Ajouté le: 10 Mai 2012 L'heure: 15:14

Les hommes et les femmes myrrhophores

(3e dimanche de Pâques - Marc 1542-168)

Les hommes et les femmes myrrhophores

Dans tous les rites, le temps pascal comporte deux parties : les deux premiers dimanches sont un prolongement de la Pâque et les trois suivants nous préparent à la Pentecôte. Le rite byzantin ne fait pas exception, mais il a une particularité, qui est précisément ce 2e dimanche après Pâques (appelé 3e dimanche de Pâques1) où la péricope relie la mise au tombeau à la Résurrection. C’est un cas unique, car dans toutes les traditions liturgiques, on distingue soigneusement ce qui relève de la Passion de ce qui relève de la Résurrection du Christ. Or ce qui unit les deux passages est l’hommage que l’on rend à un mort, sous la forme d’aromates. Mais, avant d’entrer dans le contenu, il est nécessaire de donner quelques précisions d’ordre biblique. En fait, il faut utiliser conjointement les quatres Evangiles. Chez les trois Synoptiques (Mt, Mc et Lc), il y a bien la mise au tombeau du Christ, mais par Joseph seul, sans mention des aromates, et les Saintes Femmes, qui apportent des aromates, sont bien trois, bien que Luc dise simplement « les femmes », sans les nommer. St Jean apporte un complément d’information précieux : il mentionne Nicodème avec Joseph, ainsi que les bandelettes et les aromates. Mais en ce qui concerne les femmes, il ne mentionne que Marie de Magdala, à qui le Christ apparaît, seule. Les aromates sont implicites mais non mentionnées. Pour comprendre l’exégèse qui va suivre, il faut utiliser une synopse, afin d’avoir sous les yeux les péricopes des quatre Evangiles.

Le soir étant venu, comme c’était la préparation, c’est-à-dire la veille du sabbat : c’est le soir du jour où le Seigneur a été crucifié, c’est-à-dire le soir du Vendredi Saint, et on est entre la 9e heure (=15h) et la 12e heure (=18h). Après la 12e heure, on entrera déjà dans le sabbat, parce que le jour biblique commence le soir. Nous savons par St Jean que les Juifs étaient venus demander à Pilate que les suppliciés soient achevés et leurs corps enlevés (Jn 19/31). Le sabbat était tellement sacré qu’il n’était pas pensable qu’un corps de condamné à mort demeurât en place sur une croix à la vue de tous. D’une part il y avait une malédiction portée sur les crucifiés2 et d’autre part, le sabbat représentait l’union à Dieu et donc le Royaume de Dieu, d’où la mort était exclue.

Joseph d’Arimathie va donc se dépêcher d’aller trouver Pilate pour lui demander le corps de Jésus, afin de devancer les Juifs, qui le feraient peut-être jeter dans les ordures. Il se hâte aussi parce que le début du Sabbat est proche et qu’après on ne pourra plus « travailler » : il reste donc peu de temps pour mettre le Seigneur au tombeau. Qui est-il ? c’est un personnage important, riche, conseiller, c’est-à-dire membre du Sanhédrin, originaire d’Arimathie (à environ 30 km au Nord-Ouest de Jérusalem). Ce  notable  est  juste et bon3. Il a une particularité : il est disciple de Jésus, en secret. Cela nous apprend que, même chez les gens importants, les grands, il y avait des justes qui reconnaissaient en Jésus le Messie. Mais la pression du milieu était telle qu’ils étaient obligés de le faire en secret. Il ne pouvait pas faire plus que de s’abstenir de tout acte ou parole hostiles à Jésus (Lc 23/51).

Mais c’est un homme courageux : il s’en alla hardiment trouver Pilate pour lui demander le corps de Jésus. Il en fallait de l’audace ! Agir ainsi était se dévoiler et prendre le risque d’être exclu du Sanhédrin et de la société juive. C’était d’autant plus beau que, Jésus étant mort, tout pouvait sembler perdu (alors, à quoi bon… ?). Mais assurément le Noble Joseph a été conduit par le Saint-Esprit. Il faisait partie de ces quelques justes du Nouveau Testament sur lesquels l’Esprit-Saint reposait. C’était sa mission que de mettre le Christ au tombeau dignement, pour que Son corps très pur ne fût pas profané.

Pilate est étonné  que Jésus fût déjà mort (Mc 15/44) : quelle indécence dans ce « déjà » ! Il a fait condamner un innocent, qui est mort petit à petit d’asphyxie pendant 6h (de la 3e à la 9e heure) ! Le Christ est mort ainsi parce que nos pères Adam et Eve se sont enfermés dans le « 6 », centrés sur eux-mêmes – créatures du 6ème jour –, et ont refusé obstinément de passer au « 7 », c’est-à-dire de s’unir à Dieu. Il est mort d’asphyxie, parce que nos pères avaient perdu l’Esprit de Dieu, le souffle divin. Il nous délivre de cette malédiction et nous rend le souffle de vie. Pilate vérifie en convoquant le centurion de la garde, qui le lui confirme : un soldat a percé le cœur du condamné avec sa lance. Alors il octroie le corps de Jésus à Joseph.

