Ajouté le: 8 Mai 2010 L'heure: 15:14

La tentation du savoir

« Si le Seigneur ne nous a pas donné de connaître le secret de nombreuses choses de ce monde, c’est que nous n’en avions pas besoin »

Saint Silouane – « Ecrits »

« Galilée, qui tenait une vérité scientifique d’importance, l’abjura le plus aisément du monde dès qu’elle mit sa vie en péril. Dans un certain sens, il fit bien. Qui de la terre ou du soleil tourne autour de l’autre, cela est profondément indifférent. Pour tout dire, c’est une question futile. En revanche, je vois que beaucoup de gens meurent parce qu’ils estiment que la vie ne vaut pas d’être vécue.  (…) Je juge donc que le sens de la vie est la plus pressante des questions »

 Albert Camus – « Le Mythe de Sisyphe »

La tentation du savoir

Le XXème siècle a été à la fois le plus scientifique et le plus criminel et monstrueux de l’histoire de l’humanité. Il y a entre ces deux traits dominants du siècle passé, un rapport de cause à effet. Ce qu’on appelle  la « Science » – terme qui, n’étant accompagné d’aucun adjectif ou attribut limitatif, semble désigner un savoir total et définitif, n’admettant aucun doute ni objection – a été, et est encore, le mythe et l’idole des temps modernes, « où tout ce qui était à Dieu sera désormais rendu à César » (A. Camus – « L’Homme révolté ») : « La notion même de « Science » représente une sorte de personnification mythologique (…). Il y a, dans toutes les affirmations d’ensemble concernant la « Science », une forte part de profession de foi (…). La « Science » est devenue ainsi une vérité type, une vérité modèle (…). Par là s’est constitué un mythe du déterminisme universel et de l’universelle intelligibilité ». (Georges Gusdorf , philosophe « Mythe et Métaphysique » Ed. Flammarion).

Le Don Juan de Molière annonçait dès le XVIIème siècle l’idéologie scientifique des temps modernes qui, fondée sur le culte de la raison et des formules mathématiques, vise à anéantir la foi en Dieu  et à la remplacer par son propre système :

SGANARELLE : Est-il possible que vous ne croyiez pas du tout au Ciel ? (…) Voilà ce que je ne puis souffrir ; (…) car il faut croire à quelque chose dans le monde. Qu’est-ce que vous croyez ?

DON JUAN : Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit.

SGANARELLE : La belle croyance et les beaux articles de foi que voilà ! Votre religion, à ce que je vois, est donc l’arithmétique ?

Au cours des siècles suivants, le modèle scientifique, fondamentalement rationaliste et matérialiste – car la notion moderne de Science accorde aux sciences exactes et aux sciences de la matière la suprématie absolue sur les autres disciplines – est devenu dans la mentalité collective la source suprême et incontestable de la vérité, à l’égal d’une divinité : « Sous l’influence du matérialisme scientifique tout ce qui ne peut être vu avec les yeux ou appréhendé avec les mains est révoqué en doute, ou même – soupçonné de métaphysique – devient compromettant. Seul est dorénavant « scientifique » et par suite recevable, ce qui est manifestement matériel  ou ce qui peut être déduit de causes accessibles aux sens. (…) Qu’est-ce donc au fond que cette matière toute puissante ? C’est encore un Dieu créateur mais dépouillé cette fois de son anthropomorphisme . » (C. G. Jung – « L’Homme à la découverte de son âme »).  

En effet, ce modèle universel qui prend la place de Dieu, a perdu son visage humain, car il est conforme à la mécanique implacable et impersonnelle des lois de la nature, devant lesquelles doivent s’incliner toutes les autres vérités, croyances et valeurs humaines.

Dès lors, l’homme n’est plus « qu’une touche de piano, une pédale d’orgue ; ce qu’il accomplit, par conséquent, il l’accomplit non selon sa volonté, mais conformément aux lois de la nature. (…) Toutes les actions humaines pourront être évidemment calculées mathématiquement d’après ces lois, comme l’on fait pour les logarithmes (…) » (F. M. Dostoïevski : « Le Sous-sol »). Le personnage du récit cité ci-dessus répondra, deux siècles plus tard à Don Juan et à tous ceux, de plus en plus nombreux, qui partagent sa foi rationaliste : « Deux fois deux : quatre, messieurs, est un principe de mort, et non de vie ».

Car la logique abstraite, impersonnelle, mécanique, du calcul mathématique, et les méthodes scientifiques qui en dérivent, ne tiennent aucun compte de la personne humaine réelle, vivante et unique, ni de la vie elle-même, qui sera réduite à un ensemble de lois générales et de catégories abstraites, de type mathématique : « La science, telle que nous l’entendons aujourd’hui, est la science mathématique de la nature qui fait abstraction de la sensibilité. Mais la science ne peut faire abstraction de la sensibilité que parce qu’elle fait d’abord abstraction de la vie, c’est celle-ci qu’elle rejette de sa thématique et que, procédant de la sorte, elle méconnaît totalement » (Michel Henry, philosophe chrétien : « La Barbarie » – Ed. Grasset 1987).      

