Ajouté le: 13 Décembre 2012 L'heure: 15:14

Les Saints Innocents

 Les premiers martyrs pour le Nom de Jésus1

(Mt. 2, 13‑23)

Les Saints Innocents

Le massacre par Hérode des petits enfants de Bethléem, que la Tradition nomme les « Saints Innocents » est une des fêtes satellites de Noël. Exceptionnellement les deux traditions liturgiques, orientale et occidentale, se rejoignent : dans les deux usages, on fête immédiatement après Noël les proches et intimes du Seigneur Jésus, soit biologiques et historiques (Marie, Joseph, les Saints Innocents), soit spirituels (St Etienne le premier martyr de l’Eglise « historique », après la Pentecôte, et en Occident St jean l’Evangéliste, l’ami du Christ, le 22 décembre)2. Les Saints Innocents sont fêtés le 28 décembre en Occident et le 29 en Orient. Leur culte est très ancien, puisqu’il est attesté au 5ème siècle, de même que leur iconographie. On peut remarquer que tout ce qui concerne l’enfance de Jésus se trouve chez St Luc, à l’exception de ce qui est spécifiquement « juif » et qui est rapporté par St Matthieu, qui est « l’Evangile des Hébreux », selon les Pères de l’Eglise3.

Hérode dit « le Grand » était un monstre, selon les historiens de l’époque4. Il a été joué par les Mages, avertis par un ange « de ne pas retourner vers Hérode » [pour lui dire où était l’Enfant, le Roi des juifs] et qui « regagnèrent leur pays par un autre chemin » (Mt.2/12). Il entre alors dans une colère noire.

Mais le Saint‑Esprit veille : aussitôt après le départ des Mages pour leur pays (probablement la Perse) et avant que la colère d’Hérode n’éclate au grand jour, Il avertit Joseph par un ange qui lui dit de se lever promptement, de prendre la mère et l’Enfant, et de fuir en Egypte. Voici un évènement très important, historiquement et symboliquement, qui a été un peu oublié dans l’héortologie5 chrétienne. Joseph met Marie avec son bébé – Jésus – sur un âne, avec leur petit bagage, et il descend, de nuit, jusqu’en Egypte. La frontière de l’Egypte n’était pas très éloignée de Bethléem, en passant par Ber’Scheba (Bersabée)6. Selon certains biblistes7, Joseph et sa famille « divine » seraient allés jusqu’à Héliopolis, au Sud du delta du Nil. Hérode n’avait aucun pouvoir sur ce territoire, car il était lui‑même un roitelet iduméen à la solde des romains, dépendant du Gouverneur de Syrie (Antioche) et ce dernier n’avait aucun pouvoir sur l’Egypte. La famille sainte, divino‑humaine, se trouvait donc en sécurité. Quel âge pouvait avoir l’Enfant Jésus ? Lorsque les Mages sont arrivés à Bethléem après un long voyage (environ 2 500 km), ils ont adoré l’Enfant‑Dieu dans une « maison »(Mt 2/11) : Il était âgé probablement de quelques mois8. Et Hérode fera tuer tous les enfants de moins de deux ans. Cela nous indique une fourchette : Jésus n’est plus tout à fait un nourrisson et Il n’est pas encore un petit enfant9.

