Cet article a été présenté par le Métropolite Hiérotheos de Nafpaktos comme conférence d’ouverture du congrès de Timisoara (7-10 juin 2013) consacré au thème : « Les capacités thérapeutiques de la spiritualité Orthodoxe et les directions principales du cheminement de la psychologie contemporaine ».
Ce congrès a réuni des théologiens (Vasile Mihoc, Radu Preda, Sebastian Moldovan), des médecins (Pavel Chiril), des psychiatres (Olympia Pop), des psychologues (Alin Graveliuc Adrian Opre, Diana Vasile), avec la participation de conférenciers invités comme par exemple Mère Silouana, higoumène du monastère Saint Silouane à Iasi en Moldavie et qui est bien connue dans notre Doyenné.
Les congressistes ont participé à la Divine Liturgie célébrée au monastère de Nera, proche de Timisoara et visité la clinique de traitement du cancer, dans l’hôpital qui se trouve à côté du monastère, où collaborent médecins, oncologues, nutritionnistes, psychologues et où sont présentes, à tour de rôle, des moniales du monastère diplômées en psychologie, pour assister et prendre soin des malades, notamment dans les soins palliatifs. L’un des promoteurs de cette création originale, le professeur Kyrilla a eu l’idée de créer une clinique pour le traitement des maladies cancéreuses où seraient prodigués non seulement des soins médicaux pour le corps mais aussi pour l’âme des malades. Cette idée lui a été suggérée par le Métropolite Hiérotheos au cours des rencontres successives qu’il a eues avec lui à Nafpaktos et lors de conférences où était invité le Métropolite en Roumanie (Craiova, Iasi…). Mais surtout a-t-il dit, après la lecture approfondie de ses œuvres sur le thème de la Psychothérapie Orthodoxe. L’exposé du Métropolite comprend trois points : un bref résumé de l’anthropologie Orthodoxe1, la distinction et la fonction respective de l’énergie de la raison et de l’énergie noétique et le fonctionnement contre nature et supranaturel de ces deux énergies de l’âme
1. L’anthropologie orthodoxe.
Il est important que soit examiné ce qu’est l’anthropologie orthodoxe, c’est-à-dire ce qu’est l’enseignement de l’Eglise Orthodoxe sur l’homme. Si ce point n’est pas examiné, nous ne pourrons pas voir l’œuvre pastorale de l’Eglise pour l’homme.
Il est clair pour l’enseignement de l’Eglise que l’homme est un composé double, constitué d’une âme et d’un corps unis ensemble. Il existe une grande relation entre eux, semblable à celle qui unit deux amoureux, selon l’image qu’utilisent les Pères de l’Eglise. C’est un mystère que celui du comment est unie l’âme au corps au moment de la conception de l’enfant, mais c’est aussi un mystère comment l’âme est séparée du corps à l’instant de la mort.
L’âme est liée étroitement avec la vie, c’est-à-dire qu’il n’existe pas de vie dans le corps sans l’existence de l’âme et par conséquent l’âme communique l’énergie de la vie à tout le corps de différentes façons. Le corps ne maîtrise pas l’âme qui assure l’intégrité et l’unité du composé humain.
Mais l’homme par sa création originelle a aussi la Grâce de Dieu, «l’Esprit ». Il ne s’agit pas d’une triple synthèse corps, âme, esprit (trichotomie) mais de l’Esprit de Dieu, de la Grâce de Dieu qui rendait « plein de grâce », sanctifiait le corps et l’âme de nos premiers parents Adam et Eve.
Simultanément, l’homme, selon l’enseignement de l’ancien Testament, est créé « à l’image » et « selon la ressemblance » de Dieu. L’expression « à l’image », désigne l’homme doué de raison et libre de sa personne. « Selon la ressemblance », se rapporte à la glorification (déification) de l’homme.
Ainsi l’homme, depuis sa création, possède l’ardeur et l’élan pour être conduit vers Dieu, pour devenir déifié (glorifié), participant à la nature divine. Par conséquent la vie biologique ne suffit pas, ni la raison, ni le libre arbitre mais la communion de l’homme avec Dieu, la déification, la sanctification, la perfection.
L’Apôtre Paul parle, dans les Epîtres qu’il envoyait aux Chrétiens des églises qu’il fondait, de l’homme charnel, psychique et spirituel.