Ce dernier se dépêche de retourner au Golgotha4. Mais il n’est pas seul. St Jean nous apprend que Nicodème l’accompagne. Nicodème est un pharisien, docteur de la Loi, probablement membre du Sanhédrin : il était venu de nuit trouver Jésus pour Le questionner sur la nouvelle naissance, d’eau et d’esprit, et le Seigneur l’avait initié aux mystères du salut (Jn 3/1-21).

Joseph a apporté un « linceul immaculé »5 (et probablement un suaire5 et des bandelettes), tandis que Nicodème apportait une grande quantité d’aromates (environ 100 livres6 d’un mélange de myrrhe et d’aloès). Là est le lien entre les deux parties de cet Evangile, car les Saintes Femmes vont, de leur côté, préparer des aromates.

La myrrhe7 est un baume précieux produit à partir d’une résine rouge d’Arabie (une gomme-résine provenant du Balsamodendron myrrha) et utilisée par  les Juifs pour les parfums de noces et les ensevelissements. L’aloès est un parfum extrait d’un bois précieux d’Orient : il est presque toujours mélangé à un autre parfum, comme la myrrhe. On oignait les corps des défunts avec ces aromates pour leur rendre hommage et éviter leur putréfaction (et notamment l’odeur de la putréfaction). C’était une sorte d’embaumement : cette pratique était réservée aux classes aristocratiques, et notamment aux grands prêtres. On peut remarquer que Jésus a été mis à mort comme un malfaiteur et un esclave, mais qu’Il a été enseveli comme un grand prêtre. Il est évident que, en ce qui concerne le Christ, c’était une prophétie de Son incorruptibilité et donc de Sa résurrection.

Joseph et Nicodème descendent le Seigneur de la Croix. Les femmes n’interviennent pas et regardent (Lc 23/55), parce que c’est un travail d’hommes, difficile (le corps d’un adulte est lourd) et éprouvant. Ils retirent les clous, descendent le corps de Jésus, mettent sur son visage un suaire, l’enveloppent entièrement d’un linceul et l’entourent de bandelettes, tout en répandant les aromates au fur et à mesure. Le corps du Seigneur rappelle ainsi l’enfant Jésus dans la crèche avec des bandelettes (ou plutôt c’était l’annonce de Sa sépulture). Ces bandelettes qui emprisonnent le corps du Christ défunt, symbolisent l’homme prisonnier du péché et de la mort.

Puis ils portent le très saint corps défunt du Dieu-homme dans un tombeau tout proche. Pourquoi ? Parce qu’il restait peu de temps avant le début du sabbat. Or tout à côté du Golgotha, St Jean nous dit qu’il y avait un jardin. Il faut rappeler que les exécutions se faisaient hors les murs : le Golgotha est situé non loin de la porte d’Ephraïm, à l’Ouest de Jérusalem, dans une zone verte. Et dans ce jardin, St Jean nous précise qu’il y avait un tombeau neuf. Le Saint-Esprit, en effet, avait inspiré à Joseph d’Arimathie de s’y faire tailler un tombeau, en vue de la Sépulture du Christ. Ces tombeaux étaient de petites grottes creusées dans le roc, qui comportaient des « loggia » pour y déposer les corps : on y entrait par une porte basse, et elles étaient fermées par une grosse pierre ronde, qu’on roulait. Comme à Noël, les hommes ont rejeté le Christ, et c’est le cosmos qui l’accueille : la grotte de Noël annonçait le tombeau du Christ. Ce tombeau est « neuf », n’ayant jamais accueilli de défunt, parce qu’en fait il n’était pas destiné à être un lieu de mort, mais une source de vie : c’est dans et de ce tombeau que le Seigneur va renouveler toutes choses.

Les Saintes Femmes observent soigneusement où le corps du Seigneur a été déposé (Mc 15/47 et Lc 23/55). Ensuite, c’est le sabbat, qu’elles respectent scrupuleusement.

Nous arrivons à la 2e partie de l’Evangile, que je ne détaillerai pas parce que j’en ai longuement parlé dans un précédent numéro d’Apostolia (n°1 d’avril 2008). Mais il est intéressant de faire le lien entre les deux.

Aux premières lueurs de l’aube du dimanche, vers 5h du matin, les Saintes Femmes se mettent en route vers le sépulcre avec des aromates. Il s’agit de Marie de Magdala, qui est une ancienne possédée, délivrée par le Seigneur, Marie, mère de Jacques le Mineur et José, et de Salomé, mère de Jacques le Majeur et Jean, la femme de Zébédée. En Occident Salomé sera appelée aussi Marie, d’où l’appellation des « trois Marie ». Ces trois femmes sont extraordinaires : elles sont courageuses (elles ont suivi le Maître durant toute Sa Passion, et elles ne savent pas comment elles vont pouvoir franchir le barrage de la garde de Pilate8), obéissantes (elles respectent le sabbat, malgré l’immense amour qu’elles ont pour leur « rabbouni », confiantes (qui nous roulera la pierre ? Elles s’en remettent à Dieu), et surtout aimantes. Elles font tout cela pour apporter des parfums à un mort. C’est un acte d’amour totalement gratuit. Alors que les Apôtres se terrent dans le Cénacle, transis de peur, elles sont l’honneur de l’humanité. Elles vont arriver au sépulcre dont la pierre a été roulée, voir le séraphin qui leur annonce la Résurrection du Christ et leur donne un message pour les Apôtres. Mais elles sont dans une telle émotion, qu’elles sont incapables de parler : c’est « trop beau ».

