Ajouté le: 5 Juin 2012 L'heure: 15:14

L’appel des quatre premiers disciples

(2e dimanche après la Pentecôte. Mt 4/18‑23)

L’appel des quatre premiers disciples

Le choix de cette péricope au début du temps après la Pentecôte peut surprendre, parce qu’il s’agit d’un Evangile à caractère « historique », qui s’inscrit dans l’histoire du salut  et qu’on s’attendrait plutôt  à trouver  entre les théophanies et le début du cycle pascal. En première lecture, il semble  ne poser aucun problème de compréhension. Et pourtant, il n’en n’est rien, car St Matthieu  semble en contradiction avec St Jean, qui relate une première rencontre du Christ avec André et Pierre, au bord du Jourdain, dans la communauté  de Jean‑Baptiste.

Avant d’aborder cette difficulté, il nous faut resituer l’évènement dans son contexte.  Nous sommes au début de la vie publique du Seigneur, qui vient de passer 30 ans à Nazareth, à Se préparer à Sa mission – en tant qu’homme – dans le silence et la discrétion. Son premier acte public est d’aller en Judée, pour Se faire baptiser par Jean dans le Jourdain et être révélé comme Messie – Christ –. Puis Il triomphe de Satan, en tant qu’homme, lors de la tentation au désert. Il rentre ensuite en Galilée1, mais quitte rapidement Nazareth, parce qu’Il n’y est pas reçu comme prophète (Lc 4/16‑30), et part s’installer définitivement à Capharnaüm2, au bord de la mer de Galilée (Mt 4/13‑16). Il commence alors à prêcher.

C’est à ce moment‑là, que « au bord de la mer de Galilée »3(Mt 4/18 et Mc /16), Jésus appelle Ses quatre premiers disciples, évènement rapporté par les trois Synoptiques. Les récits de Matthieu et de Marc (c’est‑à‑dire de Pierre, qui est un des acteurs de la scène) concordent, tandis que celui de Luc est assez différent et comporte un évènement très important, qui est la pêche miraculeuse4. Cela commence d’une façon presque banale : le Seigneur se promène au bord du lac ; Il voit deux pêcheurs en train de jeter « l’épervier »5, deux frères : Simon6 et André. Il les appelle : « Suivez‑Moi [« Venez derrière Moi », c’est‑à‑dire à Ma suite] et je vous ferai pêcheurs d’hommes ». On reconnaît ici la merveilleuse pédagogie du Christ : Il part de ce qui est concret, matériel, visible, pour nous amener au contenu spirituel, invisible. Ils laissent tout (barque et filets) et Le suivent. Ils Le croient sur parole. Puis le Seigneur s’avance un peu plus loin et Il voit une autre barque avec deux frères, Jacques et Jean, qui « arrangent leurs filets », avec leur père Zébédée et des ouvriers (hommes à gages). Il appelle aussi Jacques et Jean, qui laissent tout (leur père avec les ouvriers, la barque, les filets) pour Le suivre. Nous savons par St Luc que Jacques et Jean étaient compagnons de Simon. Ils constituaient une petite entreprise de pêche artisanale, familiale, dont Simon était le patron7.

Avant d’aborder le problème difficile de la présence de ces personnes dans l’entourage, et même probablement dans la communauté de Jean Baptiste, il faut prendre la mesure de la richesse symbolique et spirituelle de cet évènement.

Le Christ aurait pu faire tout, tout seul. Il n’avait besoin de personne, parce qu’Il est Dieu. Mais Il ne l’a pas fait : Il a choisi et appelé des disciples pour être Ses collaborateurs. Dieu aime que l’Homme coopère avec Lui8 : Il est comme un père qui prend plaisir à faire participer ses enfants à son œuvre. La synergie est permanente. Le lieu même où le Seigneur appelle Ses premiers disciples (la tétrade fondatrice, au sein de laquelle il y aura la « triade apostolique » Pierre, Jacques et jean) a une signification symbolique : c’est au bord de la mer de Galilée. Une mer est un lieu ténébreux, sans air et sans lumière, et agitée par les tempêtes. Cette mer symbolise le monde déchu, qui a perdu l’Esprit‑Saint, Celui qui nous donne le souffle de vie et qui nous conduit à la lumière du Christ. Et le métier même des apôtres, la pêche, est symbolique : il va falloir tirer les poissons‑hommes de l’abîme avec les filets de l’Evangile, la Parole de Dieu.

