Le démon est un interlocuteur fréquent, presque « normal », des Saints, des Pères de l’Eglise, des ascètes et des moines. Il est, à ce titre, tout à fait dans son rôle de tentateur.
Ses défaits face aux grandes figures du christianisme sont réelles, mais provisoires, car le triomphe définitif du Bien n’aura lieu qu’à la Parousie.
Il en va tout autrement dans la littérature, terrain où le démon est souvent invoqué. Il lui arrive aussi, parfois, d’arriver… à point.
Le Prince de ce monde obtient souvent, dans les romans et les poèmes, des victoires sans appel : c’est notamment le cas dans Les Frères Karamazov de Dostoïevski et dans Le Docteur Faustus de Thomas Mann.
Chez Goethe, le diable est finalement trompé et défait : c’est pour cela que nous avons choisi de ne pas nous intéresser ici à Méphistophélès, démon quelque peu d’opérette, sur lequel Faust (avec l’aide des anges, toutefois…) remporte une victoire finale un peu trop facile.
Ivan Karamazov et Adrian Leverkühn, deux révoltés lucifériens, sont d’abord collaborateurs et ensuite seulement victimes du diable.
Leur destin tragique ressemble à celui de l’homme moderne et la tentation qu’ils subissent est, me semble-t-il, la nôtre.
* * *
REVOLTES ET POSSEDES
Ivan Karamazov et Adrian Leverkühn sont deux révoltés : le Russe nie Dieu et conteste le sens de la Création, alors que l’Allemand, plus luciférien, se veut un rival du Créateur.
Ivan Karamazov, « penseur positif », brillant causeur, provocateur, disciple des philosophes des Lumières, est sincèrement tourmenté par l’impossibilité de trouver une solution rationnelle au problème de la souffrance des innocents. Il est à l’antipode de la Russie traditionnelle, chrétienne et orthodoxe, qu’il méprise. Ivan Karamazov incarne la forme achevée du nihilisme athée, tant sa haine du christianisme est sans appel. Son discours brillant, logique, séducteur et destructeur, préfigure les grands séducteurs criminels que l’histoire russe connaitra peu après : Lénine, Trotski…
Il fascine Smerdiakov, dont le trait principal est le ressentiment. Smerdiakov tuera son père, uniquement pour « appliquer » la formule d’Ivan Karamazov : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis ».
La logique d’Ivan Karamazov est séduisante parce qu’elle s’appuie sur le refus de la souffrance des innocents (des enfants en particulier). Elle conteste non seulement l’existence de Dieu, mais aussi tout sens de la Création et par conséquent toute possibilité de rédemption.
En dénonçant l’absurdité de l’Histoire, en affirmant que « si Dieu n’existe pas tout est permis », y compris le meurtre et le parricide, Ivan Karamazov légitime par avance l’avènement des totalitarismes et des génocides du XXème siècle, fondés eux aussi, sur des théories abstraites et rationnelles.
Contrairement à Ivan Karamazov, Adrian Leverkühn est avant tout un musicien compositeur.
Comme le personnage dostoïevskien, Adrian est un révolté contre l’ordre naturel des choses, contre la musique, révélation de l’harmonie et de la perfection divine. Son génie à priori créateur devient un génie destructeur, son œuvre ne pouvant s’accomplir que par la négation et la destruction des formes et des harmonies « classiques ». Son orgueil luciférien exige de dépasser et de liquider l’harmonie, pour lui substituer une nouvelle forme de musique : le dodécaphonisme et la musique sérielle.
L’œuvre finale de Leverkühn a des accents sinistres et apocalyptiques avec les « glissandi furiosi » des trombones, finissant dans le rire satanique des chœurs.
Pour Adrian Leverkühn aussi,« tout est permis », y compris et surtout la destruction de l’Harmonie.
Et pour commencer l’œuvre de destruction, il choisit la Neuvième Symphonie de Beethoven, contre laquelle il compose une sorte d’antipode démoniaque, intitulé « Lamentatio Doctoris Fausti ».
Voici donc les deux révoltés : ils sont maintenant prêts à accueillir l’autre.
L’ARRIVEE
Contrairement à Méphistophélès, le démon n’est invoqué ni par le Russe, ni par l’Allemand.
Il arrive sans qu’il soit « invité », probablement parce qu’il se sait, d’ores et déjà, en terrain conquis.
« Là apparaît tout à coup un individu, entré Dieu sait comment, car il n’y était pas à l’arrivée d’Ivan Feodorovitch après sa visite chez Smerdiakov ».
Chez Adrian Leverkühn, l’apparition est accompagnée d’un froid glacial, froid qui persistera d’ailleurs tout au long de l’entretien.
« …Tout à coup, je me sens saisi d’un froid cinglant… Quelqu’un est assis, dans la pénombre sur le sofa… les jambes croisées ».
Le diable qui se rend chez Ivan Karamazov a une apparence de « gentilhomme russe, pauvre et déchu ». C’est, selon l’expression de Giovanni Papini, un diable presque humain…
En revanche, le visiteur d’Adrian est plus « diabolique » : « cils rougeâtres, yeux enflammés, visage cireux… » De plus, il se transfigurera pendant le dialogue, peut-être pour mieux souligner sa nature inhumaine… Un détail amusant, mais pas gratuit : le visiteur d’Adrian insiste pour dialoguer en allemand, et non en italien (la scène se passe en Italie). Thomas Mann a peut-être pensé que l’allemand avait une dimension plus démoniaque que l’italien…
L’arrivée du démon chez Ivan Karamazov intervient vers la fin : c’est un moment important, mais ce n’est pas le point culminant du roman. En effet, la tragédie est déjà consommée – la phrase incantatoire : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis » a été prononcée et la théorie d’Ivan a poussé Smerdiakov au crime.