Le charnel et le psychique est celui qui a tous les éléments de l’homme, ses capacités, mais il n’a pas le Saint Esprit. L’homme spirituel est celui qui a corps et âme, mais ces deux éléments sont emplis de grâce par le Saint Esprit.
Ainsi, la maladie spirituelle dont parle la théologie Orthodoxe est la privation du Saint Esprit, le fait que l’homme demeure dans l’anthropologie naturelle dans le corps et l’âme, et qu’il n’est pas illuminé et sanctifié par le Saint Esprit.
Dans cette perspective nous parlons des maladies spirituelles qui doivent être guéries, de façon que puisse être satisfait l’objectif final de la création de l’homme.
Le Christ est le Thérapeute parce qu’il guérit les maladies spirituelles, guérisons qui ont des conséquences aussi sur le corps. Et parfois le Christ guérit aussi les maladies corporelles comme nous le voyons dans les miracles qu’il accomplissait et qu’il accomplit par les saints.
2. La distinction entre l’énergie de la raison et l’énergie noétique.
L’âme, selon l’enseignement de Saint Grégoire Palamas est « partout présente dans le corps ». Elle est simple et simultanément elle a beaucoup de forces en puissance qui fonctionnent parallèlement. Parmi ces puissances sont l’énergie de la raison et l’énergie noétique.2
L’énergie de la raison fonctionne dans le cerveau del’homme et elle en utilise tous les éléments pour s’exprimer. Il est bien connu par la science neurologique que le cerveau de l’homme est une usine de production d’énergie et de combinaisons chimiques. L’énergie produit des combinaisons chimiques, les neurotransmetteurs, et les combinaisons chimiques produisent de l’énergie. Ainsi sont transmises les informations au système nerveux central, ainsi se forment les pensées et les sentiments. Les neurones (cellules différenciées appartenant au système nerveux), les synapses, (régions de contact entre deux neurones) et les sécrétions chimiques des neurotransmetteurs, aident dans la manifestation de la faculté rationnelle de l’âme de l’homme. Lorsque l’organe du cerveau est détérioré ou blessé, alors l’activité de la raison ne peut s’exprimer. De même lorsque l’œil est endommagé (rétine, nerf optique), le sens de la vue ne fonctionne plus, bien que l’organe de l’oeil existe toujours.
Sur ce thème, la neurologie contemporaine a beaucoup à nous enseigner, surtout par l’une de ses branches, la neuropsychologie, qui a libéré la psychologie de la philosophie qui a cheminé avec elle, ceci dès lors qu’à notre époque existe la science de la neuropsychologie « cognitive ».3
Je dis cela parce qu’aujourd’hui les psychologues, les psychothérapeutes et les théologiens doivent prendre sérieusement en considération les ressources de la neurologie et de la neuropsychologie. Beaucoup de découvertes ont lieu sur ce sujet, avec la méthode de la représentation par l’imagerie médicale de diverses zones d’activités du cerveau, découvertes que nous ne pouvons ignorer. On décèle par cette technique comment l’état de zones spécifiques du cerveau réagit sur les sentiments et les émotions (colère, angoisse, joie, dépression).
Cela signifie que le mauvais fonctionnement du système nerveux central influence la psychologie de l’homme, comme d’ailleurs aussi la mauvaise psychologie de l’homme influence le fonctionnement du cerveau, puisqu’il existe une interdépendance entre les gènes et l’environnement.
L’énergie noétique de l’âme dans son état naturel doit se trouver dans le cœur. Lorsque les Pères parlent du « cœur », ils entendent par là « le cœur profond », le cœur spirituel qui se trouve dans l’organe corporel du cœur comme dans sa demeure naturelle. Tous ceux qui ont l’expérience de cet état, lorsque l’énergie du noûs retrouve le lieu du cœur, parlent de tressaillement4 et de chaleur.5 Il semble que cette joie et cet amour font aussi que l’organe corporel du cœur s’anime, quand là, dans le cœur, l’énergie noétique est ressentie.
Par les études que j’ai faites à partir des textes des Saints Pères de l’Eglise, j’ai constaté que ce que les Saints Pères caractérisent comme le « cœur » est la partie passible (passionnelle) de l’âme, c’est-à-dire les facultés de désir et de capacité de réaction (instinct de conservation, ardeur, colère). Il s’agit là d’une expérience spirituelle. Dans le cœur agit l’énergie noétique quand elle est libérée de la domination de la raison, de la tyrannie des passions et de l’environnement. Là, grandit la prière intérieure, la prière noétique. Là, Dieu se révèle.
