Ajouté le: 5 Février 2013 L'heure: 15:14

L’Aveugle de Jéricho

Une leçon de combat spirituel

(31e dimanche après la Pentecôte – Luc 18/35‑43)

 

L’Aveugle de Jéricho

Ce miracle est accompli par le Christ vers la fin de Sa « montée vers Jérusalem ». Le Seigneur a parcouru toute la Galilée et une grande partie de la Judée pendant deux ans et demi pour y annoncer la « Bonne Nouvelle » du Royaume de Dieu, en accomplissant de nombreux miracles pour confirmer la vérité de Sa parole. Vers la fin de Sa mission terrestre, Il se met en route pour Jérusalem où Il va accomplir le salut du monde. C’est un long chemin1, qu’Il fait à pied avec Ses disciples (non seulement les Douze, mais aussi probablement les Soixante douze, ainsi que les Saintes Femmes… : c’est tout un cortège qu’Il conduit et qui L’entoure) et qui constitue une « montée2 » au sens physique, parce que la Galilée est basse alors que Jérusalem est située sur une montagne3, et spirituel, parce que la Galilée représente le monde déchu, tandis que Jérusalem symbolise le Royaume de Dieu : par Sa mort, Sa Résurrection et Son Ascension, le Christ va nous élever jusqu’aux Cieux, à la droite de Dieu. Il prêche en Galilée, c’est‑à‑dire dans le monde, mais Il accomplit le salut du monde sacramentellement, en tant que « [Grand] prêtre pour toujours selon l’ordre de Melchisédech » (Ps 110/4), à Jérusalem, là où se trouve le Temple de Dieu.

Curieusement, le Seigneur ne prend pas la route directe. Il passe « de l’autre côté du Jourdain » (Mc 10/1 et Mt 19/1), c’est‑à‑dire en Pérée4 : Il va descendre le long du Jourdain puis le repasser pour entrer à Jéricho (qui se trouve en Judée, à environ 10 km du fleuve). C’est à partir de Jéricho5 qu’Il va commencer réellement Son ascension vers Jérusalem, qui y apparaît comme une haute montagne (avec un dénivelé de près de 1000m sur 23 km de distance).

Les trois Synoptiques rapportent ce miracle, mais pas de la même façon : chez St Matthieu (20/29‑34) et chez St Marc (10/46‑52), le Seigneur sort de Jéricho, tandis que chez St Luc Il y entre. Chez St Matthieu, il y a deux aveugles (un seul chez St Marc et St Luc) et St Marc nous donne le nom de l’aveugle (Bartimée, c’est‑à‑dire le fils de Timée), ce qui est rare dans l’Evangile6. Mais, pour le reste, le récit du miracle est à peu près le même7.

L’aveugle Bartimée est assis au bord du chemin et mendie. Bien qu’il soit un personnage réel, il symbolise l’humanité déchue. L’homme déchu est aveugle (il a perdu « la lumière de la connaissance », c’est‑à‑dire l’intimité avec Dieu et il en est réduit à commercer avec les démons), il est assis, c’est‑à‑dire inactif (ne coopérant pas avec Dieu qui, Lui, « œuvre sans cesse »), au bord du chemin, c’est‑à‑dire qu’il n’est pas en chemin, ne sachant où aller, ayant perdu le cap, la direction à suivre (c’est‑à‑dire le but), et mendie (ayant perdu son unique richesse, « l’amitié de Dieu », il est devenu pauvre et dépendant, et en est réduit à mendier, ce qui nous rappelle le Fils prodigue, qui aurait bien voulu pouvoir se nourrir de caroubes, réservées aux porcs.

Et il se trouve « sous l’eau » (Jéricho est en‑dessous du niveau de la mer), ce qui évoque le déluge.

