l'Archimandrite Aimilianos
Né en 1934, l'Archimandrite Aimilianos est l'un des principaux artisans du renouveau que la vie monastique connaît en Grèce et au Mont Athos depuis une quarantaine d'années. Il a d'abord fondé deux communautés monastiques aux Météores (Grèce), puis il les a transférées, l'une pour les moines – au monastère de Simonos Pétra sur la Sainte Montagne de l'Athos, et l'autre pour les moniales – à Ormylia en Chalcidique, non loin de Thessalonique. Il a été l'higoumène du monastère Simonos Pétra de 1974 à 1995, date à laquelle il a démissionné de sa charge pour des raisons de santé, son successeur est l'Archimandrite Elissaios, son fils spirituel depuis les Météores. Père Aimilianos est l'une des grandes figures lumineuses de l'Église Orthodoxe contemporaine. Une multitude d'enfants spirituels, moines, moniales, laïcs, ont reçu à travers lui, l'appel de Dieu.
Alliant à la fois les charismes de supérieur de Monastère, père spirituel et prêcheur, il est avant tout un moine authentique dont la vie, baignée de lumière, est, par une prière continuelle et une ascèse réelle, une véritable communion avec Dieu.
Sa parole est toujours imprégnée de la Bible et des Pères de l'Église, toujours prophétique et mise en rapport avec les éléments très vivants de la vie quotidienne. Elle est aussi pleinement actuelle.
Les catéchèses et discours, servis par un style direct, simple, expressif, peuvent apporter à tous, moines ou laïcs, la douce chaleur de l'Esprit consolateur. Neuf volumes de ces synaxes ont été publiés et traduits en 6 langues.
Nous avons fêté, il y a quelques jours, le premier janvier. Souhaitons que vos foyers deviennent, pendant cette année nouvelle, de véritables palais construits sur le roc1, et que vous « tiriez bon parti du temps présent2 ». Souhaitons aussi que vous meniez le bon combat dans votre vie spirituelle, que vous deveniez des hommes spirituels.
Nous supposons qu'environ quarante-six millions de personnes sont décédées au cours de l'année passée. Nous, nous avons été jugés dignes de voir se lever le soleil d'une aube nouvelle. Dieu a prolongé notre existence, non pour que nous réussissions une nouvelle année mais pour que nous abordions une vie nouvelle. Quels éléments formeront cette vie que nous devons désormais embrasser ? Quelles sont ses particularités ?
Les personnes qui nous entourent, rient de nous ou bien nous louent. Certaines disent que nous, les chrétiens, nous sommes sensés, d'autres que nous sommes fous, alors que nous luttons pour mener une vie chrétienne. Tandis que nous nous efforçons de devenir des cierges votifs se consumant pour le Christ, la plupart des hommes vivent sans idéal, dépourvus de perspectives spirituelles, occupés à des choses futiles ou vaines.
Et pourtant, il nous arrive d’être jaloux de ces hommes. Est-il possible que ceux qui sont invités à entrer dans les cieux, que ceux qui ont été choisis pour demeurer avec les saints, les anges et les archanges soient jaloux ? Peuvent-ils jalouser les hommes dont la vie s’écoule dans le mensonge ?
Je me souviens d’un philosophe français3 à qui l’on demandait ce qu’il pensait de sa vie. Il n’en pensait rien. On tenta de l’aider :
– Est-ce que vous vous êtes un jour intéressé au ciel, à Dieu ?
– Jamais, répliqua-t-il.
Cet homme qui ne se préoccupait nullement de Dieu – avait cependant un passe-temps.
– Avez-vous rencontré des moments difficiles, des problèmes, avez-vous vécu l’angoisse ou la peur ?
– Maintes fois j’ai vécu l’angoisse psychique. Alors, pour me distraire, je retournais à mes grenouilles.
Il ne se tournait pas vers Dieu, mais vers ses grenouilles ! Il les nourrissait pour fuir la difficulté. Pauvre philosophe ! Un jour dans ta vie, tu t’es sûrement écrié comme Goethe : « Malheur à moi ! Je me suis fatigué de tout cela. Vers qui vont ces désirs et ces soupirs ? » Il était âgé de soixante-quinze ans et il vivait encore dans le péché. Lorsque notre philosophe rencontra la mort, vous pouvez être certains qu’il demanda, comme son collègue allemand le fit des années après : « Donnez de la lumière ! Plus de lumière! » La Lumière est venue dans le monde, philosophe, et tu ne l’as pas accueillie4.
