Ajouté le: 6 Septembre 2009 L'heure: 15:14

Nos frères, les animaux (I)

« Un jour, j’ai tué sans nécessité une mouche ; blessée à mort, la malheureuse se traînait par terre. Trois jours de suite, j’ai pleuré à cause de ma cruauté envers une créature, et jusqu’à présent, je me souviens de ce fait.
Il y avait chez moi, sur le balcon du dépôt, des chauves‑souris ; un jour, je leur versai dessus de l’eau bouillante ; de nouveau, je répandis d’abondantes larmes. Depuis lors, je n’ai plus fait de mal à aucune créature.
Un jour (…) je vis sur le chemin un serpent coupé en morceaux; chaque tronçon s’agitait encore convulsivement. Je fus saisi de pitié pour toute créature, pour chaque être qui souffre, et je pleurai longuement devant Dieu » 

(Saint Silouane – Ecrits – Récits d’expériences vécues) 
 

Nos frères, les animaux (I)

Le droit de dominer sur toutes les espèces animales de la terre, que Dieu octroya  à l’homme le sixième jour de la Création, met en lumière la double nature de la créature humaine,  faite à l’image et à la ressemblance de son Créateur, mais aussi de la même argile que les autres êtres vivants. Le pouvoir donné à l’homme sur le monde naturel, dénote à la fois sa parenté avec Dieu, par son Esprit,  et avec les autres créatures, par sa nature charnelle, de sorte que la domination qu’il exerce sur les animaux, représente, sur le plan spirituel, la suprématie de l’Esprit sur la chair – mais nullement leur inimitié, de même que le système nerveux qui commande tous nos membres et organes sans leur faire violence ni entrer en conflit avec leur fonctions spécifiques. 

Si Dieu a placé l’homme au centre de la Création ce n’est certainement pas pour en faire un tyran  enflé d’orgueil, plein d’arrogance et de mépris pour les  autres créatures, mais bien au contraire, pour qu’il soit le gardien et le protecteur de tous les êtres vivants, qui ont tous été créés par le même Père et de la même argile que l’homme. C’est pourquoi, montrer du mépris, de l’aversion, de l’arrogance ou de l’indifférence à l’égard d’un être vivant, quel qu’il soit, c’est montrer du mépris, de l’aversion, de l’arrogance ou de l’indifférence pour l’œuvre de Dieu, et par conséquent pactiser – à son insu et tout en se disant chrétien –, avec l’ennemi de la Création et du Créateur, l’esprit d’orgueil, de haine et de division qui a causé la chute de l’homme, brisant l’unité et l’harmonie initiale de la Création. En effet, Adam entraînera dans sa chute l’ensemble des créatures sur lesquelles il exerce sa domination, qui seront obligées, du fait de leur condition subalterne, de partager le sort de leur maître indigne. Ayant rompu  son alliance avec Dieu l’âme humaine brise du même coup ses liens avec les autres créatures et avec elle‑même : « Les âmes, dans la mesure où elles sont souillées et ténébreuses, ne peuvent ni se voir entre elles, ni se voir elles‑mêmes. Mais si elles se purifient, si elles reviennent à la création originelle, elles voient clairement les trois ordres, je veux dire celui qui est sous elles, celui qui est au‑dessus d’elles, et leur ordre propre, où elles se voient entre elles » (St. Isaac le Syrien – « Discours ascétiques ».)

Les trois ordres de la Création – divin, humain et naturel – sont tous les trois l’œuvre de Dieu et présentent par conséquent une dimension commune, spirituelle et sacrée, qui assure l’unité et l’harmonie de l’ensemble de la Création. L’arche de Noé qui accueillera les représentants de toutes les espèces animales, est destinée à reconstituer l’unité initiale de la Création, fondée sur l’alliance spirituelle entre Dieu, l’homme et le monde naturel, qui va permettre, après le déluge, une seconde création du monde. De même, la naissance du Christ dans une étable rétablit l’alliance entre l’Esprit de Dieu, l’être humain  et les créatures non pensantes, de manière à réaliser pour la troisième et dernière fois, l’unité primordiale et sacrée de la Création. Le jardin de l’Eden  était, en effet, un paradis à la fois naturel et spirituel, par la présence de l’Esprit de Dieu à tous les niveaux de la Création. Si l’être humain a été jugé digne de régner sur les autres créatures et sur le monde naturel, ce n’est pas en vertu de sa valeur propre ni de ses mérites personnels, mais en tant que représentant et gardien de l’Esprit et de la Volonté de son Père céleste, sans lequel il n’est que poussière et retournera en poussière. Une fois qu’il aura rompu son alliance avec l’Esprit de Dieu, l’homme devient du même coup indigne de régner sur le monde naturel. Tombé sous l’emprise de  l’ennemi de Dieu qui vise à briser l’unité de la Création et à semer la discorde et la division entre les trois niveaux de la Création, divin, humain et naturel, l’homme déchu ne pourra régner sur le monde qu’à la manière d’un tyran, par la violence, la force des armes et des machines destinées à une exploitation forcenée du monde naturel, et par la destruction concomitante et interdépendante de l’ordre spirituel et de l’équilibre naturel : les dérèglements climatiques, les émanations toxiques et radioactives et les autres menaces qui pèsent à l’heure actuelle sur l’avenir de notre planète, sont la conséquence de cette tyrannie avide, aveugle et irresponsable, qu’exerce l’homme déchu sur  le monde naturel.