Pourquoi le séjour du Christ en Egypte est‑il si important ? Pour deux raisons, l’une historique, l’autre symbolique. D’abord, au plan historique, l’Egypte a sauvé l’Enfant Jésus, en Lui évitant d’être massacré par Hérode. Mais il y a un autre plan, symbolique. L’Enfant Jésus a d’abord été « égyptien », c’est‑à‑dire africain. Ses parents Lui parlaient en araméen, mais ils étaient obligés d’utiliser un peu le grec (plus qu’en Palestine) et surtout de  baragouiner  en égyptien10 (sinon comment se loger ou faire les courses ?). Ainsi le petit enfant Jésus a‑t‑Il eu une première éducation humaine en partie égyptienne, c’est‑à‑dire africaine. Et ceci a une importance symbolique considérable. Le Christ est né en Asie, de race et de langue sémitiques. Il est donc un descendant de « Sem ». Il avait une apparence européenne (blanc et de type européen) et vivait dans une structure politique européenne, l’Empire romain : Il est donc un descendant de « Japhet ». Et enfin Il vécut Sa petite enfance en Afrique : Il est donc un descendant de « Cham ». Le Christ, Nouvel Adam, récapitule l’Homme. Il porte en Lui les trois grands peuples issus de Noé : Sem, Cham, Japhet. De plus, l’Empire romain au sein duquel Il est né, était non seulement le plus grand, le plus élaboré et le plus puissant de tous les grands empires, mais encore le seul à être à cheval sur les trois continents « bibliques » : l’Asie, l’Afrique et l’Europe, ce qui est une image du monde et de l’humanité dans leur plénitude. Le Christ est venu pour réunifier l’humanité et sauver tous les hommes. Il faut ajouter un autre élément important. Cham fut le mal aimé, héritant de la malédiction de son père. Nous pouvons estimer qu’il y a une certaine image de cela à travers les malheurs historiques de l’Afrique, le continent pauvre et souffrant. Mais l’Afrique a sauvé l’Enfant Jésus : c’est sa consolation. L’Afrique pourra dire au Père céleste, lors du Jugement dernier : j’ai sauvé Ton Fils, Jésus.

In fine, nous pouvons discerner dans cette extraordinaire citation que fait St Matthieu du prophète Osée : « D’Egypte, J’ai appelé Mon Fils » (Os. 11/1) un renversement saisissant des valeurs. L’Egypte était la terre de la magie11 et celle qui avait opprimé le peuple hébreu (la première Pâque était la sortie d’Egypte). Or 1300 ans après, c’est la Judée, en la personne d’Hérode, qui veut tuer l’Enfant Jésus, et c’est l’Egypte qui Lui sauve la vie : le premier devient dernier et le dernier devient premier.

Hérode ne décolère pas : il s’est fait avoir. Il ne trouvera jamais l’Enfant‑Roi qui lui fait tellement peur. Les grands et les puissants de ce monde sont en général petits et faibles : ils sont craintifs, pusillanimes et lâches. Il ordonne « d’aller tuer tous les enfants de deux ans et au‑dessous qui étaient à Bethléem et dans tout son territoire, selon la date dont il s’était soigneusement enquis auprès des Mages » (Mt 2/16). On ne fait pas de quartier : on tue tout le monde ! C’est plus sûr. La lâcheté entraîne la haine, qui produit le meurtre : c’est l’esprit de Satan. Satan est inquiet de ce petit enfant juif : il n’est pas né comme les autres, il n’a pas de père et sa mère est vierge. Cela ne s’est jamais vu. Il vaut mieux l’éliminer tout de suite : on ne sait jamais…

Mais le Saint‑Esprit, l’Autre Messager du Père céleste12, veille : l’Enfant divin est à l’abri, en Egypte. Alors Hérode va faire massacrer des milliers d’enfants, nourrissons, bébés, petits‑enfants, totalement innocents. Dans chaque maison ou presque, il y a du sang et la mort. Bethléem n’était pas une très grosse ville, mais quand même une ville de moyenne importance avec tout son plat pays, sa région nourricière. Le ménologe oriental parle de « 14 000 martyrs » : c’est probablement excessif, mais pas totalement disproportionné13. C’est un bain de sang ! Et tout le monde pleure et hurle, comme l’avait prophétisé Jérémie six siècles auparavant : « on a entendu des cris à Rama14, des pleurs et de grandes lamentations : Rachel pleure ses enfants et n’a pas voulu être consolée, parce qu’ils ne sont plus »15. Pourquoi « Rachel » ? Parce que la femme très aimée de Jacob‑Israël a son tombeau au Nord de Bethléem.

Dieu se souviendra de cette abomination : Hérode mourra dans des souffrances atroces, le ventre rongé par les vers. Il est très rare que Dieu prononce un jugement immédiat, immanent, avant le jugement personnel, que tout homme subit après sa mort, et avant le jugement universel, mais lorsqu’Il le fait, lorsque certains êtres humains ont dépassé les limites du possible, c’est redoutable et sans appel.