Parfois les hommes qui vivent selon l’esprit du monde, brillent à nos yeux. Nous avons tendance à oublier que les palais qu’ils construisent sont édifiés sur du sable : un jour, ils les verront s’écrouler sous leurs propres yeux5. Cependant, s’il nous arrive de les approcher au moment où ils sont prêts à nous ouvrir leur cœur, nous découvrirons des hommes rassasiés des biens terrestres, dont les yeux sont embués de larmes. Alors nous comprendrons que leur âme, étouffée par la satiété, est plongée dans le désespoir. Qu’entendrons-nous si nous prêtons l’oreille à ce que leurs lèvres murmurent ?
– Dites-moi si, sur cette terre d’insensibilité, je peux trouver l’oubli quelque part ?
Ce sont des âmes inertes, des âmes sans but, sans recherche d’une vie plus élevée ; des âmes mortes, bien que le corps qui les enveloppe vive.
Pour nous, qui voulons être des âmes qu’enflamme un idéal religieux, quels doivent être les éléments et les caractéristiques qui régiront notre vie ?
Pour être des hommes spirituels, pour que notre existence soit authentique, le premier élément de notre vie doit être celui d’une expérience sacramentelle et mystique. Quel est le sens de ces deux adjectifs ? Est-ce que l’un de vous est né sans le concours d’autres personnes ? Assurément non. Notre père et notre mère nous ont fait don de la vie. Il en est ainsi pour le don de la vie spirituelle, que nous ne pouvons acquérir de nous-mêmes. Quel que soit notre combat, nous ne pouvons la créer de nous-mêmes. Même si nous peinons, si nous crions, si nous jeûnons, la vie spirituelle demeure un don de l’Esprit Saint6. Nous avons donc besoin de l’Esprit de Dieu, c’est-à-dire du Paraclet qui est le « trésor de tous biens et donateur de vie7 ». L’Esprit Saint est le trésor duquel sont tirées les richesses de la spiritualité.
Nous avons parfois tendance à confondre vie morale et vie spirituelle. Nous pensons que cette dernière consiste à être un homme bon, à ne pas voler, à ne pas tuer, à ne pas se rendre dans les lieux mal famés, à ne pas sortir avec des amis aux mœurs légères, à aller à l’église le dimanche dès la grande doxologie, qui termine les Laudes, ou pour le moins au début de la Liturgie, à lire des livres saints. Mais ce ne sont pas les critères d’une vie spirituelle.
Le vrai chrétien est celui qui, lors de son baptême8, par l’intermédiaire de son parrain ou de sa marraine, et ensuite personnellement en grandissant, a fait à Dieu, de tout son cœur, le serment de rester toujours près de lui et avec lui. L’homme spirituel est l’athlète qui a bondi hors du monde, qui s’est séparé de la foule des hommes et qui court aussi vite que le lui permet son âme, pour conquérir les cieux et s’emparer du Royaume avec violence.
L’homme spirituel est celui qui, avec un regard brillant et une poitrine gonflée telle une voile, a mis le cap sur le ciel. L’homme spirituel sait qu’il a besoin d’ailes solides pour voler, et ces ailes ce sont celles du Saint-Esprit. L’homme spirituel doit donc faire l’impossible pour attirer et gagner l’Esprit de Dieu. Comme le dit saint Grégoire de Nysse9, ce grand aigle de l’Esprit et de la vie chrétienne, que nous fêtons aujourd’hui : « le partage des charismes royaux » du Saint-Esprit se fait dans l’Église par les sacrements. L’expérience sacramentelle est donc le premier élément qui nous introduit dans la vie mystique.
Le premier sacrement est le baptême, immédiatement suivi de la chrismation. De même que le Saint-Esprit a recouvert la Vierge, faisant descendre le Verbe de Dieu qui s’est incarné dans son sein, donnant naissance au Christ, ainsi l’Esprit Saint doit venir dans nos âmes pour qu’y naisse le Christ, pour que s’établisse une intimité personnelle avec l’Esprit et le Christ. C’est ce qui se passe dans les sacrements, principalement au cours du baptême et de la chrismation, car ils sont les fondements de notre salut.
Ensuite, le sacrement quotidien de notre Église se trouve dans la confession. Celle-ci purifie nos cœurs des péchés ; elle place devant nous un père spirituel qui nous guide vers le ciel. Sans son aide, nous ne pouvons rien faire. Puis vient la sainte Communion. Ce petit morceau de pain imbibé de vin que le prêtre dépose dans notre bouche, c’est le Christ tout entier, la sainte Trinité, et avec elle l’Église du Christ et tous les saints. Avec une parcelle des saints Dons, nous recevons le Ciel ! Vous avez un pétrin rempli de farine, vous y mettez un peu de levain et il fait lever toute la pâte10. Nous prenons un petit morceau de la sainte Eucharistie et nous, les hommes, nous devenons immédiatement levain, nous devenons ce qu’est la Communion : nous devenons Dieu ! Nous communions tous les quinze jours ou vingt jours, et nous pensons avoir accompli notre devoir. Les premiers chrétiens, eux, communiaient tous les jours11, parce qu’ils savaient ce que signifiait la sainte Communion.
