« Le Christ est né de la Vierge à Bethléem de Judée »1 Là, nuitamment, en une grotte. Comment et pourquoi ce Christ est-il passé du lieu même de son avènement, d’une crèche, nous dit l’Évangéliste Luc, d’une mangeoire aménagée dans quelque mur d’un modeste logis à cette grotte en laquelle vont se rendre des bergers ? Nous l’ignorons. Ignorance bénigne, légère, consécutive à une déficience d’informations, à une absence de témoignages. Ignorance sans importance. Combien plus troublante est cette affirmation : « Le Christ est né de la Vierge ». Ce nouveau-né est le Christ, le Chrestos, l’Oint, ou plutôt c’est Dieu lui-même désormais humainement présent en notre monde, en sa seconde Personne. Sa Mère se nomme Marie, Marie devenue enceinte en demeurant vierge, Marie mettant au monde son enfant en demeurantvierge, Marie restant vierge jusqu’en l’achèvement de son pèlerinage en ce monde. Nous ignorons comment cela put advenir ; nous croyons de toute notre âme et de tout notre cœur que l’Esprit-Saint est venu en elle, que la puissance du Très-Haut l’a prise sous son ombre, et que l’Être saint né d’elle est appelé Fils de Dieu. (Lc 1, 35) Nous croyons et ne comprenons pas ; nous affirmons et nous nous laissons envelopper par ce mystère ; il ne s’agit plus d’une déficience d’informations, d’une carence documentaire, il s’agit de la manifestation de l’indicible, de la présence agissante de l’incompréhensible, de la subversion de notre rationalité par l’affleurement de Dieu en notre monde. Affleurement en effet, car quelle absence de proportion entre la banalité de cette mise au monde, en des circonstances improbables certes, mais liées aux aléas d’exigences politiques et administratives et ce que cette naissance est ? Cette naissance, c’est la présence de l’Emmanuel, c’est l’avènement en notre humanité de ce Dieu qui, en Sa compassion pour cette humanité qu’il a créée et qui s’est fourvoyée dans les rets de la mort, a incliné les Cieux pour « descendre » ; c’est Dieu qui se fait homme afin que l’Homme puisse devenir Dieu, comme sauront si fortement le dire plus tard Saint Irénée et Saint Athanase. Là, en cette grotte, est posé, enveloppé en ses langes « Celui que nul espace ne contient », en ce jour devient visible Celui qui a quitté le sein de Marie Sa mère, et qui est simultanément Celui qui repose dans le sein paternel. Là, en cette grotte et en ces jours, la Vierge a enfanté dans le temps son fils intemporel, elle a mis au monde le Créateur de l’univers.2
Devant cette crèche, devant « Cette demeure où repose Celui que l’univers entier ne pouvait contenir », que pouvons-nous faire d’autre que demeurer en silence ? Oui, « Silence devant Lui, terre entière ! » (Ha 2, 20) Que pouvons-nous faire d’autre qu’écouter, au creux de cette grotte, la voix de la théophanie, la « voix du silence », entrant ainsi dans la même expérience que celle qu’avait vécue le prophète Elie (2 R 19, 12). Oui, silence et nuit ; silence des agitations de notre esprit, silence de nos appétits de comprendre, silence de mon ego, de ma suffisance. Je demeure là, devant la grotte, en présence de l’Emmanuel, je mesure combien « Je suis sans instruction » (Ps 70, 15), je me laisse habiter par l’Esprit, je crucifie mon intellect.3 Silence et nuit : non point la nuit de l’errance et des tâtonnements, moins encore cette nuit du Golgotha en laquelle la création se révulsera contre la tentative de mise à mort de son Créateur, non : nuit de la Présence, nuit habitée, nuit bénie, nuit monastique, nuit hésychaste. Nuit transfigurée, et en une tout autre radicalité que celle orchestrée de façon pourtant admirable par Schönberg.
