hostilité des Juifs à son égard va atteindre un paroxysme : c’est un temps d’affrontement verbal. Le Christ vit une véritable Passion, morale et intérieure, avant Sa Passion physique. C’est dans cette courte période qu’Il va raconter les plus importantes paraboles – qui mettront les Juifs hors d’eux-même – et qu’Il va faire la prophétie redoutable de la fin des temps et du jugement dernier.

La parabole des vignerons homicides, qui est une des plus puissantes et des plus redoutables de l’Evangile, est la seconde qu’Il raconte « aux grands prêtres, aux scribes et aux anciens dans le Temple » (Mt, Mc et Lc). Elle fait écho à un cantique célèbre de l’Ancien Testament, le cantique de la vigne, d’Isaïe2, et elle comporte de fortes ressemblances avec la parabole suivante, qui est celle du Banquet céleste (Mt. 22, 1-14) : en fait, les deux se complètent.

Le Maître de maison est le Père céleste. La vigne qu’Il plante, c’est Israël3, et aussi l’Eglise. Cette vigne, le Père en prend grand soin : Il l’entoure d’une haie, pour ne pas que les animaux viennent la brouter, il y creuse un pressoir, pour qu’on puisse y fouler le raisin, car Il ne doute pas qu’il y aura du fruit, et Il  bâtit une tour pour  y entreposer les amphores  durant le temps de la vinification, car Il ne doute pas que le jus du raisin se transformera en vin, et pour  surveiller la vigne. Tous ces éléments nous rappellent le jardin d’Eden, qu’Adam et Eve devaient cultiver, pour l’élever jusqu’à Dieu, et qui constituait une sorte de « laboratoire » du cosmos, une préfigure de l’Eglise.

Pourquoi une vigne ? La vigne est l’arbuste qui a le plus grand rendement de tous les végétaux, celui qui produit le plus de fruit : une toute petite vigne produit une grande quantité de vin. Une vigne est belle, ses fruits – le raisin – sont délicieux et son jus a la particularité de se transformer naturellement en vin par la fermentation alcoolique4. Ce vin est très agréable à boire, il met l’homme dans un état euphorique et produit l’ivresse, qui est un symbole de l’extase (sortir de soi-même). La transformation du jus de raisin (composé lui-même essentiellement d’eau) en vin est en fait une image de la transfiguration. Le Seigneur avait changé l’eau en vin, puis il changera le vin en Son sang : c’est l’annonce de la transfiguration universelle et de la déification de l’Homme. De plus le Christ s’identifiera Lui-même à une vigne : « Je suis le Cep, vous êtes les sarments », ce qui indique clairement la synergie entre Dieu et l’Homme.

Le Seigneur afferme cette vigne à des vignerons. Le propre du fermage est de reposer sur les fruits, les productions, et non pas sur l’argent ; un fermier doit donner  une partie de sa production au propriétaire. C’est le « produit » qui les réunit, les fruits, ici en l’occurrence le vin. D’où viennent-ils ces vignerons ? Il y a des vignerons parce que l’Homme, image de Dieu, est l’image du Vigneron divin : il est « naturellement » vigneron. Puis le maître quitte le pays, c’est-à-dire qu’Il se retire dans le Temple supra-céleste, incréé, pour laisser la place et le temps à l’Homme. C’est le repos divin, le sabbat divin, qui permet à l’Homme d’agir et d’œuvrer librement : Dieu fait confiance à l’Homme.

Et, comme il est normal, au moment de la vendange, le maître envoie des serviteurs pour demander sa part. Il ne demande pas à reprendre la vigne, mais Il demande ses fruits  (Mt) ou  des fruits  (Mc et Lc). Ses serviteurs sont les prophètes de l’Ancien Testament : ils sont maltraités. Les vignerons refusent de donner du vin au propriétaire de la vigne. L’Homme refuse de transfigurer le monde. Israël refuse de devenir l’Eglise.

Le maître ne se décourage pas : Il envoie une deuxième vague de serviteurs, et même chez Marc et Luc, une troisième vague. Mais ce ne sont que injures, coups et meurtres. L’Homme veut bien la grâce, mais sans la source de la grâce, il veut bien la puissance divine, mais sans Dieu.

Enfin, et c’est le cœur de la parabole, le Maître fait cet ultime effort : Il envoie  Son propre Fils, Son bien-aimé, l’image parfaite de Lui-même, ce qu’Il a de plus précieux et de plus cher. Et, malgré la méchanceté et l’iniquité avérées des vignerons, Il continue à espérer : ils auront des égards pour mon fils . Quelle merveille que la bonté de Dieu ! Quelle admirable espérance Dieu met dans l’Homme !

Là, l’Homme -sans Dieu- se révèle monstrueux, véritablement poussière, plus proche du non-être que de l’être : Voici l’héritier, tuons-le et prenons son héritage. Et ils le tuent. C’est la prophétie de la mort du Christ sur la Croix (qui aura lieu quelques jours après…). C’est dans cette parabole qu’est révèlée avec exactitude la véritable nature du péché de l’Homme. L’Homme veut bien les fruits, la grâce, la puissance divine, mais sans Dieu, sans les personnes divines, sans entrer dans une relation personnelle, d’amour libre et gratuit, avec Dieu, sans communier à Dieu. En tuant le Fils, l’Homme nie le Père et prend la place de Dieu : centré sur lui-même, il devient son propre dieu ou plutôt une caricature de Dieu. Le péché de Homme est un péché contre l’amour, un refus de l’amour de Dieu, un adultère spirituel. Ici, l’Homme dit à Dieu : je Te hais, je ne veux pas de Ton amour. C’est cela notre péché !  

Le Christ, en bon pédagogue, questionne son auditoire : que va faire le Maître lorsqu’Il viendra (parce qu’Il viendra : le Christ l’annonce clairement) ? Pour les Juifs c’est simple : Il châtiera les méchants et Il affermera la vigne à d’autres. Ce n’est pas entièrement faux, car effectivement Israël sera châtié, le Temple détruit, et l’Eglise sera confiée aux Gentils (les païens). Mais ils ont oublié les prophéties. C’est là qu’éclate la toute-puissance de Dieu, que se manifeste l’intelligence de Dieu : le Christ fait la prophétie de Sa propre résurrection, en citant le psaume 117 (118) : la pierre que rejette Israël, c’est-à-dire Lui-même, le rabbi Ieshouah de Nazareth, va devenir dans quelques jours la pierre de faîte, la pierre d’angle,  celle qui fait tenir tout l’édifice et qui le parachève, qui le rend stable et parfait. C’est cette pierre divino-humaine, le Christ ressuscité, qui va édifier l’Eglise et qui la conservera intacte jusqu’au jugement dernier, jusqu’au retour du Maître de la vigne. Et cela, c’est « l’œuvre du Seigneur » : c’est l’œuvre de l’Esprit-Saint qui ressuscite la nature humaine du Christ. Cette œuvre divine est admirable à nos yeux.

Père Noël TANAZACQ (Paris)

Notes :

1. Outre Matthieu, Mc 12, 1-12 et Lc 20, 9-19.
2. Is. 5, 1-7. « Je chanterai à mon bien-aimé le cantique de mon bien-aimé sur sa vigne…. ».
3. « La vigne du Seigneur sabbaoth, c’est la maison d’Israël, et les hommes de Judas, c’est le plan qu’il chérissait » , Is. 5,  7.
4. La fermentation alcoolique est purement végétale : aucun élément animal n’y entre en jeu.

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