L’expérience sacramentelle exprime donc une union avec le Christ, une participation à la vie de l’Église par les sacrements.
Nous avons parlé aussi d’expérience ou mieux d’union mystique avec le Christ. Que signifie union mystique ? Soyez attentifs à mes paroles, et vous verrez qu’à la fin de notre discours, vous aurez si bien assimilé ce que veut dire union avec le Christ, tous les jours, à chaque heure et à chaque instant, qu’une joie immense vous envahira.
Avez-vous remarqué comment les petits enfants – qui sont encore innocents – ouvrent de grands yeux, aussi vastes que le ciel, battent des mains, sautent de joie, dès que vous placez devant eux un objet qui leur plaît ? Vous ferez la même chose, lorsque vous sentirez combien l’union avec le Christ est douce, quand vous comprendrez combien il est facile de l’obtenir, mais aussi combien cette union mystique avec Dieu est authentique. Votre cœur sera comblé de joie et vous vous écrierez, vous aussi, avec saint Syméon le Nouveau Théologien : « Dites-moi, fous ! Savez-vous ceci : qui donc, s’il possède le Christ, a encore besoin de quelque autre des biens de la vie présente ?12 »
Mais qu’est-ce que l’union mystique avec le Christ ? Comment se fait-elle ? Je crains cependant de vous avoir déjà fatigués, alors permettez-moi de vous délasser un peu en vous lisant un texte de ce grand saint.
Un jour, j’étais en route et accourais à la source, quand tu es venu toi-même à ma rencontre sur le chemin, toi qui naguère m’avais tiré de la boue du péché. Alors, pour la première fois, tu as ébloui mes faibles yeux de l’éclat l'immaculé de ton visage, et immédiatement j’ai compris que ce que je croyais auparavant être la lumière, n’était pas la Lumière véritable. Et elle disparut. Comment aurais-je été capable de te reconnaître, quand je n’avais pas eu la force de voir l’éclat de ton visage ? Je ne savais pas encore que c’était toi. Néanmoins, j’étais dans l’émerveillement. Et toi, loin de me dédaigner, tu t’approchas et tu me saisis d’abord la tête, tu la baignas dans les eaux et me fis voir de façon plus claire la lumière de ton visage. Mais aussitôt tu t’envolas. En venant ainsi pour un temps et en t’en allant, peu à peu, tu m’apparaissais toujours mieux, tu m’inondais de ces eaux et me faisais la grâce de mieux voir une lumière plus pure. Tu partais de nouveau, me laissant seul avec ma douleur.
J’avais cependant avec moi ton collaborateur – son Père spirituel – , je veux dire ton saint disciple et apôtre, pour lequel j’avais l’âme pleine de vénération et d’amour, aussi bien qu’envers toi-même. Je tombai à ses pieds et l’implorai de m’aider à te mieux connaître. Et je vis un autre redoutable mystère. Tu m’avais pris et, remontant au ciel, tu m’enlevais avec toi, soit dans mon corps, je ne sais, soit hors de mon corps, toi seul le sais, comme dit l’Apôtre Paul13. Mais à nouveau tu me laissas seul sur la terre où je me tenais auparavant.
Puis, au bout d’un peu de temps, tu daignas me montrer ton visage, tel un soleil sans forme. Toi invisible à tous, impalpable et insaisissable, tu dilatas les yeux de mon âme et me permis de voir de mieux en mieux ta gloire. Comme je disais : « O Maître, qui peux-tu bien être ? » pour la première fois tu m’as jugé digne, moi le fils prodigue, d ’entendre ta voix. Avec quelle douceur m’as-tu interpellé ! Tandis que je me dressais, effrayé et tremblant, j’essayais de raisonner quelque peu en me redisant :
« Comment donc, et grâce à quoi ai-je été rendu digne de tels biens ? Je te remercie, ô mon Dieu. » Puis tu as gardé le silence, et peu à peu tu t’es caché à mes yeux. Et le chagrin me reprenait.
Quand, un jour où j’étais allé vénérer l’icône de la toute sainte Mère de Dieu, et que je me prosternais devant elle, avant que je me fusse relevé tu te fis voir au-dedans de mon cœur misérable, comme si tu l’avais transformé en lumière ; et je connus que je te possédais complètement, que tu t’étais uni à moi. A dater de ce jour, je t’ai aimé encore davantage, non avec mon esprit mais de tout mon cœur14.
Un saint à vu le Christ et s’est uni à lui !