Qui sont‑ils ces quatre premiers disciples ? Ce sont de petites gens, des gens du peuple et non pas des « grands », des artisans (travailleurs manuels). Ils ne sont ni riches, ni cultivés. Mais cela les rendra transparents à la grâce : lorsque le Saint‑Esprit parlera par leur bouche, il sera évident pour les auditeurs qu’ils ne parlent pas d’eux‑mêmes, mais que leurs paroles viennent de Dieu9. Ils ne sont puissants ni par la naissance, ni par l’argent, ni par la culture, mais ils sont honnêtes et bons : ce sont de braves gens, de bonnes gens. Nous verrons par la suite qu’ils auront des faiblesses et des déficiences, comme tous les êtres humains, mais ils seront toujours des gens droits et intègres (sauf Juda) : les Apôtres sont des cœurs purs. Leur plus grande qualité est d’avoir cru Dieu sur parole, c’est‑à‑dire d’avoir été « comme des enfants ».

Il faut ajouter qu’ils sont à la fois « frères » et « compagnons ». Il s’agit de deux fois deux frères. Le Seigneur insistera beaucoup sur la fraternité (« Vous n’avez qu’un seul Père, et vous êtes tous frères » Mt 23/8‑9) qui sera l’un des fondements de l’Eglise. Et ces deux binômes de frères sont des compagnons d’œuvres, des associés : c’est la fraternité non biologique.

Ils sont aussi divers : Pierre était marié et avait des enfants (le Seigneur guérira sa belle‑mère, et une de ses filles sera canonisée), comme probablement André ; Jean était vierge, comme probablement Jacques. Ils représentent l’humanité telle qu’elle est. Il n’y a pas de voie unique dans l’Eglise : tout le monde y a sa place.

Il faut enfin préciser que ce sont des « Galiléens » : il n’y a pas de terme plus péjoratif pour désigner quelqu’un dans la bouche des juifs de Judée ! La « Galilée des nations », héritière du Royaume du Nord, terre mélangée (il y avait eu de nombreux colons assyriens et chaldéens), où l’on parlait avec un accent, était méprisée par les Juifs de Jérusalem10. Le Christ la choisira , parce qu’elle représente le monde déchu, ceux qu’Il est venu sauver.  

Après l’appel du Seigneur, ils ont tout laissé pour Le suivre. Cela demande une exégèse.  Nous voyons dans la suite de l’Evangile qu’ils continueront à pêcher (notamment après la Résurrection), et à voir leur famille (Pierre à Capharnaüm avec sa femme et sa belle‑mère ; on continuera à entendre parler de Zébédée et de sa femme, Salomé, les parents de Jacques et Jean). Il ne faut pas avoir de cette « vocation » une vision romantique (« j’abandonne tout… ») ou pseudo‑mystique, dans l’esprit des vocations sacerdotales au 19e siècle, dans le monde catholique‑romain. Les Apôtres vont vivre avec le Rabbi Ieshouah à Capharnaüm, ils Le suivront souvent dans Ses missions d’évangélisation, mais pas toujours11, ni toujours tous ensemble. Mais cela ne les empêchera pas de garder des liens avec leurs familles ni avec la société (jusqu’à la Pentecôte, du moins : après, ils iront évangéliser le monde entier, et là, ils abandonneront réellement tout) . Il ne s’agit pas d’une communauté régie par des règles strictes de vie, d’une « organisation » : il s’agit de disciples à l’école d’un Maître. Les Apôtres apprennent en regardant vivre le Didascale divin et en L’écoutant. Il s’agit d’une transmission vivante de la vérité, en partageant la vie de Celui qui est la Vérité. Jésus ne se comporte pas du tout comme un « gourou » : Il ne s’attache jamais les gens personnellement ; Il initie constamment Ses Apôtres à la liberté et à la responsabilité. Dieu libère l’Homme : Il ne l’emprisonne jamais. Le collège apostolique est une belle préfigure de l’Eglise. Le Christ ne laissera pas de « règles » précises, mais Il transmettra un esprit des choses et de la vie. L’Eglise apostolique, succédant au Collège apostolique, ne sera pas une « organisation », mais un mode de vie, un esprit. En fait, il s’agit d’une vie selon l’Esprit‑Saint,  plus que d’une structure religieuse. L’Eglise est d’abord et essentiellement intérieure et spirituelle, comme le Royaume de Dieu qu’elle annonce.