Après la mort du meurtrier sacrilège, l’ange du Seigneur apparaît à nouveau à Joseph et lui dit qu’il peut rentrer « en Israël », « car ceux qui en voulaient à la vie du petit enfant sont morts ». Nous pouvons dater assez précisément cet évènement car Hérode est mort en 4 av. J‑C16. Joseph se met en route, mais il apprend qu’un fils d’Hérode, Archelaüs, règne sur la Judée, ce qui l’inquiète. L’ange lui confirme qu’il faut éviter la Judée : il rentre alors dans la ville où il vivait avec Marie auparavant, à Nazareth, en Galilée. C’est le Saint‑Esprit qui les y a conduit, parce que la Galilée était l’image du « monde », un milieu mélangé, là où le Pêcheur divin devait « jeter le filet » pour tirer les poissons‑hommes de l’abîme. Mais le Saint‑Esprit n’a pas révélé à Joseph qu’un autre fils d’Hérode, Antipas, régnait alors sur la Galilée, car il est probable qu’il n’aurait pas osé s’y rendre. Or il fallait que l’Ecriture s’accomplît : « Il sera appelé nazaréen » (Mt 2/23).

Toute cette histoire « sainte » est remarquable et pleine d’enseignements. Le Fils de Dieu s’incarne, obéissant à Son Père, et aussitôt on veut Le tuer, Lui le principe de la vie. Mais Son temps n’était pas venu : Il donnera Sa vie, de Lui‑même, 31 ans plus tard, pour sauver l’Homme, et à Jérusalem parce qu’Il est Prophète, Roi et Prêtre. Les milliers de martyrs innocents, les enfants de Bethléem, vont prendre la place de l’Enfant‑Jésus : ils vont donner leur vie pour Lui. Ils seront comme des agneaux innocents conduits à l’abattoir. Ils préfigurent le sacrifice de l’Enfant bien‑aimé du Père céleste : ils sont le socle de l’Eglise.

P. Noël TANAZACQ (Paris)

Notes :

1. Cet article fait suite à celui de décembre 2011 (n°45) sur l’adoration des Mages.
2. Avec une exception pour l’Orient le 28 décembre, où ni l’Evangile ni les saints n’ont de rapport avec Noël.
3. En particulier St Irénée de Lyon, St Jérôme et Eusèbe de Césarée.
4. Notamment Flavius Josèphe. Pour tout ce qui concerne Hérode, se reporter à la note 7 de l’article de décembre 2011.
5. Du grec « héortê », la fête. C’est la science des fêtes [chrétiennes]
6. Environ 200 km à vol d’oiseau. La frontière de la province d’Egypte se situait au bord de la Méditerranée au Sud de Raphia (l’actuelle Rapha). La Judée était intégrée à la province romaine de Syrie. Entre les deux, en coin, se trouvait la province d’Arabie.
7. Cf.l’admirable Atlas biblique italien du P. Giacomo Pesce (1969), Pl.28/1 (Ed. française : Office général du livre,1971).
8. Entre le moment où ils ont vu l’étoile dans le ciel de Perse et leur arrivée à Bethléem, les Mages ont dû faire un long voyage en chameau (2500 km).
9. Les termes bibliques grec (pais) et latin (puer) ne sont pas précis : ils signifient simplement « enfant » ou « petit enfant ».
10. L’Egyptien est le copte actuel, qui à l’époque était déjà écrit avec un alphabet proche de l’alphabet grec.
11. Comme toute l’Afrique, qui l’est toujours.
12. Le Christ est « l’Ange du Grand Conseil », c’est‑à‑dire le Messager de la Divine Trinité, et Il est aussi notre premier Paraclet. Le Saint‑Esprit, « l’Autre Paraclet », est aussi un Messager divin, envoyé par le Père.
13. Les chiffres donnés dans les documents hagiographiques n’ont en général aucun fondement historique : ils sont plutôt à caractère symbolique.
14. Rama, au Nord de Jérusalem : c’est là qu’on avait rassemblé les juifs de Jérusalem et de Judée captifs, avant de les envoyer en exil à Babylone, au 6e s. av. J‑C. Il y a un lien symbolique entre le massacre des enfants de Bethléem et les massacres perpétrés par les Assyriens et les Babyloniens au 6ème s.
15. Mt.2/18, qui cite Jér. 31/15.
16. Le moine scythe Denys le Petit (originaire de Scythie mineure, c’est‑à‑dire de la Dobroudja) fut au 6ème s. le premier à calculer les années à partir de la naissance du Christ. Mais il s’est trompé de quelques années, ce qui explique que le Christ soit né « avant J‑C » ( !), probablement en ‑6 .

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