Ajouté le: 4 Janvier 2015 L'heure: 15:14

La Généalogie du Christ, selon saint Luc (Lc 3, 23-38) ou Généalogie ascendante

Jésus est Fils de Dieu

Il y a deux généalogies1 du Christ dans l’Évangile, une chez saint Matthieu et une chez saint Luc. Mais elles n’ont pas la même structure, ni la même place dans l’Évangile, parce qu’elles ont des significations différentes.

La généalogie selon saint Matthieuest une généalogie « descendante » : elle part d’Abraham pour aboutir à Jésus-Christ. Elle ouvre cet Évangile et Matthieu lui-même lui  a donné un titre significatif : « Livre de la genèse1 de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham ». Saint Matthieu a écrit son Évangile pour les Juifs, probablement en araméen3 (les Pères de l’Église l’appelaient « l’Évangile des Hébreux »4), car il avait en vue de révéler que Jésus était bien le Messie annoncé par les prophètes. C’est la raison pour laquelle il indique dès les premières lignes deux des critères essentiels de reconnaissance du Messie : « fils de David » et « postérité d’Abraham », fruit de la promesse faite par Dieu à Abraham. Dans cette généalogie très précise, Jésus est manifesté comme « Fils de l’Homme », conformément à l’expression qu’il utilisera Lui-même pour se nommer. C’est pour cela que le symbole chérubique5 de cet Évangile est l’homme5. Au plan liturgique, cette Généalogie est lue juste avant Noël, dans tous les rites (notamment dans le rite byzantin, qui le lit le dernier dimanche avant Noël, appelé « Dimanche de la généalogie »).

La généalogie selon saint Lucest une généalogie « ascendante » : elle part de Jésus, fils de Joseph [père légal] et remonte jusqu’à Adam, puis à Dieu. Saint Luc l’a placée juste après le Baptême du Christ (la Théophanie) qui a révélé au monde que Jésus était bien le Messie, le Fils de Dieu, et avant la tentation au désert, qui précèdera le commencement de la vie publique du Christ.

Bien que, comme toute généalogie, elle soit liée à la nature humaine du Seigneur (en tant que Dieu, Il n’a pas de généalogie, puisqu’Il est sans commencement et sans fin, mais Il a une source, divine : le Père céleste) son but est de montrer qu’Il est « Fils de Dieu ». Cela concerne donc toute l’humanité6, et non plus seulement les Juifs. Il était en effet extrêmement important d’affirmer avec force, juste avant que le Seigneur ne commençât à annoncer la Bonne nouvelle (l’Évangile), qu’Il était réellement le Fils de Dieu et donc Dieu. Lorsque Jésus parle, c’est Dieu qui parle.

Au plan liturgique, cet Évangile n’a pas retenu l’attention des Églises, probablement en raison de la solennité accordée à la généalogie selon saint Matthieu, et des divergences entre les deux textes, qui auraient peut-être pu troubler les fidèles. Il n’est lu de façon festive dans aucun rite7.

Saint Luc précise d’abord l’âge de Jésus-Christ à ce moment-là, ce qui est infiniment précieux (« Jésus avait environ8 trente ans… »), car cela a un caractère symbolique et spirituel important. Jésus est un homme jeune, mais pas un « jeune homme », c’est-à-dire qu’Il allie la jeunesse (et donc la force, l’énergie) à la maturité (la sagesse). Jésus s’est préparé à sa mission divine pendant 30 ans à Nazareth, dans la discrétion, l’obéissance et la prière. Ce silence du Verbe  permettra aussi d’endormir la vigilance de Satan, qui avait voulu Le tuer bébé (par Hérode) et qui, maintenant, ne prête plus attention à ce « galiléen » (Mt 26, 69)modeste : le Christ est avisé. Puis Il va parler pendant 3 ans. Et Il sauvera l’homme et le monde en 3 jours. Le symbole trinitaire est évident : c’est la Divine Trinité qui accomplit l’Incarnation et sauve l’Homme, chaque personne divine oeuvrant selon Son caractère hypostatique, en communion avec les deux autres.

Il est intéressant aussi de noter que saint Luc dise : « étant, comme on le croyaitfils de Joseph ». Cela est confirmé en Lc 4, 22, lorsque les gens de Nazareth – étonnés par les paroles de Jésus à la synagogue – disent : « celui-ci n’est-il-pas le fils de Joseph ? » (en Mt 13, 55 et Mc 6, 3 : « le fils du charpentier et de Marie »).

Dans la société de l’époque, à Nazareth notamment, Jésus était considéré comme fils de Joseph et de Marie, ce qui est très difficile à concevoir pour nous, qui sommes chrétiens depuis 2000 ans, mais qui peut nous aider à mieux comprendre certains passages de l’Évangile.