Abordons maintenant le dernier aspect, qui est difficile au plan historique, à savoir l’apparente contradiction entre les récits des Synoptiques et celui de St Jean, qui relate les premières rencontres du Christ avec Ses futurs disciples  dans la communauté de Jean‑Baptiste.

Nous lisons chez St Jean que, aussitôt après la Théophanie, Jean‑Baptiste a montré Jésus à deux de ses disciples en leur disant : « Voici l’Agneau de Dieu » et que ces derniers L’ont suivi jusqu’au lieu où Il demeurait. Or il s’agissait d’André, qui ensuite rencontra son frère Simon et l’amena à Jésus, qui le nomma « Céphas » (Pierre)12. Le lendemain Il rencontra Philippe, qui était de la même ville qu’ André et Pierre, Bethsaïde en Galilée (Jn 1/35‑51). Et, d’après les Biblistes, il est probable que Jean ait été aussi un disciple de Jean‑Baptiste (il est le seul à raconter ces rencontres).

Alors, si le Seigneur les avait déjà rencontrés chez Jean‑Baptiste au bord du Jourdain, pourquoi les trois Synoptiques racontent‑ils l’appel des premiers disciples en Galilée comme s’il s’agissait d’une première rencontre, fortuite ? Il y a au moins deux réponses, qui ne sont pas du même ordre.

La rencontre au bord du Jourdain n’est rapportée que par St Jean. Or nous savons qu’il a rédigé son Evangile bien après les trois autres et que, d’une façon générale il n’a pas redit ce qui avait été dit, mais il a complété. Toutefois, si Matthieu et Luc pouvaient ignorer le fait,  Marc, non, parce qu’il s’agit de l’Evangile de Pierre. Il faut donc approfondir.

Jean‑Baptiste était le précurseur du Christ et il n’a fait que préparer Son chemin. Les Apôtres n’ont pas été appelés par Jean‑Baptiste : ils ont été appelés par le Christ, c’est‑à‑dire par Dieu. Il fallait éviter toute confusion, d’autant plus que Jean‑Baptiste était cousin du Christ : l’Eglise n’est pas une affaire de famille. On peut ajouter que la rencontre faite en Judée est une rencontre personnelle (pour André et Pierre, il n’y a pas d’ « appel »)13, tandis que l’appel en Galilée est d’ordre ecclésial : en appelant Ses quatre premiers disciples, le Christ pose les premières pierres de l’Eglise. Ceci est confirmé par le rapport d’ordre symbolique entre la Judée et la Galilée. La Judée, et en premier lieu Jérusalem – où se trouvait l’Arche d’alliance et le Temple –, symbolise le Royaume de Dieu et le Christ y accomplira tous les grands évènements du salut, en tant que Grand prêtre pour l’éternité14 (naissance, baptême, passion, mort, résurrection et ascension). Mais la Galilée représente le « monde », le monde déchu (la « Galilée des nations »), et le Seigneur est venu « chercher et sauver ce qui était perdu ». C’est là qu’Il vivra et qu’Il prêchera. Et c’est là qu’Il donnera à Ses Apôtres le commandement « d’aller enseigner dans le monde entier et de baptiser les nations ». Il fallait donc que la mission commençât en Galilée et que les Apôtres en fussent originaires et fussent appelés là, par le Christ. D’où le fait que Matthieu, Marc et Luc ne fassent pas allusion à la rencontre chez Jean‑Baptiste, qui avait un caractère personnel. Mais cela nous permet aussi de comprendre pourquoi l’appel du Seigneur en Galilée semble aussi évident chez les Synoptiques. Les quatre premiers Apôtres sont appelés par le Rabbi qu’ils ont déjà rencontré en Judée et dont Jean‑Baptiste a dit en Le leur montrant : « Voici l’Agneau de Dieu »(Jn 1/35).

