Ajouté le: 5 Novembre 2009 L'heure: 15:14

Nos freres, les animaux (II)

« Quand j’étais au Sinaï, j’avais deux perdrix. Je traversais alors une période de chagrins, et les oiseaux venaient me tenir compagnie et me consoler. (…) Les animaux sauvages ont beaucoup de zèle généreux (philotimo). J’ai trouvé plus de zèle généreux chez les bêtes sauvages que chez beaucoup d’hommes. Il vaut mieux lier amitié avec elles plutôt qu’avec les gens du monde. Si tu veux avoir un vrai ami, après Dieu, deviens l’ami des saints ou alors celui des animaux sauvages. »1

(L’ancien Païssios de la Sainte Montagne)
 

Nos freres, les animaux (II)

Le rapprochement qu’établit le père Païssios (1924-1994) entre les saints et les animaux sauvages – qui, au premier abord,  pourrait surprendre –, s’explique par le fait que le saint mène une existence conforme à sa nature réelle, ainsi que les animaux, contrairement à l’homme déchu qui, en se détachant de son Créateur, s’est engagé dans une voie contraire à sa nature, devenant ainsi son propre ennemi et celui de son espèce, comme en témoigne un célèbre adage latin : homo homini lupus – l’homme est un loup pour l’homme. En effet, aucune bête sauvage n’a tué autant d’êtres humains que l’homme lui-même. Et aucune autre espèce animale n’est atteinte de cette démence à la fois criminelle et suicidaire qui pousse l’homme à exterminer ses semblables par milliers et par millions, et à se livrer à des carnages et des atrocités inconnues et inconcevables dans le monde animal. De sorte que comparer l’homme à un loup – ou à une autre bête –, c’est commettre une injustice à l’égard des animaux, qui ignorent la rage meurtrière, la cruauté et la perversité proprement démoniaques dont  peut faire preuve l’homme déchu : « En nous comparant aux animaux, nous accablons ces pauvres bêtes. Nous sommes devenus pires qu’elles. Un jour, je me suis demandé à quoi je pouvais me comparer, finalement j’ai trouvé : au charançon. Après un examen sérieux, je me suis rendu compte que j’étais injuste envers lui, le pauvre, car lui ne fait qu’agir en accord avec sa destinée : couper en petits morceaux les ordures pour en faire de petites boules afin de les faire disparaître. Tandis que moi, homme doué de raison, créature de Dieu faite à son image et à sa ressemblance, j’amasse des ordures dans le sanctuaire de Dieu en péchant » (Père Païssios, ibid.).

L’homme étant essentiellement un être spirituel, il se situe sur l’échelle de la Création soit au-dessus de l’animal, par sa ressemblance avec Dieu, soit au-dessous, lorsqu’il se trouve sous l’emprise de « celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne » (Mt. 10, 28).  C’est pourquoi, contrairement aux autres animaux qui sont ce qu’ils paraissent être, une anatomie d’apparence humaine peut abriter des créatures appartenant à des « espèces » spirituelles  différentes et opposées l’une à l’autre. Car, si le corps humain a été fait pour être « le temple du Saint Esprit » (I Cor. 6, 19) – et c’est la raison pour laquelle Dieu a placé l’homme au-dessus des autres animaux –, ce même corps, peut devenir la demeure de l’esprit des ténèbres, lorsque l’homme se détourne de Dieu : « nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les principautés, contre les pouvoirs, contre les dominateurs des ténèbres d’ici-bas » (Eph. 6, 12 ).

Ainsi, on peut affirmer avec Dostoïevski, que « l’homme n’est pas l’homme », dans la mesure où son être biologique ne coïncide pas avec son être réel : « l’homme n’est sur terre qu’un être en développement, donc inachevé, transitoire » (« Méditation devant le corps de Marie Dimitrievna »).

L’homme sur terre – nous rappelle Dostoïevski – n’est pas l’homme tel que Dieu l’a fait, mais la créature déchue, qui a perdu sa ressemblance avec son Père et donc sa véritable identité. Cet être inachevé et transitoire, ne signifie rien par lui-même, car il n’est plus ce qu’il a été et pas encore ce qu’il sera. L’homme déchu se retrouve ainsi, au point de vue spirituel, exclu de la Création de Dieu où il ne trouve plus sa place, de même que le diable et les démons avec lesquels il a fait alliance. Tandis que l’animal, lui, qui n’est pas responsable de la chute de l’homme et du monde naturel, et qui n’a pas rejeté Dieu ni désobéi à sa volonté, n’a pas perdu sa position initiale, attribuée par Dieu, et se trouvera donc placé, dans ce monde renversé, contraire à la volonté de son Créateur, plus près du Père céleste  que ne l’est homme déchu, qui par sa révolte contre Dieu est tombé au rang des démons. 