Cet homme ne peut pas voir, mais il a des oreilles, et de bonnes oreilles (les aveugles ont une ouïe extrêmement fine, par compensation naturelle). Il entend du bruit, le bruit d’une grande foule, ce qui l’étonne dans cette petite bourgade perdue de la Judée. Il ne peut pas voir, mais il peut parler. Alors, il questionne autour de lui : c’est quoi ? Que se passe‑t‑il ? Les gens lui répondent : « c’est Jésus de Nazareth qui passe ». Ce Nom provoque un choc en lui : son cœur s’ouvre. Le rabbi Ieshouah de Nazareth était le personnage le plus célèbre d’Israël : on ne parlait que de Lui. L’intelligentsia juive, à savoir les prêtres, les scribes et les pharisiens, était irritée au plus haut point par Sa célébrité : leur jalousie envers Lui sera la cause réelle de Sa condamnation à mort. Mais le peuple est prophète : le peuple réagit avec ses entrailles (et non avec sa tête, comme les intellectuels), instinctivement. L’aveugle appartient à ce peuple : il bondit intérieurement et crie « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi ». Cette parole est tout à fait remarquable : « Jésus », le Nom qui est au‑dessus de tout nom, et qui signifie  Sauveur  ; « Fils de David » signifie Messie, car tous les Juifs savaient que le Messie devait être fils de David; « Aie pitié de moi » : c’est l’unique prière de l’Homme, le seul cri de l’Homme vers Dieu, celui qui nous permet de retrouver le lien avec Dieu, notre source  (Au secours, je meurs sans toi, sauve‑moi, délivre‑moi…). Elle correspond presque à la Prière du Nom de Jésus. Et cette parole, il ne la dit pas, il la crie. Il crie parce qu’il y a du bruit et qu’il veut à tout prix être entendu par le Rabbi. Ce cri gêne les gens, qui le rabrouent (tais‑toi, ça ne se fait pas, ne fais pas de scandale…). Mais il n’en tient pas compte et il crie « beaucoup plus fort ». Le cri est vital : un bébé ne peut faire que crier pour attirer l’attention de sa mère, il n’a pas d’autre moyen. L’aveugle sait que c’est la chance de sa vie et il ne veut pas la rater. Tant pis pour les conventions sociales…

Jésus a entendu : Il s’arrête. Dieu s’arrête8. Lorsque l’Homme crie vers Dieu, le Seigneur l’entend. Et le Rabbi commande qu’on Lui amène cet homme qui crie vers Lui (et dont Il n’est pas censé savoir qu’il est aveugle). Le cours de l’histoire personnelle de Bartimée va changer. St Marc nous donne deux précisions intéressantes : ceux qui vont chercher l’aveugle et qui sont certainement des disciples (peut‑être Pierre lui‑même ?) lui disent : « Aie confiance, lève‑toi, Il t’appelle ». Cela signifie : la bonté du Rabbi est telle qu’Il ne renvoie jamais les gens les mains vides, Il fait toujours des merveilles. Et l’évangéliste ajoute : « l’aveugle rejeta son manteau et bondit… » : l’aveugle rejette le vieil homme et le bond qu’il fait pour se redresser est une image de la résurrection. Dieu lui a tendu la main : il L’a prise.

On conduit l’aveugle devant le Seigneur. Son comportement peut sembler alors déconcertant : « Que veux‑tu que je fasse pour toi ? ». En fait, cette question du Seigneur est extrêmement importante au plan théologique. Elle est d’abord une vérification spirituelle : est‑ce que tu crois vraiment que Je puisse te guérir ? Est‑ce que tu crois vraiment que Je sois le Messie, le Fils de Dieu ? As‑tu foi en Dieu ? Elle est aussi une responsabilisation de la personne9 : veux‑tu guérir ? Veux‑tu changer de vie ? Le Christ ne nous fait jamais la mendicité : Il nous amène à retrouver notre grandeur originelle, l’image de Dieu qui est en nous. Il amène pédagogiquement cet ancien mendiant à avoir une attitude combative, un comportement de lutteur spirituel.

Aussitôt l’homme répond sous la forme d’une confession : « Seigneur, que je voie ! ». Il dit bien « Seigneur », Kyrie, Dieu. Il confesse que le rabbi Ieshouah est le Fils de Dieu10 : Oui, tu as ce pouvoir de me guérir, d’ouvrir mes yeux ; oui, Tu es vraiment la lumière du monde.

La réponse du Christ est, aussi, théologique : « Vois, ta foi t’a sauvé ». Je peux te guérir sans enfreindre ta liberté, parce que tu as la foi. Et cette guérison n’est pas seulement physique : tu es sauvé, parce que Je suis venu « sauver ce qui était perdu ». St Ephrem le Syrien dit que le Seigneur lui a ouvert les yeux du corps, parce qu‘Il a vu que les yeux de son cœur s’étaient ouverts11. Et immédiatement après, l’homme guéri suit Jésus : il s’est mis en chemin, derrière Celui qui est Le Chemin (Jn 14/6). Il a changé de vie.