Silence et nuit, prédispositions à la Rencontre, à la révélation humble et radicale, prédisposition à me rendre présent à l’aujourd’hui du monde, à l’événement fondateur du sens de ma destinée : Dieu se fait homme, le chemin de la Pâque salvifique a été ouvert, tracé et Christ commence à le parcourir, « Il nous a visités du haut des Cieux, le Seigneur qui nous sauve, Soleil levant plus brillant que tout soleil ; nous qui étions dans les ténèbres et dans l’ombre de l’erreur, nous avons trouvé la vérité. »4 Encore faut-il, pour pouvoir entendre le murmure de cette « voix du silence » que notre âme soit comme celle de ces veilleurs dont les bergers incarnent le paradigme. Ces hommes dont le tempo est à contretempsde la fébrilité du monde, dont le métier implique d’être sur leurs gardes, car le prédateur peut fondre à tous moments ; ces bergers qui constituent comme la métaphore du combat spirituel : « Soyez sobres, veillez. Votre adversaire, le Diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer. » (1 P 5, 8) Les veilleurs, les bergers, en raison de ces dispositions, eu égard aussi à leur absence de superbe, demeurent à proximité du mystère, ils avoisinent la Révélation, ce qui signifie seulement qu’ils manifesteront moins de résistance pour la recevoir. « L’Ange du Seigneur se tient près d’eux » (Lc 2, 9) Sans Lui, ils ne sauraient rien, ne comprendraient rien. Mais ils se révèlent capables de L’entendre, et leur crainte manifeste la compréhension intuitive et immédiate d’avoir eu affaire à une autre parole que celle du monde, et cela les rend aptes à devenir liturges et apôtres, à entrer dans cette symphonie cosmique à laquelle nous nous unissons tous en cette nuit de Noël, afin de chanter et louer Dieu : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre, aux hommes bienveillance. » (Lc 2, 14) Oui, hâtons-nous, nous aussi, afin de trouver « Marie, Joseph et le nouveau-né couché dans la crèche. » Lc 2, 16). Oui, hâtons-nous, cheminons en dansant pour nous rendre de ce champ des bergers jusqu’à la grotte, entrons dans cette chorégraphie cosmique, les anges nous y invitent. En ce jour, la création tout entière commence à exulter : déjà les jeunes filles dansent de joie, déjà jeunes et vieux se réjouissent ensemble (Jr 31, 13) ; déjà Adam frémit, attendant les pas du Sauveur, pressentant la cessation de sa captivité ; déjà les habitants de l’Hadès s’apprêtent à se réjouir avec les pèlerins de ce monde ; déjà, au mitan d’une vallée perle le myrrhon sur tous les ossements desséchés. (Ez 37. 1-10) Hâtons-nous d’entrer et dans ce silence et dans cette chorégraphie céleste, celui-là conduisant à celle-ci : seule la manducation de l’ineffable peut conduire à une exultation qui ne soit pas un malentendu. C’est l’étonnement marial – « Comment cela sera-t-il puisque je ne connais pas d’homme ? » (Lc 1, 34) qui mène au chant du Magnificat. Au demeurant, musique et silence ne sont-ils pas, malgré un paradoxe apparent, intimement liés ? Mais le silence est premier, l’adoration à la crèche doit d’abord se mettre à l’unisson de Marie et de Joseph. De la personne de Joseph, premier témoin de la naissance du Dieu incarné, « gardien silencieux des mystères »5, sourd ce silence qui l’exhausse vers la Toute Sainte Vierge Marie sa fiancée, la Mère de Dieu, sans qu’il puisse toutefois l’égaler, pas plus que nous ne le pouvons nous-mêmes. Elle seule a reçu de l’ange Gabriel une sollicitation unique dans l’histoire du monde, elle seule a pu acquiescer à cette sollicitude divine pour l’humanité tout entière. La parcimonie de ses paroles, rapportées par Saint Luc et Saint Jean, elle qui fit corps avec Dieu, elle qui Le sentit tressaillir en ses entrailles, elle qui put le blottir contre son sein, est l’effet, la consécution, la manifestation de cette intimité avec l’Un de la Trinité : elle est en plénitude Théotoque. Aussi,comment aurait-elle pu ne pas saisir l’impossibilité de dire