Le diable s’est insinué dans l’existence de l’homme par des moyens intellectuels, à la façon d’un philosophe qui remet en question la sagesse et la justice de Dieu. Or l’animal n’étant pas doué de raison ni de la liberté de choisir, demeure inaccessible aux ruses et à l’influence du tentateur. Tout en partageant le sort malheureux de son maître – en donnant un nom aux animaux Adam leur confère une identité semblable à celle qu’il a reçue de Dieu, confirmant ainsi l’appartenance de toutes les créatures à une seule et même famille spirituelle –, l’animal a conservé son innocence primordiale et son lien avec son Créateur : il suffit de regarder sans a priori, ni peur, ni intentions hostiles, dans les yeux d’un animal pour retrouver l’innocence, la paix et la confiance inconditionnelle d’un enfant à l’égard de son père, que l’homme a perdues après sa chute et que seuls les saints sont en mesure de retrouver en ce monde. De là, le lien qu’établit le père Païssios entre les saints et les animaux, et son amour pour toutes les créatures de Dieu, qui étant sans péché, souffrent par la faute de l’homme: « Tu es moine et tu as peur des serpents ? – réprimande-t-il l’un de ses disciples. (…) Il y a seulement deux sortes d’animaux que les gens n’aiment pas : les serpents et les rats.  Et si nous, moines, nous n’aimons pas ces pauvres animaux, qui pourrait le faire ? Sont-ils insensibles à l’amour ? Tu n’as pas honte ? Ton cœur est-il devenu de pierre ? » (Père Païssios – cité par Fabian da Costa – « Florilège du Mont Athos », Presses de la Renaissance, 2005).

L’amour et la compassion du père Païssios pour les animaux, évoqués ci-dessous par son disciple, le hiéromoine Isaac (op. cit.), sont une manière de rétablir en ce monde la position initiale d’Adam au sein de la Création et sa responsabilité à l’égard des autres créatures, telle qu’elle lui a été confiée par Dieu : « L’amour de l’Ancien était débordant et incluait les animaux sauvages. Ceux-ci le ressentaient ; ils s’approchaient de lui et venaient manger dans sa main. Il disait : « Je dirai au Christ : « Mon Christ, aie pitié de moi qui ne suis qu’une bête ». S’Il me demande : « Et toi, as-tu eu pitié des bêtes ? », que lui répondrai-je alors ? »

Vraiment il eut pitié d’elles et il les aima comme étant des créatures de Dieu. Il disait : « Les pauvres ! elles n’attendent pas un autre paradis. (…) 

Quand la nuit un chat étranger venait et qu’il miaulait devant sa porte, l’Ancien se levait, même s’il était malade, pour lui ouvrir la porte et le faire entrer sur le balcon pour qu’il ait à manger et soit protégé du froid et de la pluie ».     

Que ce soit à l’égard des hommes ou des animaux, là où se manifeste l’esprit de discorde, de division et d’aversion, le diable est présent – son nom même suggère, par le préfixe grec dia, la séparation, la division. Là où l’amour est absent, Dieu l’est aussi. Un cœur sans amour est un cœur mort à la présence de Dieu, et Sa vérité – qui ne se communique que par le cœur – nous devient dès lors  inaccessible quels que soient nos efforts intellectuels, notre érudition, nos prières, notre dévotion. Ce n’est que par l’amour que nous pouvons recevoir l’Esprit de Dieu et rétablir l’unité primordiale de l’homme avec son Créateur et avec l’ensemble des créatures: 

« L’Esprit de Dieu apprend à l’âme à aimer tout ce qui vit,  au point qu’elle ne veut pas faire de mal même à une feuille verte sur un arbre, et qu’elle voudrait ne pas écraser une fleur des champs. Ainsi, l’Esprit de Dieu nous apprend l’amour pour tout ce qui existe, et l’âme a compassion pour tout être ; elle aime aussi ses ennemis et plaint même les démons, parce que, par leur chute, ils se sont détachés du bien » (Saint Silouane – « Ecrits »). Aimer de manière inconditionnelle et sans limites, c’est retrouver notre ressemblance avec Dieu, but suprême vers lequel doit tendre la vie chrétienne : « Aime tout comme toi-même » (Dostoïevski, ibid.).  

Aimer c’est être ce que l’on aime et seul un amour qui grandit à l’infini peut nous rendre notre ressemblance avec l’Etre infini. Après avoir arraché trois feuilles d’un arbre, père Païssios dit au jeune moine qui avait peur des serpents : « Tu n’as pas entendu le cri de douleur de l’arbre, et tu ne comprends pas que tous les êtres ressentent l’amour. C’est par amour que Dieu a créé le monde, par amour que nos parents se sont mariés, c’est par amour que nous naissons et que nous grandissons (…), et le dernier geste d’amour, ce sont les funérailles.  Toute la vie est accompagnée d’amour ».

Viorel Ştefăneanu

Notes :

1. Cité par le Hiéromoine Isaac, « L’ancien Païssios de la Sainte Montagne », Ed. l’Age d’Homme, 2009.

Nos freres, les animaux (II)

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