(8e dimanche après la Pentecôte – Mt 14, 14-22)
Le très grand miracle qui nous est rapporté ce dimanche a quelque chose d’exceptionnel à deux titres : il a été accompli deux fois par le Christ (cf. note 1), dans la même région mais à des moments différents, ce qui est un cas unique dans l'Évangile, et il est rapporté par les quatre évangélistes1, ce qui est rare. Cela souligne son importance et son universalité.
Le Seigneur est vers le milieu de sa mission terrestre, probablement peu avant la Pâque de sa deuxième année (saint Jean). Saint Matthieu est le seul à lier cet évènement au martyre de saint Jean-Baptiste. Saint Marc et saint Luc le lient au retour de mission des Apôtres, à qui le Maître voulait donner un peu de repos2. Les deux choses ne sont pas totalement incompatibles, car, lors de la multiplication des pains elle-même, on voit surgir les Apôtres alors que, dans les versets précédents, le Christ était seul et qu’Il découvrait la foule en abordant le rivage. Il semble donc qu’il y ait un hiatus dans le récit de saint Matthieu, d’autant plus qu’il y manque quelque chose d’essentiel, à savoir le fait que le Christ ait longuement enseigné la foule avant de lui donner du pain et des poissons. Par ailleurs saint Luc fait le lien avec Hérode qui a fait décapiter Jean-Baptiste : sur ce plan-là, il est probablement le plus exact. Quant à saint Jean, le contexte est totalement différent : le Christ revient de Jérusalem où Il a guéri le paralytique de Bethesda ; les foules l’accueillent et le suivent. Nous devrons donc nous appuyer sur les quatre évangélistes, dont trois sont des témoins oculaires (l’Evangile de Marc est en fait celui de Pierre).
Le récit de saint Matthieu commence abruptement, sans lien avec le chapitre précédent, avec « Hérode le Tétrarque »3, qui avait entendu parler de Jésus et qui croyait qu’il s’agissait de Jean-Baptiste ressuscité. Matthieu fait alors un long retour en arrière pour raconter le meurtre de Jean-Baptiste par Hérode Antipas, en raison de la haine que lui vouait sa seconde femme, Hérodiade, et pour le caprice d’une adolescente, la fille d’Hérodiade (voir le récit de ces évènements dans la longue note 3).
Jésus est ébranlé par la mort de son cousin4 Jean-Baptiste et Il éprouve le besoin de « se retirer à l’écart dans un lieu désert ». Il est probable qu’Il veuille intérioriser la peine qu’Il a, en tant qu’homme, et, en tant Dieu, prier son Père d’agréer le sacrifice de Jean comme une offrande d’agréable odeur, car Jean a été précurseur jusqu’au bout : il L’a précédé dans le martyre et dans la mort. Il part donc en barque sur la mer de Galilée pour trouver un lieu désert. Mais le rabbi Ieshouah de Nazareth est l’homme le plus célèbre de la Galilée et même de tout Israël : on épie ses moindres faits et gestes. Les gens se rendent compte qu’Il part en barque sur le lac et ils ont une telle admiration pour Lui, qu’ils Le suivent, du rivage. C’est touchant et presque drôle. Et lorsqu’Il aborde un lieu censé être désert, Il se trouve face à une foule qui l’attend, accourue spontanément des villages et des villes du bord du lac.
Où cela se passe-t-il ? Saint Luc le situe « vers Bethsaïde », saint Jean « de l’autre côté de la mer de Galilée », ce qui pourrait correspondre approximativement à la région de Bethsaïde. Mais la Tradition situe le miracle à Tabgah5, dans la plaine de Génésareth, entre Magdala et Capharnaüm, au N-O de la mer de Galilée. Il y a un élément chez saint Marc qui semble le confirmer : lorsque le Christ renvoie la foule, après le miracle, Il dit à ses disciples de partir en avant et d’aller « vers Bethsaïde » (Mc 6, 45).
Lorsque Jésus descend de la barque et se trouve face à cette foule, Il ne la fuit pas. Au contraire, l’Évangile nous dit qu’ « Il fut ému de compassion » (Mt et Mc) et qu’ « Il les accueillit » (Lc). Voici un trait caractéristique et remarquable du comportement du Christ. Il a voulu s’isoler pour pouvoir prier, pour être « Lui-même », en tant qu’homme face à Dieu et en tant que Fils face à son Père céleste, mais lorsqu’Il voit la foule venir vers Lui, et pour Lui, Il l’accueille avec bonté et a de la compassion pour les gens, c’est-à-dire qu’Il les aime. Saint Marc est plus précis : « Il en eut compassion parce qu’ils étaient comme des brebis qui n’ont pas de pasteur »6. Son comportement est tout à fait différent des personnalités du monde, qui ont de la notoriété, et qui jouent un jeu ambigu avec leurs admirateurs, tantôt se laissant aduler, tantôt les fuyant, parfois même avec un peu de mépris. Le Christ est simple et libre, Il est naturel et aimant.