l’être de Dieu, elle à qui a été donnée l’expérience sensorielle et totale de Dieu, elle, la première déifiée ? Son silence n’est pas mutisme, elle qui ne cesse de méditer en son cœur. (Lc 2, 19) La Mère de Dieu, par le silence, nous conduit – nous l’avons vu – à l’exultation du Magnificat. Aujourd’hui, son regard s’abaisse vers l’Enfant-Dieu ; demain, il s’élèvera vers son Fils en croix ; à la fin de sa vie terrestre, avec la dormition de la Mère de Dieu, ce sera le regard du Christ, son fils, assis à cette Droite du Père qu’il n’a jamais quitté, qui se posera sur elle, avant de l’élever toute entière dans les Cieux.(« Car ce qui se produisit fut une divine condescendance, non un transfert d’un lieu à un autre. »6)
Les « Mages venus d’Orient » vinrent, eux aussi, adorer. Ils vinrent de loin, ils ont longuement cheminé, et la tradition s’est plu à les imaginer se déplaçant à l’aide de chameaux. Eu égard au poids des cadeaux transportés, la légende est fort plausible. Elle correspond bien, d’ailleurs, à leur statut social : ce ne sont pas de ces gardiens de troupeaux vêtus d’habits improbables et approximativement rasés, ce sont des doctes, des savants, des importants. D’ailleurs, nul Ange de Dieu n’a eu à les mettre en route en s’adressant à eux de manière explicite, ils ont pérégriné grâce à leurs connaissances, à l’observation d’un astre – atypique, certes – dans lequel ils ont su reconnaître un signe, le signe de la naissance d’un homme de rang royal. (Mt 2, 2) Par ce signe, ils ont pu s’orienter, par lui ils sauront se rendre jusqu’à l’endroit où se trouve l’enfant. Mais ils n’y parviennent pas directement, ils transitent par Jérusalem pour s’enquérir auprès de leurs pairs, auprès des doctes, du lieu où ils pourront rencontrer celui qu’ils savent être roi des Juifs. Eu égard à leur équipage, et avec de telles demandes, ils ne pouvaient guère passer inaperçus et d’ailleurs ne se souciaient sans doute pas de l’être. Tout le ban et l’arrière-ban de la cité sainte est mis en émoi, les puissants et les lettrés, des païens et des membres éminents du Grand Sanhedrin. Hérode lui-même s’en mêle et, de son point de vue, pour de solides raisons : il ne peut que penser pis que pendre de cette soi-disant naissance royale, n’ayant pas de bienveillance particulière pour un potentiel rival. Comme les grands prêtres et les scribes associent le « roi des Juifs » dont parlent les Mages au Messie des Écritures, comme un tel Messie doit naître à Bethléem, ces augustes voyageurs vont achever leur périple en se rendant dans cette bourgade, avec l’aval d’Hérode, espérant faire d’eux des indicateurs.
Ces figures humaines retenues par Saint Matthieu esquissent un monde dans lequel s’entremêlent pouvoirs et autorités, un monde de notables, un univers de puissants, un monde citadin, instruit et aisément intrigant. Et, dans ce monde-là aussi, Dieu est présent. Nul n’est exclu du salut, sauf celui qui s’en exclut de lui-même du fait de son orgueilleuse obstination. Comment, en évoquant ces Mages, ne pas songer à la parabole du jeune homme riche, et à ces disciples si dépités après que Jésus leur a dit combien il est bien plus facile à un chameau de passer par un chas d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu. « Et qui peut être sauvé ? » s’inquiètent-ils. À quoi le Seigneur répond : « Ce qui est impossible pour les hommes est possible pour Dieu. » (Lc 18. 25-27) Il est vrai que nos Mages, tout riches de prestance, de notoriété, de savoirs qu’ils soient, gardent en eux une profonde droiture intérieure : ils ne sont nullement vindicatifs et sont emplis de joie lorsque leur astre mystagogue réapparaît pour les conduire jusqu’au logis où ils virent « l’enfant avec Marie, sa mère ». En une digne humilité, ils savent se prosterner et offrir or encens et myrrhe (Mt 2, 11), l’or symbole du divin, et l’encens de la prière, et cette myrrhe dont on se sert pour embaumer les défunts.