C’est une belle leçon pour nous. Il ne faut jamais désespérer, ni nous résigner. Il faut lutter avec les armes qui nous sont données. Si je n’ai pas la vue, j’ai l’ouïe et la parole. Et il faut rester libre par rapport au contexte social : je crie vers Dieu parce que je veux être sauvé. Je suis responsable de moi‑même. Le Christ nous apprend ici à être des lutteurs spirituels, à ne jamais baisser les bras.

Père Noël TANAZACQ

Notes :

1. Il y a environ 150 km à vol d’oiseau entre Capharnaüm et Jérusalem, ce qui fait de 200 à 250 km par la route directe, qui traverse la Samarie.
2. C’est l’expression même qu’utilise le Christ. Il prend les Douze à part et leur dit : « Voici nous montons à Jérusalem… » et Il leur annonce Sa mort et Sa Résurrection (Mt. 20/18‑19, Mc 10/33 et Luc 18/31).
3. Le lac de Tibériade (Mer de Galilée) se trouve à -225m tandis que Jérusalem se trouve à +770m, soit près de 1000m de dénivelé.
4. La Pérée, dont le nom n’est pas mentionné dans l’Evangile, se trouve « de l’autre côté du Jourdain » (c’est‑à‑dire à l’Est du Jourdain), mais elle est gouvernée par Hérode Antipas, qui a été nommé Tétrarque de Galilée et de Pérée par l’empereur Auguste. Nous ne savons pas par quelle route le Seigneur est entré en Pérée (par la Décapole ? Par la Samarie ?), et nous ne savons absolument pas pourquoi Il est passé par la Pérée.
5. Jéricho est une ville d’origine cananéenne, qui avait été prise miraculeusement par Josué au début du 12e siècle av. J. -C. Elle est aussi citée dans l’Evangile pour la rencontre du Christ avec Zachée, qui suit immédiatement la guérison de l’aveugle (voir Apostolia n° 46-47 de Janvier 2012) et dans la Parabole du Bon Samaritain (voir Apostolia n° 2, de novembre 2009).
6. En général l’Evangile dit « un homme, une femme, un enfant…». Il est rare que les personnes soient nommées. St Pierre, qui est un témoin oculaire du miracle, a conservé en mémoire le nom de l’aveugle, consigné ensuite par St Marc. C’est « pris sur le vif ».
7. L’Evangile n’est pas un livre scientifique : il n’est pas un reportage sur Jésus‑Christ. Il est une révélation théologique et une initiation spirituelle. On peut trouver dans les 4 Evangiles des divergences mineures de forme, notamment chez les 3 Synoptiques, parce que les Apôtres n’ont pas été tous témoins des mêmes choses simultanément, ou n’ont pas porté le même regard sur les mêmes évènements ainsi que des imprécisions, notamment d’ordre chronologique ou géographique, mais ils sont d’une exactitude spirituelle totale : tout y concourt à la même et unique vérité. Même dans ce sens‑là, extérieur et formel, ils sont une belle illustration de l’enseignement du Seigneur, qui a toujours privilégié l’esprit par rapport à la lettre.
8. St Grégoire le Grand (6ème s.) voit dans cet « arrêt » le symbole de la divinité du Christ (parce que Dieu est stable, non changeant) tandis que Sa « marche » serait le symbole de Son humanité (Sermon n°2, sur l’Aveugle de Jéricho, in « L’Evangile selon St Luc commenté par les Pères », p. 139‑145).
9. Le Christ agit souvent ainsi : c’est très explicite lors de la guérison du Paralytique de Bethesda, où Il dit à l’homme malade depuis 38 ans : « veux‑tu être guéri ? » (Jn 5/6).
10. Chez St Matthieu les 2 aveugles crient, dés le départ : « Seigneur, Fils de David, aie pitié de nous ».
11. St Ephrem le Syrien (4ème s.) : Commentaire de l’Evangile concordant, SC n° 121, p. 279. 

L’Aveugle de Jéricho

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