Voilà la merveille de cet Evangile « mixte », qui unit la Passion et la Résurrection. Dans cet océan de tristesse que constitue la mise à mort du Messie, par ceux qu’Il a créés, dans ce désespoir absolu, il y a cinq lumières qui sauvent l’honneur de l’humanité : les cinq myrrhophores : 2 hommes et 3 femmes9. Etre myrrhophore c’est être porteur de myrrhe, porteur de parfums pour Dieu, l’Epoux céleste. C’est croire à la Résurrection du Christ, croire que Son corps très précieux ne peut être vaincu par la corruption : c’est être rempli d’amour pour le Christ.

Christ est Ressuscité !

Père Noël TANAZACQ, Paris

Notes :

1. Et non pas « 3e dimanche après Pâques » comme on peut le lire dans nombre de calendriers liturgiques, ce qui n’a aucun sens, puisque ce dimanche est bien réellement le 2e après Pâques. Mais le rite byzantin considère que chaque dimanche de ce temps pascal est un dimanche « de Pâques » : on ne peut donc les distinguer qu’en les numérotant, à partir du dimanche même de Pâques.
2. « Maudit soit celui est pendu au bois » dit St Paul, en Gal. 3/13, citant le Deut. 21/23 (le cadavre d’un homme condamné à la peine capitale ne pouvait être laissé la nuit : il fallait l’enterrer le jour même, « car un pendu est une malédiction de Dieu »). St Paul dit que le Christ « s’est fait pour nous malédiction » pour « nous racheter de la malédiction de la Loi ».
3. C’est pour toutes ces raisons que le magnifique tropaire de la Mise au Tombeau l’appelle « le Noble Joseph » : il était noble par son niveau social, mais surtout par son cœur et son comportement.
4. Golgotha = le lieu du crâne (en latin : calvarium = calvaire). Il s’agit du crâne d’Adam. Le Christ a été crucifié sur le lieu de la sépulture d’Adam, parce qu’Il est venu sauver Adam. Il a pris la place d’Adam dans la mort, pour pouvoir le ressusciter. C’est ce crâne d’Adam que l’on voit sur les icônes de la crucifixion, aux pieds du Christ.
5. Le linceul (grec : sundôn) est un fin tissu de lin [comme l’étaient les vêtements des grands prêtres du Temple] et il est « katharâ », c’est-à-dire pur, sans souillure. Le suaire était déposé sur le visage du défunt, avant le linceul qui enveloppait tout le corps. Le « Saint Suaire » de Turin, est en fait le linceul du Christ. Par contre l’icône de la Sainte Face « non faite de main d’homme » reproduit le visage du Seigneur imprimé sur le Suaire. Le suaire est mentionné expressément en Jn 207 (non pas gisant avec les bandelettes, mais roulé à part). Dans la symbolique liturgique occidentale, on revêt l’autel, qui représente le tombeau du christ, de 3 nappes, qui symbolisent le linceul, le suaire et les bandelettes.
6. La livre romaine faisait 327 gr. 100 livres = 32,70 kg. Il fallait environ 30 kg pour embaumer un corps adulte. Cela coûtait une fortune. Une livre coûtait 100 deniers d’argent ; 100 livres valaient 10.000 deniers. Le Christ a été vendu par Juda pour 30 deniers, c’est-à-dire une toute petite somme. Marie a répandu sur la tête et les pieds de Jésus du parfum pour 300 deniers, ce qui donne la mesure de son amour pour Lui. Mais les 10 000 deniers dépensés par Nicodème et Joseph pour l’ensevelir sont infiniment plus. Cela a un sens théologique : la mort du Seigneur a une valeur inestimable, car c’est d’elle que va jaillir la vie éternelle pour toute l’humanité.
7. Du grec « murra » (latin : myrrha).
8. Une troupe de 16 soldats, face à 3 femmes, en pleine nuit  !
9. Je ne parle pas ici de la Théotokos, parce que son lien avec son Fils est mystérieux et n’est pas relaté dans l’Ecriture. Seule la tradition nous en parle (« L’Ange chanta à la pleine de grâce : réjouis-Toi, Vierge très pure, je le répète réjouis-Toi, Ton Fils en vérité est Ressuscité… »). Mais on peut dire qu’ils sont 6 à désirer l’union à Dieu, rachetant ainsi Adam et Eve.

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