Après, vient la généalogie elle-même, qui est très différente de celle de saint Matthieu.

La 1ère remarque que l’on puisse faire – et qui peut sembler un peu « technique » – est qu’il s’agit d’une série continue, sans hiatus, sans structure interne (comme les trois groupes dans celle de saint Matthieu), c’est-à-dire d’une véritable « lignée ». Nous allons en voir de nombreuses conséquences théologiques.

C’est une généalogie qui est strictement légale [selon la Loi de Moïse] et donc uniquement par les hommes, dans laquelle aucune femme n’est mentionnée, ce qui a un sens théologique. Selon la symbolique paulinienne (Eph 5, 22-33) l’homme représente le Christ (et donc la prêtrise) et la femme représente l’Église (c’est-à-dire l’humanité). Nous pouvons  estimer qu’il s’agit d’une « lignée sacerdotale », pour témoigner du fait que Jésus-Christ est Prêtre, notre Grand-prêtre, l’intercesseur entre Dieu et l’Homme, et que la vocation de l’homme est de perpétuer cette prêtrise. Ceci est corroboré par le fait que le symbole chérubique5 de cet Évangile soit le boeuf5, l’animal du sacrifice : le Christ est simultanément le grand-prêtre et la victime sacrifiée. On peut s’étonner que Marie elle-même ne soit pas mentionnée, mais si elle l’avait été, au début de la liste, il eut fallu probablement mentionner Eve, avec Adam, à la fin. Or Eve a désobéi à Dieu en écoutant le serpent (Satan) et la conséquence est qu’elle a engendré des enfants pour la mort, et non pour la vie, contrairement à la volonté divine. Eve, en perdant la virginité intérieure (la garde de son cœur) a implicitement refusé d’engendrer le Fils de Dieu (selon la chair) et donc de coopérer à l’incarnation du Verbe. Il était impensable qu’elle fût mentionnée.

Cette généalogie ne mentionne pas, parmi les ancêtres du Seigneur, ceux qui furent les plus grands pécheurs (Salomon, Achaz, Manassé…), contrairement à celle de saint Matthieu. On y mentionne Noë, le seul à avoir échappé au déluge purificateur, et Seth le juste, fils d’Adam et Eve, qui « remplaça » Abel le juste, tué par Caïn. Nous pouvons dire qu’elle représente la lignée des justes.

Sa grande richesse est qu’elle remonte plus haut qu’Abraham. Même si on y trouve Sem, le père de la famille sémitique et Eber, l’ancêtre éponyme des « Hébreux », elle est universelle et non exclusivement judaïque, ce qui correspond bien à la mission de saint Paul et à l’esprit de l’Évangile de Luc.

Le fait que cette généalogie remonte jusqu’à Adam seul – sans Eve – a une autre signification théologique, sans rapport avec la chute d’Eve : Adam symbolise l’unité de la nature humaine. Dans le second récit de la création (Ge 2, 4-25), Dieu crée l’Homme primordial, qui est androgyne, porteur des richesses masculines et féminimes9. Comme l’Homme ne trouve pas « d’aide10 semblable à lui » parmi les animaux que Dieu lui a demandé de « nommer » (c’est-à-dire de les élever jusqu’à la conscience personnelle, et donc de les humaniser), Dieu a compassion de lui : après avoir fait tomber sur lui une « torpeur », un profond sommeil (qui correspond à l’oubli de son origine, à une forme de kénose11), Il tire de son côté12, c’est-à-dire du cœur, un « homme féminin », la femme. Mais lui-même est devenu ipso facto un « homme masculin ». Toutefois il va conserver le nom d’ « homme » (en hébreu ish) tandis que la femme sera nommée « hommesse » (en hébreu ishschâh). Ainsi l’homme, qui ne s’appelle pas encore Adam13 (son nom personnel n’apparaît qu’en Ge 4, 25, lorsqu’il s’unit à sa femme pour engendrer Seth, après le meurtre d’Abel par Caïn) est le symbole de l’unité de la nature humaine, tandis que la femme, qu’il va nommer « Eve13 » (« Mère des vivants », en Ge 3, 20après la chute et le châtiment divin) symbolisera la fécondité et la multiplicité. Le fait que le Fils de Dieu se soit incarné homme (masculin) et que la généalogie Le nomme « fils d’Adam » a un sens théologique précis : le Christ est le Nouvel Adam, le « Pan-anthropos », celui qui récapitule et porte en Lui toute l’humanité.