Si leur cheminement pour venir à Bethléem s’est accompli sans qu’un ange les instruise, il n’en ira pas de même pour l’itinéraire de leur retour, puisqu’ « avertis en songe de ne point retourner chez Hérode, ils prirent une autre route pour rentrer chez eux. » Mt 2, 12) Il s’agit certes de dissuader ces Mages de devenir complices, même sans intention de l’être, des ruses perverses du renard Hérode, mais il s’agit aussi, de façon plus profonde, de comprendre que notre vie ne peut pas être la même, après que nous nous serons prosternés devant le mystère de l’Homme-Dieu, devant le mystère de l’Incarnation. Nous prosterner devant l’Un de la Trinité, l’adorer en sa kénose, c’est avoir reconnu ce qui institue le sens de notre vie présente, l’inscrit dans sa temporalité, dans sa fragilité et dans sa signification : ma vie présente est essentiellement tension, attente, pèlerinage. L’unique sens de la vie nous est donné par le Christ, Lui seul est « Le chemin, la vérité et la vie. » (Jn 14, 6) Lui seul peut nous introduire dans l’amour du Père, afin que déjà nous soyons aimés du Père, afin que déjà la Trinité Toute Sainte puisse faire en nous Sa demeure. (Jn 14, 23) Me prosterner devant l’enfant-Dieu, en présence de Sa Mère Toute Pure, c’est comprendre en mon cœur, c’est saisir en mes entrailles qu’aujourd’hui, là où je suis, dans la situation qui est mienne, fut-elle aussi banale que celle des bergers, fut-elle aussi brillante que celle des Mages, le Christ qui toujours se tient à la porte de mon cœur et frappe, espérant que nous puissions souper ce soir même côte à côte (Ap 3, 20), attendant que je lui dise : « Maintenant, je commence. » (Ps 76, 11), ce Christ m’appelle et m’attend. Le Christ donc, est venu là, en cette crèche, en sa fragilité et en sa Toute-puissance, en son dépouillement lumineux pour me greffer déjà et maintenant dans cette Vie sans fin qui ne commence pas après mon trépas mais dès à présent. Cette certitude que ma vie présente n’est pas enclose sur elle-même n’appelle aucun mépris à son encontre. En elle nous pouvons déjà vivre en Dieu, en son Royaume, en elle nous pouvons déjà nous laisser greffer au Christ qui, par la présence de l’Esprit-Saint donateur de Vie, nous conduit déjà au Père. Nul mépris ; seulement la certitude en notre âme, en notre cœur, que la mort est une Pâque et non une fin, parce que Dieu a pris chair, parce qu’Il assume notre condition toute entière sauf le péché, et cette bonne nouvelle se déploie déjà en la Nativité. La seule chose qui importe c’est de se tenir dans la présence du Dieu-homme, de l’Un de la Trinité venu demeurer parmi nous, de l’emmaillotage de la crèche jusqu’au dépouillement de la Croix. Quelle que soit notre condition, la sollicitude de Dieu peut nous transformer, si nous Lui faisons de la place pour qu’Il œuvre. Quels que soient nos dons, ou leur apparente pauvreté, le Mystère de ce jour « ne souffre pas d’être scruté ; c’est dans la seule foi que tous nous voulons le glorifier. »7. Ce mystère, voilà notre nourriture, voilà notre viatique.
Gloire à Dieu au plus haut des Cieux !
Jean Gobert

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