Ajouté le: 5 Avril 2012 L'heure: 15:14

Qu’il soit crucifie ! (Mt. 27, 23) (I)

« Le  Seigneur a accompli notre rédemption par Sa mort sur la Croix ; Il a anéanti  sur la Croix notre pacte avec le péché ; par la Croix, Il nous a réconciliés avec Dieu, notre  Père ; par la Croix,  Il a fait descendre sur nous tous les dons de la grâce et toutes les bénédictions du Ciel.  C’est cela, par sa nature propre, la Croix du Seigneur.  Mais pour recevoir son pouvoir rédempteur, chacun de nous doit porter sa propre croix. Lorsque la croix personnelle de chacun s’unit avec la Croix de Jésus, alors la puissance et l’action  de celle‑ci  s’exercent sur nous, constituant une sorte de canal par lequel la Croix du Christ déverse sur nous tous ses bienfaits et ses perfections. Par conséquent, la croix personnelle de chacun de nous est tout aussi nécessaire pour notre salut que la Croix de Jésus.  Personne n’a jamais été sauvé sans avoir porté sa croix »

 

St. Théophane le Reclus, Trois paroles sur la nécessité de porter sa croix
 

Qu’il soit crucifie ! (Mt. 27, 23) (I)

De même qu’aucune créature humaine ne peut exister sans respirer et sans se nourrir, de la même façon aucun homme au monde ne peut vivre sans souffrir. La souffrance est une loi aussi générale et implacable que la loi de la mort, si bien que l’existence de l’homme sur terre se trouve placée d’emblée et sans aucune exception, sous le signe du malheur. Malgré les efforts constants que l’homme déploie depuis des millénaires pour éliminer la souffrance de sa vie, malgré les progrès de la science, de la technique, de la médecine et des industries modernes, qui ont amélioré de manière notable nos conditions de vie, notre bien être matériel et notre confort, aucun de nous n’échappe à la souffrance et nul ne peut trouver en ce monde un bonheur complet, invariable et durable, que tout le monde recherche et personne ne trouve. De sorte que les réflexions de Pascal à ce sujet demeurent aussi valables aujourd’hui qu’à l’époque de leur auteur : « Tous les hommes recherchent d’être heureux. Cela est sans exception, quelques différents moyens qu’ils y emploient. Ils tendent tous à ce but. (…) Et cependant depuis un si grand nombre d’années personne, sans la foi, n’est arrivé à ce point que tous visent continuellement. Tous se plaignent, princes, sujets, nobles, roturiers, vieux, jeunes, forts, faibles, savants, ignorants, sains, malades, de tous pays, de tous les temps, de tous âges, et de toutes conditions. Une épreuve si longue, si continuelle et si uniforme devrait bien nous convaincre de notre impuissance d’arriver au bien par nos efforts » (Pascal – « Pensées »).

En effet, sans la foi, l’existence de l’homme sur terre, ses chagrins, ses souffrances, sa mort, n’ont aucun sens, aucune finalité, aucune valeur, pas plus que l’existence d’une mouche ou d’une fourmi, et le malheur de la condition humaine demeure éternel, incontournable et sans issue, d’autant plus cruel qu’il n’a aucun sens lui non plus: « Dans un univers soudain privé d’illusions et de lumières, l’homme se sent un étranger. Cet exil est sans recours puisqu’il est privé des souvenirs d’une patrie perdue ou de l’espoir d’une terre promise ». (A. Camus – « Le Mythe de Sisyphe »).  

Sans la foi, la vie humaine n’est qu’une succession d’unités de temps sans aucune autre substance que le moment présent, qui s’évanouit sans trace un instant après, aussitôt remplacé par un autre. Une existence semblable à celle des sociétés d’abeilles et de fourmis : travailler, se nourrir, procréer, vieillir et mourir, tandis qu’une nouvelle génération recommence le même cycle, sans jamais comprendre la signification et le but de cette agitation sans cesse recommencée qu’est l’existence de l’homme sans Dieu.

Un homme qui a perdu la foi, a déjà tout perdu, même avant sa mort. Il portera lui aussi la croix de la condition humaine, mais son calvaire et sa mort n’auront aucun sens, aucun but. En effet, sans le Christ, la croix n’est qu’un instrument de torture et de mort. Ce n’est que par le sacrifice du Christ qu’elle a été sanctifiée, devenant une voie de salut et le symbole de la rédemption, de la résurrection et de la vie éternelle. Mais pour que cette transformation d’un instrument de torture en moyen de salut, puisse se produire, il est nécessaire que notre croix personnelle s’unisse à celle du Christ, selon les termes de Théophane le Reclus, cité ci‑dessus. Créature imparfaite, fragile et mortelle, l’homme à lui seul ne peut constituer le centre de son existence, de même qu’une planète ne peut remplacer le soleil. S’unir avec la Croix du Christ, c’est placer au centre de notre petit cosmos personnel la lumière du Christ ressuscité, tel un soleil qui illumine l’ensemble de notre existence et redonne un sens et une finalité à cet exil sans recours qu’est l’existence de l’homme sans Dieu, décrit par Camus sous les traits de l’homme absurde : la seule attitude logique de celui qui croit à l’absurdité de l’existence serait, selon cet auteur, le suicide, car « pour un homme qui ne triche pas, ce qu’il croit vrai doit régler son action » (A. Camus, op. cit.).