Là, nous sommes obligés de faire appel aux autres évangélistes, surtout à Marc et Luc, parce que Matthieu a oublié quelque chose de très important : «...et Il commença à leur enseigner beaucoup de choses » (Mc). Saint Luc est plus précis : «...et Il leur parlait du Royaume de Dieu… ». En fait le Seigneur a donné tout un enseignement spirituel à cette foule de Galiléens, qui a duré certainement longtemps. Puis Luc ajoute, comme Matthieu : « …Il guérit aussi ceux qui avaient besoin de guérison ». Le Seigneur enseigne et guérit : il soigne l’âme et le corps. Cela a duré probablement jusqu’au soir (dans la phrase suivante de saint Luc : « Or le jour commença à baisser » ; comme on est au début du printemps [saint Jean : « la Pâque était proche »], il devait être entre 18h et 19h).
Le soir tombe et les disciples s’inquiètent parce que « le lieu est désert » et qu’on est loin d’un village. Comment se fait-il que les disciples soient là, puisque le Christ était seul ? Mathieu n’en dit rien. C’est plus cohérent dans les versions de Marc et Luc, où le Christ les a emmenés dans un lieu désert pour se reposer de leur mission. Ils s’approchent du Maître et Lui conseillent de « renvoyer la foule, afin qu’elle aille dans les villages pour s’acheter des vivres ». Cela semble relever du bon sens. Le Seigneur dit alors une parole surprenante : « ils n’ont pas besoin de s’en aller, donnez-leur vous-même à manger ». C’est une épreuve pour eux : ils sont écrasés par cette parole, qu’ils ne comprennent pas. Mais le Maître a toujours en vue de les former à leur future mission. En fait le Christ se réfère ici à la foi en Dieu (« tout est possible à celui qui croit… » – Mc 9, 23) et Il leur rappelle qu’ils sont en présence du Fils de Dieu : il leur appartient de demander (« Demandez et l’on vous donnera » – Mt 7, 7). Cela peut être aussi interprété comme une prophétie de ce qu’ils devront accomplir (nourrir les fidèles du corps et du sang du Christ).
Ne sachant que répondre, ils disent avec fatalisme : « Nous n’avons ici que cinq pains et deux poissons ». Chez saint Marc, c’est le Christ Lui-même qui demande aux Apôtres d’aller voir combien il y a de pains dans cette foule7. Chez saint Jean, l’apôtre André répond : « il y a ici un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons ». Il est probable qu’il s’agisse d’un adolescent qui accompagnait ses parents et qui, connaissant les usages du Rabbi (qui avait l’habitude de parler longuement) avait eu la prévoyance d’emmener quelques vivres dans un panier.
On les apporte à Jésus. Il fait s’allonger les gens « sur l’herbe verte » (Marc), abondante dans ce lieu (Jean). L’herbe verte préfigure « les verts pâturages » du Royaume de Dieu8. S’allonger sur une herbe abondante évoque les banquets gréco-romains où l’on s’allongeait sur des divans, comme cela se passera lors de la Sainte Cène. Et le Christ parlera du Royaume céleste comme d’un banquet de noces. Ces gens ont beaucoup marché pour Le voir et L’écouter, sans rien manger : le Bon Pasteur prend soin d’eux. Il les fait s’allonger « par groupes d’environ cinquante » (Luc), qui correspondent probablement à des familles, des fratries, des villages… : il ne s’agit pas d’une masse informe, mais d’un peuple structuré.
Alors le Christ accomplit le miracle, d’une façon qui préfigure l’eucharistie, selon un « ordo » quasiment sacramentel. Il prend les 5 pains et les 2 poissons, qu’Il reçoit du peuple et des Apôtres : cela correspond à l’offrande du pain et du vin par les fidèles, que le prêtre reçoit des diacres9 ; « Il élève les yeux vers le Ciel » : Il se tourne vers son Père céleste10 ; « Il dit la bénédiction » (chez saint Jean : « Il rend grâce »11) : cela correspond à notre anaphore ou immolatio12 ; et enfin « Il rompt les pains et les donne à ses disciples, qui les distribuent à la foule » : cela correspond à notre « fraction du pain » et à la communion. Nous avons ici le processus du sacrement eucharistique (mis à part l’Institution elle-même, qui sera accomplie lors de la Sainte Cène, et qui n’a pas de préfigure, parce qu’elle est totalement nouvelle).