L’un de vous se demandera peut-être : « Ne s’agit-il pas d’une illusion ? » Je vous répondrai à mon tour par des questions : « Ce qui se dit sur les satellites envoyés par les Américains et les Russes dans l’espace, est-ce mensonge ? Ce qui a été écrit sur Alexandre le Grand ou Napoléon, ou un autre héros de l’histoire, est-ce réel ? Existez-vous ou bien est-ce chimère ? »
Comment les saints arrivent-ils à cette union ? Que font-ils pour y parvenir ?
Avant tout, ils n’ont aucun commerce avec le monde matériel. Rien ne les préoccupe. Quand nous montons dans une voiture, regardons-nous si elle est neuve, si elle est garnie de cuir ou de plastique ? Ce qui nous intéresse, c’est d’atteindre notre but. Il en est ainsi pour les saints.
Les saints ne s’attachent à rien, ils attendent celui qui purifie leur cœur : le Christ. Ensuite, comme le dit saint Syméon, le Christ illumine leur âme et ils parviennent à la contemplation de Dieu ; Dieu se manifeste devant eux. Que dit l’Évangile ? « Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu15 ». Les saints voient Dieu.
Puis le Christ leur fait don de l’impassibilité : plus d’emportements, envolée la colère ; finie l’angoisse, les luttes disparaissent ; plus de passions ! Et leur âme lumineuse devient un vase approprié pour contenir Dieu. Alors le Christ vient en eux et s’unit à eux mystiquement.
Lorsque l’union mystique s’est produite, le saint, qui a vu le Christ, s’est réjoui de sa présence, l’a senti en lui, est rempli de son amour. Mais, me direz-vous : « Nous qui n’avons pas vécu de telles expériences, nous n’aimons pas le Christ ? » Ne vous inquiétez pas, vous l’aimez également, toutefois votre amour est une goutte d’eau dans l’océan de l’amour où baignent les saints.
Les saints sont des hommes célestes. Leur vie est semblable à un brasier, comme le feu qui embrase une meule de foin et la consume tout entière. Les saints communiquent avec le Christ et s’unissent à lui par de nombreux moyens, notamment par la prière incessante. Ils invitent souvent le Christ : Seigneur Jésus, mon Christ, « viens et fais ta demeure en moi16 ». Et le Christ entre mystiquement dans leur cœur. N’en soyez pas étonnés. Quand vous appelez un ami, ne s’approche-t-il pas de vous ? Et le Christ ne viendrait pas ! Le Christ, qui a dit : « tout ce que vous demanderez dans une prière pleine de foi, vous l’obtiendrez17 », ne viendrait pas ?
« Viens et fais ta demeure en moi ». Les lèvres du saint le prononcent, son esprit le dit aussi, de même que son cœur, lesquels s’unissent avec le Christ. Le Christ vient parler au saint, il adoucit sa vie, remplit sa journée d'allégresse, fait de ses nuits des instants inoubliables.
Et nous, que faisons-nous ? Vous savez – parce que vous le vivez –, et je le sais également, combien la vie est fatigante, chargée de mille et une choses qui nous absorbent. Mais puisque nous avons découvert ce que font les saints, essayons de faire le peu qui est à notre portée. Si vous ne pouvez vous souvenir du Christ mille fois, cent fois, cinquante fois par jour, souvenez-vous de lui dix fois en lui disant tout simplement avec amour : « Jésus ! mon Christ ! » Il ne s'agit pas de le supplier pour qu'il vienne en aide à notre pauvreté, pour notre mère, pour la maladie qui nous afflige, pour réussir dans nos entreprises, mais de le prier d'entrer dans notre cœur. Vous ne pouvez le faire dix fois par jour, ni même cinq fois ? Invitez-le, ne serait-ce que deux fois au cours de la journée, à faire sa demeure en vous, et vous verrez qu'après un mois vous sentirez sa douceur, et dorénavant vous l’appellerez dix fois, puis vingt fois ! Ensuite vous le sentirez dans votre cœur.
Au premier élément d'une vie spirituelle : l'expérience sacramentelle et mystique du Christ, s'ajoute l'effort pour inviter intérieurement le Christ à entrer en nous, afin de nous unir à lui.
A suivre...
Archimandrite Aimilianos, Catéchèses et discours tome 5
« De la chute à l'éternité » chapitre 6 la vie spirituelle, Éditions Ormylia
Tous les volumes de ces catéchèses et les ouvrages de Père Aimilianos sont en vente sur le site du monastère de la Transfiguration : www.monastere-transfiguration.frou sur le site du monastère Saint Antoine :www.monasteresaintantoine.frou sur le site du monastère de la Protection de la Mère de Dieu à Solan : www.monasteredesolan.com

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