L’évolution du matérialisme dit «  scientifique »  – qui n’a de scientifique que le      nom – a confirmé amplement le jugement de Dostoïevski : « La doctrine des matérialistes : inertie universelle et mécanisme de la matière, c’est la mort. » ( Méditation devant le corps de Marie Dimitrievna). En effet, la logique mathématique et le matérialisme scientifique, érigés en idoles des temps modernes – « le temps des bourreaux philosophes » (A. Camus) – ont été à l’origine des systèmes totalitaires du XXème siècle, ces machines monstrueuses à tuer les hommes en quantités industrielles, au nom de modèles idéologiques abstraits et d’une mythologie matérialiste qui prétendait incarner la vérité suprême, à la manière d’une religion: « Cette prétention est ce qui se cache derrière l’usage de l’adjectif „scientifique” accolé à des discours idéologiques et politiques dans le but d’en affirmer une vérité objective et indiscutable, et rejeter ainsi toute opposition éventuelle dans les ténèbres d’une non-existence obscurantiste ou illusoire (…) On commence seulement à reconnaître l’étendue des ravages de cette utilisation incantatoire et ecclésiale de la science » (Henri Atlan, biologiste : « A tort et à raison – Inter-critique de la science et du mythe » – Ed. du Seuil).      

Les bienfaits et les avantages indéniables procurés par la science sur le plan matériel, ne doivent pas nous faire oublier les dégâts incalculables que l’idéologie matérialiste – sur laquelle repose l’ensemble des sciences modernes – a causés dans la conscience et dans l’âme de l’homme d’aujourd’hui, engagé dans une voie toute contraire à celle que nous a montrée le Christ : l’abondance, le confort, la prospérité de l’homme de chair, les faux miracles et les mirages de la technique moderne, la quantité énorme de connaissances – la plupart inutiles ou illusoires – qui s’accumule dans l’esprit de l’homme moderne, atteint d’une obésité intellectuelle qui étouffe son âme, bref, tout ce que les progrès de la science moderne nous ont permis d’obtenir et de réaliser dans ce monde, nous l’avons payé par une régression spirituelle proportionnelle. L’homme moderne marche sur les traces de Judas : il a vendu le Christ et le vend tous les jours pour une automobile, un ordinateur, un téléphone portable… La puissance accrue de nos microscopes et télescopes, s’accompagne d’une cécité spirituelle de plus en plus épaisse, qui nous égare et nous éloigne tous les jours un peu plus de la seule vérité réelle et digne d’être connue et recherchée, qui ne se trouve ni sur la planète Mars, ni dans les trous noirs des étoiles éteintes, ni dans les particules subatomiques, ni nulle part ailleurs que dans la parole de Celui qui a dit : « Moi, je suis le chemin, la vérité et la vie. Nul ne vient au Père que par moi. Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. » (Jean 14, 6-7).

C’est là le seul savoir réel dont nous avons besoin, de même qu’un homme atteint d’un mal mortel – et nous sommes tous cet homme-là – ne doit se soucier de rien d’autre que de trouver un remède à son mal ; sans quoi toutes les sciences de la terre ne sont que poussière et retourneront dans la poussière.  Au siècle de Molière, où la foi rationaliste et matérialiste de Don Juan annonce déjà les temps modernes, la voix du grand prédicateur que fut Bossuet nous met en garde contre cet égarement : « O homme, ne te trompe pas : l’avenir a des événements trop bizarres, et les pertes et les ruines entrent par trop d’endroits dans la fortune des hommes, pour être arrêtées de toutes parts. (…) Il y a dans l’esprit de l’homme un désir avide d’éternité : si on le sait appliquer, c’est notre salut. Mais voici l’erreur : c’est que l’homme l’attache à ce qu’il aime ; s’il aime les bien périssables, il y médite quelque chose d’éternel ; c’est pourquoi il cherche de tous côtés des soutiens à cet édifice caduc, soutiens aussi caducs que l’édifice même qui lui paraît chancelant. O homme, désabuse-toi : si tu aimes l’éternité cherche-la donc en elle-même, et ne crois pas pouvoir appliquer sa consistance inébranlable à cette eau qui passe et à ce sable mouvant. O éternité, tu n’es qu’en Dieu ; c’est là que je veux chercher mon appui, mon établissement, ma fortune, mon repos assuré, et en cette vie et en l’autre. Amen. » (Bossuet – « Sermon sur l’ambition »).

(A suivre)

Viorel Ştefăneanu (Paris)

La tentation du savoir

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