Le terme essentiel de cette généalogie, qui revient comme une antienne, est « fils de » alors que chez saint Matthieu c’est « engendra »14. Le but est de glorifier Jésus qui est le Fils par excellence, Fils en soi, Fils parfait d’un Père parfait, Fils de Dieu et Fils de Homme, réunissant dans sa personne l’incréé et le créé. Le Père céleste l’appelle « Mon Fils bien-aimé », et chaque personne humaine peut Lui dire, à travers Marie : mon fils, mon enfant bien-aimé. Nous, l’humanité, avons engendré, selon la chair, le Fils de Dieu. Le dessein de Dieu-Trinité est accompli.

Nous ne pouvons pas entrer dans les aspects techniques et historiques de la liste, car ce serait trop long et trop complexe (saint Ambroise de Milan lui consacre un livre entier de son commentaire sur saint Luc !). Notons simplement que l’on compte 76 générations humaines de Jésus à Adam (et 7715 avec « Fils de Dieu ») et 56 générations de Jésus à Abraham (chez saint Matthieu : 42 générations) : il y a une différence de 14 générations. Celle de saint Luc est plus plausible par rapport à la chronologie historique16, sans qu’on puisse en dire plus. Mais il est difficile de donner un sens symbolique à ces chiffres (sauf pour 76 et 77), tandis que chez saint Matthieu la symbolique est évidente.

Ce qui est extraordinaire dans cette généalogie est qu’après avoir proclamé Jésus-Christ fils d’Adam, saint Luc proclame avec simplicité, comme si cela était naturel, que Jésus est fils de Dieu. Effectivement, le premier Adam (le premier homme) était intime de Dieu, car il est la seule créature dont il soit dit qu’il fût créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Dans cette mesure, l’homme est la créature la plus proche de Dieu, ce qui provoquera la jalousie et la rébellion du chérubin Satanaël. L’Homme était appelé, dès l’origine, à engendrer le Fils de Dieu, selon la chair. Lorsque saint Luc accole « fils d’Adam » et « fils de Dieu », cela signifie que Jésus est bien fils de l’Homme et fils de Dieu. Tout est accompli.

La généalogie selon saint Matthieu est judaïque, historique et sotériologique. Celle selon saint Luc est universelle, théologique et eschatologique. Saint Matthieu voulait montrer que le Fils s’était incarné et que Jésus était un « vrai homme », saint Luc veut montrer que Jésus est Fils de Dieu et que, en Christ, l’Homme devient dieu.

Notes :