Notre parenté avec les autres créatures de la terre est une évidence à la fois biologique et psychologique : toutes nos fonctions vitales – respiration, nutrition, sommeil, reproduction etc. – , nous les partageons avec les animaux, et tous les traits de caractère humains trouvent leur équivalent dans le monde animal, d’où la richesse du symbolisme animalier dans toutes les cultures du monde et  les innombrables comparaisons  d’usage courant entre l’être humain et l’animal : doux comme un agneau, féroce comme un loup, rusé comme un renard, têtu comme une mule, gai comme un pinson,  travailleur comme une fourmi… ainsi de suite.

Du fait de cet indéniable lien naturel entre l’être humain et les autres créatures de la terre, l’imagination  humaine a attribué à l’animal , au cours de l’histoire, les plus diverses – et souvent contradictoires – significations symboliques, allégoriques, idéologiques, celui‑ci étant tantôt vénéré et adoré à l’égal d’une divinité, tantôt redouté, honni, diabolisé : « Pauvres bêtes, elles ont tout subi de notre part, nous les avons pensées à toutes les sauces : nous les avons divinisées dans nos temples péruviens, (…) nous les avons haïes au Moyen Age quand nous les accusions de magie noire, nous les avons aimées, craintes, utilisées, adorées, cuisinées. Il n’y a pas de participe passé que les chiens n’aient enduré » (Boris Cyrulnik – « Les nourriture affectives »).

Le matérialisme moderne s’est lui aussi servi de l’animal à la manière d’une mythologie, pour en faire le modèle exemplaire de la créature humaine, fabriquée comme les autres bêtes par les lois de la nature et désormais privée de sa dimension spirituelle et sacrée : « Je sais que le mystère du péché originel est l’objet de ma foi et non de ma raison. Je conçois fort bien sans mystère ce que c’est que l’homme. Je vois qu’il vient au monde comme les autres animaux(…) ; tous les hommes sont faits comme les animaux et les plantes, pour croître, pour vivre un certain temps, pour produire leurs semblables et pour mourir » (Voltaire – « Lettres philosophiques »).  

La réduction de l’homme à sa nature animale, et la réduction de la vie elle‑même à la mécanique aveugle de la nature qui créé d’une main et détruit de l’autre, représentent sans doute l’invention philosophique la plus inepte de l’histoire de l’humanité, qui par suite d’une inversion proprement démoniaque de l’ordre naturel et de l’échelle normale des valeurs, prétend que l’inférieur seraient en mesure de produire le supérieur – on n’a pourtant jamais vu un jardin enfanter un jardinier, ni une maison engendrer un architecte ! – et que le colossal édifice du cosmos et de la vie serait le fruit du hasard – alors que la science ne cesse de dévoiler, à tous les niveaux de l’univers – microscopique, astronomique, physique, chimique, biologique – des structures organisées selon une logique rigoureuse et gouvernées par des lois  d’une précision mathématique. 

L’ « animalisation » de l’homme est une monstruosité du même ordre que le culte de l’homme « nouveau » – et des personnalités censées incarner ce mythe – après la soi‑disant  mort  de Dieu : le surhomme nietzschéen, le prolétaire messianique des marxistes ou la race supérieure des nazis. Ces deux tendances, apparemment contradictoires, vont de pair, culminant dans cette absurdité suprême qui consiste à rabaisser l’homme au niveau d’un animal quelconque, tout en lui conférant les prérogatives d’une divinité, seule intelligence supérieure de l’univers et seul maître du monde et de la nature ! Le matérialisme – qui en fait, comme le remarquait avec justesse Heidegger, « n’a rien de matériel » – n’est rien d’autre qu’une mythologie des temps moderne, la plus absurde – on ne le répétera jamais assez – que l’esprit humain ait pu engendrer, une religion sans Dieu, un humanisme sans l’homme, une sorte d’animisme à rebours qui, au lieu d’attribuer une âme à toute chose, ôte l’âme à tout ce qui existe : « On voit naître, dans la deuxième moitié du XIX‑ème siècle, une psychologie sans âme (…). La métaphysique de l’esprit a du (…) céder le pas à une métaphysique de la matière ; intellectuellement il n’y a là qu’une boutade, mais au point de vue psychologique,  c’est une révolution  inouïe dans la vision du monde. (…) Aujourd’hui ce n’est pas la force de l’âme qui s’édifie un corps, mais au contraire, la matière qui par son chimisme engendre une âme. (…) Qu’est‑ce donc au fond que cette matière toute puissante ? C’est encore un Dieu créateur, mais dépouillé cette fois de son anthropomorphisme » (C.‑G. Jung – « L’Homme à la découverte de son âme »). 

(A suivre)

Viorel Ştefăneanu

Nos frères, les animaux (I)

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