Père Noël TANAZACQ,

Notes :

1. D’après St Jean, Il va aussitôt après aux Noces de Cana « avec Ses disciples » (Jn 2/2), évènement qu’il est très difficile de situer dans la chronologie du début  de la vie publique du Christ.
2. Capharnaüm (=ville de nahum, c’est‑à‑dire de la consolation) : ville importante de la rive Nord de la mer de Galilée, située entre Bethsaïde et Gennésaret.
3. Que St Luc appelle le « lac de Gennésaret » (Lc 5/1), ville qui se trouve à quelques km au Sud de Capharnaüm. Elle est aussi appelée « Lac de Tibériade ».
4. En ce qui concerne la Pêche miraculeuse, je renvoie à mon article d’Apostolia N° 6, de sept.2008.
5. L’épervier est un filet conique garni de plombs qu’on jette dans l’eau pour prendre le poisson, en quelque sorte par surprise. Il faut bien entendu se dépêcher de remonter le filet, à plusieurs.
6. Matthieu ajoute : « qu’on appelle Pierre », allusion à la rencontre chez Jean‑Baptiste : voir plus loin.
7. André et Simon sont de Bethsaïde, qui est un village de pêcheurs, exactement à la pointe Nord du lac, mais de l’autre côté du Jourdain (qui se jette dans le lac), à environ 5km de Capharnaüm. On peut conjecturer que Jacques et Jean habitaient aussi Bethsaïde, ou un village proche.
8. Comme le disait l’évêque Jean de Saint‑Denis (1905‑1970) dans son beau commentaire sur le Notre père : « Dieu aime que nous travaillions avec Lui »( Technique de la prière , 1959, p. 162).
9. De nombreux Pères de l’Eglise ont souligné cela, en s’appuyant sur St Paul, en I Cor.1/27, qui pensait probablement aux Apôtres, mais sans les nommer.  Voir notamment St Ephrem le Syrien dans son Commentaire du Diatessaron (IV, 18. S.C. n° 121, p. 104).
10. La servante, portière de la maison du grand prêtre, dira à Pierre : « Tu es galiléen, ton langage te fait reconnaître ».En français trivial, on dirait qu’il sont considérés comme des « péquenauds ». On essaiera de ridiculiser  les premiers chrétiens en les appelant « la secte des Galiléens ».
11. Il y a plusieurs passages de l’ Evangile où l’on voit le Christ circuler et agir seul.
12. Il arrive souvent que le Christ change le nom d’un apôtre ou d’un disciple, parce qu’Il « voit » qui il est réellement et qu’Il lui donne alors un nom prophétique (c’est les cas de Jacques et Jean, que le Seigneur appellera les Fils du tonnerre(Boanergès), de Lévy, qui deviendra Matthieu. Ce n’est donc pas spécifique de Simon. le Christ le dénomme « Céphas »(de l’hebreu « képhah », le roc ) avant de l’avoir appelé en tant qu’apôtre, prophétisant qu’un jour il ferait une belle confession de foi (« Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » Mt 16/16). C’est sur ce roc‑là, cette foi donnée à Simon par le Père céleste (Mt 16/17) que le Christ construira son Eglise.
13. A l’exception de Philippe, qui a été appelé dés la Judée (Jn 1/43), mais il n’est pas mentionné en Galilée.
14. « Tu es Prêtre pour toujours  selon l’ordre [c’est‑à‑dire le rang] de Melchisédek » (Ps.110[109]/4, cité textuellement par St Paul en He 5/6 et 7/17)

L’appel des quatre premiers disciples

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