La lumière éternelle du Christ éclaire le chemin personnel de tous ceux qui suivent Sa voie et transforme la croix individuelle de chacun de nous en Croix du Christ. Dès lors, nos chagrins, nos souffrances, nos malheurs et la mort elle‑même, ne sont plus une source d’effroi, d’affliction et de désespoir, mais bien au contraire, la promesse de notre résurrection et de notre naissance à la vie éternelle, par notre union spirituelle avec le Christ crucifié et ressuscité : « Je suis crucifié avec le Christ, et ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi » (Gal. 2, 20). Cette union de notre croix personnelle avec la Croix du Christ nous permet de considérer nos chagrins et nos souffrances comme autant de bienfaits, car ces épreuves nous sont envoyées par Dieu pour nous rappeler que notre vie terrestre n’est pas un but en soi, mais un chemin de croix vers notre véritable destination, le royaume des cieux et la vie éternelle : « Pourquoi Dieu a‑t‑il voulu que personne ne puisse exister sur terre sans chagrins et sans épreuves ? Pour que l’homme n’oublie pas qu’il est un exilé, pour qu’il ne vive pas sur terre comme un natif dans sa patrie, mais comme un voyageur et un métèque en pays étranger, et pour qu’il cherche à revenir dans sa véritable patrie. (…) Ainsi ne t’étonne pas de voir les chagrins, les malheurs et les larmes, mais supporte tout cela sans t’affliger » (St. Théophane le Reclus, op. cit.).

La résurrection du Christ n’est pas celle de l’homme de chair, telle que pourrait l’envisager la science au moyen des manipulations génétiques, du clonage ou de la congélation… Même si le corps du Ressuscité conserve son apparence matérielle, il s’agit d’une chair renouvelée, transfigurée, « temple du Saint Esprit » (1 Cor. 6, 19), telle qu’elle était avant la chute d’Adam : « Semé corps naturel, on ressuscite corps spirituel » (1 Cor. 15, 44). Il s’agit donc avant tout d’une résurrection

spirituelle, et en tant que telle, toujours actuelle,  une nouvelle naissance, incorruptible et éternelle, inscrite dans la nature de tous les hommes et présente dans la vie de chacun de nous – « le simple fait d’avoir vécu ouvre droit à la résurrection » (St. Grégoire de Nysse) – mais qui nécessite pour être réalisée notre consentement personnel et notre coopération active. La personne du Christ nous montre la véritable nature de l’homme et la voie à suivre pour atteindre le seul but réel de notre existence terrestre : la mort de l’homme ancien, et la naissance de l’homme « renouvelé et régénéré dans le Christ Jésus notre Sauveur, car l’homme ancien, avec ses passions et ses appétits, l’homme corrompu par le péché ne pouvait entrer dans Son Royaume (…) Mais pour que soit dévêtu l’homme ancien, il faut d’abord que celui‑ci le veuille. La coopération de l’homme est absolument nécessaire pour qu’il puisse progresser dans son perfectionnement » (St. Nectaire d’Egine – « Sur le soin de l’âme »).

Notre volonté personnelle est toujours celle de l’homme de chair, qui cherche avant tout son plaisir, son confort et son bien‑être en ce monde, sans se soucier du salut de son âme. Un tel homme, « même après sa mort, est collé à la vie charnelle comme par de la glu » : « Car si quelqu’un est devenu tout entier chair en sa pensée, et qu’il oriente tout mouvement et toute action de l’âme vers les volontés de la chair, alors, même une fois désincarné, il ne se libère pas des passions corporelles. Ceux qui ont longtemps vécu dans des endroits fétides, même s’ils déménagent pour trouver un air sain, ne se défont pas de cette mauvaise odeur dont ils se sont imprégnés en demeurant trop longtemps dans cette fétidité » ( St. Grégoire de Nysse – « L’âme et la résurrection »).  

C’est pourquoi notre volonté propre, qui nous attache à l’homme de chair, doit être crucifiée et mourir, afin que ressuscite en nous la volonté de Dieu, dont la transgression a causé la chute d’Adam et du genre humain. La double nature de l’être humain, à la fois fils de Dieu et de l’homme déchu, tombé sous la domination du péché et de la mort, correspond à la double signification de la croix, en tant qu’instrument de souffrance et de mort, et en tant que voie de salut et de retour au royaume des cieux. La croix représente ainsi la totalité de l’être et de la destinée humaine, de sorte que nul homme vivant sur terre, baptisé ou non, croyant ou non, ne peut éviter de porter sa croix. Mais seuls seront sauvés ceux dont la croix personnelle s’unit à celle du Christ, rétablissant ainsi l’unité originelle entre volonté de l’homme et la volonté de Dieu. C’est pourquoi « il est nécessaire de vouloir notre salut et de le rechercher. (…) Il est nécessaire de vouloir nous défaire de l’homme ancien, de ses passions et de ses appétits, pour soulever la croix et la porter sur nos épaules. Il est nécessaire de vouloir suivre le chemin étroit et entrer par la porte étroite au Paradis. (…) Sans notre volonté, la réalisation des principes présentés ci‑dessus est impossible, et impossible sera aussi notre salut. Car la grâce est un don, mais le consentement de l’homme et sa volonté lui sont demandés pour recevoir ce don » (St. Nectaire d’Egine op. cit.).

(A suivre)

Viorel Ştefăneanu, Paris

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