1. Généalogie et Genèse sont des termes très proches. Le terme grec genesis, qui vient de gignomaï, naître, signifie naissance ou origine. Généalogie signifie discours sur la naissance, en fait description [liste] des naissances d’une famille.
2. Le lecteur peut se reporter au commentaire de cette généalogie in Apostolia n° 69 (décembre 2013).
3. L’Araméen, qui correspond au syriaque actuel, est une langue sémitique proche de l’hébreu : c’était la langue parlée dans tout le Moyen-Orient à l’époque du Christ. Mais la Bible (A.T.) était en hébreu et toutes les prières se faisaient en hébreu.
4. Notamment saint Irénée de Lyon au 2e s. Confirmé par Eusèbe de Césarée au 4e s.
5. Le symbole chérubique des 4 Évangiles : Ezéchiel (6e s. av.J-C) eut la vision des « 4 vivants », qui sont des Chérubins  (2e cercle angélique) et dont chacun avait 4 faces (homme, lion, boeuf et aigle) et 4 ailes (Ez.1, 4-14). On les retrouve dans l’Apocalypse de saint Jean (fin 1e s. ap.J.C.) autour du trône de Dieu, « remplis d’yeux » et chantant le « Sanctus » (Apo.4, 6-8). On les appellera le « Tetramorphe » (4 formes). saint Irénée (fin 2e s.) dit qu’ils représentent symboliquement 4 aspects de l’économie du Christ et il est le premier à rapporter ce symbolisme aux 4 Évangiles (Adv.H.III,11,8). Cette idée sera reprise par saint Jérôme (4e-5e s.), qui en fait un commentaire légèrement différent (inversion des symboles pour Jn et Mc), puis reçue par toute l’Église. Le symbole de Luc est le boeuf parce que son Évangile commence par le « sacrificateur Zacharie » et que le boeuf symbolise le Christ, prêtre et victime sacrificielle. le symbole de Matthieu est l'homme, parce que son Évangile commence par la généalogie humaine de Jésus et témoigne de ce que le Christ est vraiment homme.
6. Saint Luc, qui fut le principal compagnon de mission de saint Paul, était un médecin d’Antioche, un lettré, de langue et de culture grecques, probablement d’origine païenne, sans qu’on en ait la certitude. Son Évangile est celui de saint Paul, l’Apôtre des Gentils, ce qui est attesté par saint Irénée (« Luc, le compagnon de Paul, mit dans un livre l’Évangile prêché par celui-ci ». Adv.H. III, 1,1). Il est beaucoup plus universel que celui de saint Matthieu et le seul à avoir un caractère historique marqué (Jésus y apparaît comme citoyen de l’Empire romain, ce qui concerne toute l’humanité).
7. On le trouve dans le rite byzantin le mardi de la 16e semaine après la Pentecôte, simplement parce que le lectionnaire byzantin fait une lecture continue des Évangiles. Je n’ai tien trouvé dans les autres rites.
8. « Environ 30 ans » : parce qu’il n’y avait pas d’état-civil stricto sensu (le recensement ordonné par Auguste 30 ans auparavant se trouvait dans les archives de l’Empire romain : peut-être en retrouvera-t-on un jour la trace…). L’exactitude de l’Évangile est d’ordre spirituel et non arithmétique.
9. Déjà dans le premier récit de la création, en Ge 1, 27, les textes grecs et latins disent : « Dieu les créa mâle et femelle » (et non pas homme et femme).
10. Les termes grec (boêthos) et latin (adjutorium) ont le même sens : aide et secours. La femme ne sera pas une simple « compagne » : elle sera pour l’homme quelqu’un d’absolument vital, indispensable, « un secours ».
11. J’utilise le terme « kénose » (abnégation), parce que, à ce moment de la création, la mort n’existe pas.
12. Le terme grec pleura (prononcé plevra par les Grecs) signifie la côte et le côté (le flanc). La côte n’a aucune signification symbolique (de plus les hommes et les femmes ont le même nombre de côtes), tandis que le côté de la poitrine symbolise le cœur. Dieu a façonné l’ « hommesse » à partir d’un élément de la nature de l’Homme primordial qui était du côté du cœur, d’où une plus grande richesse de la femme en matière de coeur (sentiment, amour, intuition, finesse…) et, a contrario, une plus grande richesse, de facto, de l’homme dans les autres domaines (raisonnement, structure, force extérieure…) : les deux sont évidemment complémentaires. L’homme (masculin) va s’extasier devant le chef-d’œuvre qu’est la femme, car il va se reconnaître en elle (ils partagent la même nature) tout en la voyant différente de lui (c’est la révélation des hypostases humaines) et va prophétiser le mariage (Ge.2, 23-24).
13. Adam signifie poussière du sol ou terre rouge : son nom rappelle d’où il a été tiré. Lorsque le Christ s’élèvera au-dessus des cercles angéliques lors de l’Ascension, ceux-ci s’écrieront : « Pourquoi sont-ils rouges les vêtements de Celui qui s’est uni au  poids d’une chair ? » (canon de l’Ascension, 6e Ode). Le rouge symbolise la chair-matière du Christ et rappelle Adam. Eve, dans les textes hébreu et grec (Zôè), signifie « la vivante », celle qui porte la vie, d’où son nom de « mère des vivants ».
14. « Engendra » : parce qu’il fallait montrer qu’Israël avait rempli sa mission divine en engendrant le Messie.
15. « 77 » a un sens symbolique très fort : 7 est en effet le nombre de la perfection de la création divine (les 7 « jours »). Le fait d’avoir 2 fois 7 est la compénétration du nombre du Fils (2 : le « 2 » en soi : le rapport parfait, Dieu et Homme) avec celui de la création. Nous pouvons y voir le parachèvement de l’œuvre divine par l’incarnation du Verbe. Mais il y a un autre symbole très fort en passant de « 76 » à « 77 » : le 7 symbolise la création, œuvre de Dieu, qui est parfaite ; le 6 symbolise l’Homme (créature du 6e jour et qui n’a pas voulu passer du 6e au 7e jour, c’est-à-dire s’unir à Dieu). 76 correspond bien à « fils d’Adam ». C’est le Christ qui nous réconcilie avec Dieu et qui nous fait passer du 6e au 7jour (la théosis ou déification) : 77 correspond donc bien à « fils de Dieu ».
16. De Jésus à Abraham : 56 générations. Si l’on compte 4 générations par siècle, cela fait 14 siècles ; si l’on compte 3 générations par siècle, cela fait 18 siècle et demi : cela correspondrait à l’histoire (Abraham : vers 1853 av.J-C). Tandis que les 42 générations de saint Matthieu sont moins probantes. Lorsque saint Ambroise indique « 50 générations », il fait une erreur (il y en a bien 56), mais il avait une traduction latine de l’Évangile différente de la nôtre (la Vulgate est légèrement postérieure à lui).

Les dernières Nouvelles
mises-à-jour deux fois par semaine

Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale

Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale

Le site internet www.apostolia.eu est financé par le gouvernement roumain, par le Departement pour les roumains à l'étranger

Conținutul acestui website nu reprezintă poziția oficială a Departamentului pentru Românii de Pretutindeni

Departamentul pentru rom창nii de pretutindeni