En somme, les jeux sont faits pour le démon. Il se rend chez Ivan seulement pour conclure…
En revanche, dans Le Docteur Faustus, l’apparition du diable est le point culminant et se situe au centre du roman (chapitre XXV). Ce choix n’est pas fortuit. Adrian Leverkühn n’a pas encore décidé que sa création musicale devait être bâtie sur les ruines des anciennes harmonies…
LE PACTE
Le contenu et la tonalité du dialogue avec le démon sont différents dans les deux cas.
Pour Ivan, l’entrevue avec Satan est une sorte de dialogue avec sa mauvaise conscience. Dans le cas d’Adrian, le diable n’a pas encore gagné – son objectif est de transformer le rebelle en collaborateur et de signer le pacte qui confirme cette alliance.
Le diable allemand est issu de l’imagination protestante et donc contractuelle de Thomas Mann. Les choses doivent être clairement énoncées et le contrat scellé, comme un acte notarial.
Le démon échange du temps et du génie contre l’âme du compositeur et surtout contre son éventuelle rédemption par l’amour.
« …Un temps de grandeur, un temps de folie, un temps absolument diabolique où tout se meut en hauteur et en sur-hauteur… des transports et des illuminations, l’expérience des affranchissements et du déchainement… Un sentiment de puissance et de triomphe… Nous procurons des paroxysmes, des transports et des illuminations, l’expérience des affranchissements et du déchaînement. »
« Tu as obtenu de nous du temps, une période de génie. »
En échange, Satan lui demande de renoncer à l’amour des proches et aussi à la grâce des anges : «… tous ceux-là qui vivent, toutes les milices célestes, tous les humains. Leur amour t’est interdit parce qu’il réchauffe. Ta vie devra être frigide – voilà pourquoi il ne t’est pas permis d’aimer un être humain. »
Le pacte diabolique est clair.
L’impossibilité d’aimer et le rejet du prochain sont aussi à l’origine du glissement d’Ivan Karamazov.
« Je dois t’avouer une chose : je n’ai jamais pu comprendre comment on peut aimer son prochain » dit Ivan et cette affirmation, à elle seule, remet en cause les fondements du christianisme.
Le célèbre adage « Si Dieu n’existe pas, tout est permis » achève le déicide.
Le diable n’aura plus qu’à tirer les conséquences, fertiles pour lui, du discours d’Ivan Karamazov :
« Il ne faut rien détruire, si ce n’est l’idée de Dieu dans l’esprit de l’homme : voilà par où il faut commencer… Une fois que l’humanité entière professera l’athéisme… alors d’elle-même, sans anthropophagie, l’ancienne conception du monde disparaîtra et surtout l’ancienne morale. Les hommes s’uniront pour retirer de la vie toutes les jouissances possibles, mais dans ce monde seulement. L’esprit humain s’élèvera jusqu’à l’orgueil titanesque et ce sera l’humanité déifiée… Chacun saura qu’il est mortel, sans espoir de résurrection, et se résignera à la mort avec une fierté tranquille, comme un dieu. »
Avec un geste rappelant jadis Luther, Ivan Karamazov peut toujours lancer un verre à la tête de son interlocuteur : le discours du diable n’est que le corollaire logique de sa propre philosophie.
Il n’y a pas de ruse.
LA REDEMPTION
Adrian Leverkühn nie la préexistence du Beau et de l’Harmonie universelle. Ivan Karamazov nie le sens de la Création.
L’un veut tuer Dieu par la philosophie, l’autre par l’art.
Les deux révoltés « possédés » sombreront dans la folie, en perdant ainsi leur liberté…
Selon les Pères de l’Eglise, de tous les êtres de l’univers,l’homme est le plus détesté par les démons, parce que par la rédemption l’homme peut être sauvé. Le démon n’a pas cette immense liberté, cette faculté de rédemption. Il reste à jamais un ange déchu.
Malgré leur maladie mentale et malgré leur fin tragique, y a-t-il toutefois une rédemption possible pour Ivan et Adrian ?
Thomas Mann, en bon protestant, ne laisse aucune chance à Adrian, dont le destin semble irrémédiablement décidé et sans appel.
Il n’en va pas de même pour Dostoïevski, où la possibilité de rédemption est permanente, grâce à la figure séraphique d’Aliocha, le frère d’Ivan. D’ailleurs, l’arrivée subite, en pleine nuit, d’Aliocha, fait partir le Prince de ce monde, alors que personne ne chasse le visiteur d’Adrian…
La possibilité de metanoïa est entrevue par Dostoïevski, mais elle ne s’accomplit pas dans le roman tel que nous le connaissons. Dostoïevski écrit Les Frères Karamazov peu de temps avant sa mort et le livre semble,en quelque sorte, inachevé…
Dostoïevski songeait-il à une rédemption finale d’Ivan ? Nul ne le sait, mais tout laisse à penser que les prières d’Aliocha auront sauvé l’âme d’Ivan Karamazov.
Quant à Adrian Leverkühn, il est permis de croire que Ludwig van Beethoven lui aura pardonné.

Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale
Le site internet www.apostolia.eu est financé par le gouvernement roumain, par le Departement pour les roumains à l'étranger
Conținutul acestui website nu reprezintă poziția oficială a Departamentului pentru Românii de Pretutindeni
Copyright @ 2008 - 2023 Apostolia. Tous les droits réservés
Publication implementaée par GWP Team