3. Le fonctionnement contre nature et supranaturel de l’énergie de la raison et de l’énergie noétique.
Selon l’enseignement des Pères de l’Eglise, l’homme n’est pas seul et autonome dans le monde. Dieu qui l’a créé existe et le diable aussi, lui qui était l’archange Lucifer, il a été déchu de la gloire qu’il avait reçue de Dieu et il est devenu un esprit ténébreux.
Ainsi la grâce de Dieu et l’énergie du diable agissent dans la relation entre l’âme et le corps et dans la relation entre l’activité de la raison et l’activité noétique. La grâce de Dieu est transférée, transportée de l’âme au corps et elle emplit de grâce l’énergie raisonnable pour qu’elle ait de bonnes pensées (agathous logismous) et qu’elle prie selon la raison. Et elle pénètre l’énergie noétique afin qu’elle prie dans le silence du cœur.
Mais le diable aussi influence l’âme et le corps et agit dans l’énergie raisonnable de l’homme avec les mauvaises pensées et les tentations, et dans l’activité noétique de l’homme pour provoquer sa nécrose et sa mort spirituelle.
Les Pères enseignent que l’âme et ses énergies fonctionnent soit selon leur nature, soit contre nature, soit selon la supra nature (iper phisi). Le fonctionnement conforme à la nature des énergies raisonnable et noétique est, lorsqu’elles demeurent à des niveaux conformes à la physiologie humaine, qu’elles se manifestent par un équilibre sentimental et social et ont un mouvement vers Dieu. Le fonctionnement contre nature de l’énergie de la raison et de l’énergie noétique de l’âme arrive quand elles s’éloignent de Dieu et vivent une passion qui se manifeste dans la colère, l’agressivité et la haine contre les humains. Enfin, le mouvement supra naturel de l’âme dans ses énergies rationnelle et noétique s’exprime lorsqu’elles surmontent les passions et dépassent ce qui est appelé l’équilibre naturel par la présence de la grâce de Dieu et qu’elles s’en remettent à Dieu à travers l’illumination et la glorification (déification).
Cette analyse a une grande importance parce qu’il existe des situations humaines qui révèlent la présence de la Grâce divine et qui ne peuvent être comprises et expliquées par la science humaine. Comme il existe des manifestations qui sont diaboliques et qui diffèrent clairement des situations psychologiques pathologiques. Ainsi il est nécessaire que quelqu’un ait le discernement pour déceler quand une maladie est psychologique ou psychiatrique, quand elle est démoniaque ou quand c’est un état qui manifeste l’activité de la grâce divine.
C’est-à-dire qu’il faut distinguer les activités de la grâce divine de celles des énergies démoniaques et des situations psychologiques naturelles. Concrètement pour les maladies, il faut discerner quand elles sont corporelles, quand elles sont psychologiques ou quand elles sont démoniaques, mais aussi quand et à quel niveau subsiste une interaction entre elles
Sur la base de cette analyse nous pouvons formuler quatre cas distincts comme cela a été relevé par le père Jean Romanides.6
Dans le premier cas, l’énergie de la raison fonctionne bien, mais l’énergie noétique est en état de sous activité ou ne fonctionne pas du tout. Dans le deuxième cas, l’énergie de la raison ne fonctionne pas correctement et l’énergie noétique de l’âme fonctionne bien. Dans le troisième cas, les deux énergies fonctionnement bien, signes d’une âme en bonne santé et dans le quatrième cas, ni l’une ni l’autre de ces deux énergies ne sont en activité.
La conclusion est que les bons pères spirituels doivent connaître leurs compétences et leurs limites comme d’ailleurs aussi les médecins, neurologues, psychiatres ou les psychothérapeutes, mais ils doivent déterminer aussi le niveau et le mode de leur collaboration.
L’homme contemporain vit une profonde souffrance, il est souvent tout entier une plaie qui se manifeste corporellement, psychologiquement et spirituellement. Nous devons tous lutter et collaborer pour l’aider. Nous avons un devoir face lui, non seulement pour qu’il acquière la santé corporelle, mais aussi celle de son âme et un équilibre psychologique, afin qu’il puisse satisfaire son désir de s’élancer vers Dieu pour s’unir avec Lui.
Métropolite Hiérotheos. Article de la revue de la Métropole de Nafpaktos, « Intervention ecclésiale » Juin 2013.
(Traduction : p. Pierre Deschamps)

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