Et ce deux nourritures elles-mêmes symbolisent l’eucharistie : le pain, évidemment, et les poissons, parce qu’ils sont des animaux avec un système sanguin, symbole du sang eucharistique, d’autant plus que le mot grec qui signifie poisson, ichtys, est l’acronyme de : « Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur » et que le poisson a été considéré comme le symbole du Christ dès les origines de l’Église (on le retrouve sur les graffitis chrétiens). Il faut remarquer que les poissons n’ont pas été rompus ni brisés, parce qu’ils sont des entités non partageables, des êtres vivants individuels, et qu’il est écrit : « aucun de ses os ne sera brisé » (Ps.33[He34], 21) : ils ont été seulement « multipliés », chaque personne a reçu certainement un poisson, de même que chaque chrétien, lorsqu’il communie, reçoit « Le » Christ et non pas une partie du Christ.
Les nombres sont aussi symboliques : les 5 pains représentent les 5 sens de l’Homme, et donc la nature humaine (Jésus est le Fils incarné) et les 2 poissons représentent les 2 natures, divine et humaine, unies en Jésus-Christ, le Poisson divin.
« Tous mangèrent et furent rassasiés » : ils ont fait un copieux repas13, et non pas seulement un pique-nique, qui va leur permettre de rentrer chez eux sans tomber d’inanition (ils sont venus de loin). C’était tellement copieux qu’il eût beaucoup de surplus : Dieu donne toujours en surabondance, beaucoup plus que le nécessaire. Mais le Seigneur demande aux Apôtres de ramasser soigneusement tout ce qui reste « afin que rien ne soit perdu » (Jean). Dieu est généreux, mais le gaspillage est un péché : c’est le mépris des dons de Dieu et un comportement égoïste (« je ne peux plus manger, mais je ne donne pas aux autres mon surplus, je le jette », comme le mauvais riche de la parabole). Et les Apôtres ramassent 12 corbeilles de pains et depoissons (Marc) qu’ils apportent au Maître. C’est une prophétie de l’Église : le Christ vient de nourrir « Israël », mais Il a préparé la nourriture pour l’Église des gentils14.
La fin du récit nous enseigne sur la grandeur du miracle : « ils étaient environ 5000 hommes [c’est-à-direchefs de famille]sans compter les femmes et les enfants ». Cela signifie qu’il y avait environ 10 000 personnes, c’est-à-dire la population d’une ville. C’est un miracle prodigieux, gigantesque. Même à notre époque, il serait quasiment impossible de nourrir, à l’improviste, sans aucune assistance logistique, 10 000 personnes.
Le nombre de 5000 est réel et symbolique, en relation avec les 5 pains : il représente l’humanité15. C’est Dieu qui nourrit toute l’humanité.
Ce miracle manifeste d’une façon évidente la toute-puissance divine du Christ : on Le voit ici « créer » des pains et des poissons par son seul vouloir, sans qu’aucun des témoins puisse dire comment les choses se sont passées concrètement, pas même les Apôtres (de même que personne ne pourra jamais savoir comment s’effectue la transformation du pain et du vin en corps et sang du Christ). Mais il y a aussi d’autres significations spirituelles. Le Christ nous enseigne la vraie hiérarchie des valeurs : Il nourrit d’abord la foule de la Parole de Dieu, nourriture divine pour l’âme, puis Il soigne les souffrants (Il guérit les malades) et enfin Il donne la nourriture pour le corps, nourriture cosmique. Les hommes, eux, ne suivent pas son exemple, surtout nos contemporains, qui font exactement l’inverse (donnez-leur d’abord à manger, vous leur parlerez de Dieu après16). C’est Dieu qui donne les deux nourritures, gratuitement : celle de l’âme et celle du corps : Le Christ prend soin des hommes, ses frères. Le Bon Pasteur prend soin de ses brebis.
Il y a enfin un épilogue, un « revers de la médaille », qu’on ne trouve que chez saint Jean. La foule est émerveillée et reconnaît en Jésus « le Prophète qui vient dans le monde ». Ils veulent le faire roi (mais un roi de ce monde). Jésus, le sachant, s’enfuit, parce que ce n’est pas la mission que son Père Lui a confiée. Il est venu dans le monde pour sauver l’Homme, pour le réconcilier avec Dieu et le ramener dans le Paradis, le Royaume de Dieu.
Notes :

Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale
Le site internet www.apostolia.eu est financé par le gouvernement roumain, par le Departement pour les roumains à l'étranger
Conținutul acestui website nu reprezintă poziția oficială a Departamentului pentru Românii de Pretutindeni
Copyright @ 2008 - 2023 Apostolia. Tous les droits réservés
Publication implementaée par GWP Team