Ajouté le: 1 Décembre 2012 L'heure: 15:14

Père Teophile et la relation au Dieu vivant – notre Père

Père Teophile et la relation au Dieu vivant – notre Père

Récemment un jeune m’écrivait : «... le plus grave problème dans l’Eglise est le fait que quelque chose nous empêche d’être authentiques. Et je crois que précisément pour cette raison la prédication ne convainc pas, parce que, au‑delà de la salutation „Doamne ajută ! Que Dieu t’aide !”, des agapes qui ont remplacé les „partys”, de la musique byzantine qui a remplacé le rock, des murs qui sont couverts, non plus de posters, mais d’icônes, etc., au‑delà de tout cela, un grand nombre d’entre nous reste ce qu’il est, sans conscience que le „Christ est au milieu de nous”. Je ne sais pas exactement de quoi il s’agit. Un blocage? Un manque de maturité? Une stagnation aux‚ premiers pas’ ? Un manque de désir de Dieu? »

Réintroduit dans cette récente discussion, ce problème est pourtant, dirais‑je, aussi vieux que le christianisme, que l’humanité elle‑même: il consiste dans une impuissance de l’homme à se concentrer sur l’essentiel et dans une dispersion impuissante dans des détails auxquels, à cause des passions qui le dominent, l’homme accorde une fausse importance; il confond le but et la méthode, le tout avec les déails, l’essentiel et le secondaire, l’amour avec l’égolâtrie, la communion et la communication, le contenu et la forme, le service de Dieu et le désir de faire sa propre volonté, la foi et l’idéologie religieuse. Rappelons‑nous seulement comment Adam, au Paradis, a préféré le fruit au fait de gouverner la création; comment Esaü a cédé à son frère Jacob le droit d’aînesse en échange d’un plat de lentilles; comment les disciples du Sauveur, alors qu’Il leur parlait de l’imminence de ses souffrances salvatrices, expression d’un total renoncement à soi dans le service par amour, se demandaient qui d’entre eux serait le plus grand.

Père Ioannichie Bălan demandait à Père Téophile des idées sur le renouvellement du monachisme, aux environs des années 90. Celui‑ci répondit, peut‑être désappointé par la situation du monachisme contemporain, qu’il ne trouvait rien à écrire puisque la réalité montrait que, non seulement à Sâmbăta mais également dans d’autres monastères, ce qui aurait dû être des communautés monastiques, des communions de Frères ou de Soeurs autour du Christ, en retrait à l’état de simples rassemblements de célibataires: les moines ou les moniales cherchent à argumenter leur propre vision de la foi et de la vie, se satisfont éventuellement d’un mode de vie individualiste bien commode, dans lequel petits et grands caprices sont cachés, ou bien même cultivés, au lieu de chercher à extirper leurs passions ; et tout cela sous l’étiquette « servir  Dieu ».

A propos du ministère presbytéral, le Père déplorait le fait que de très nombreux clercs ne sont pas des hommes de Dieu, des hommes parvenus à une relation intime avec Dieu; ils sont de simples fonctionnaires ecclésiastiques. Il rappelait à cet égard un mot que Père Arsenie Boca adressait aux étudiants en théologie de Sibiu : « Ayez soin de ne pas devenir prêtres avant d’être devenus chrétiens ! »

En ce qui concerne la vie des laïcs, le Père constatait également avec tristesse que souvent ceux‑ci vont à l’église ou prient de façon utilitaire. Ils accomplissent quelques pratiques religieuses sans les comprendre, et seulement pour demander quelque chose à Dieu ou pour lui demander de ne pas les punir pour certaines fautes ou certains péchés; ils se rapportent à Dieu comme à un sponsor ou à un terroriste. Il déplorait un rapport de simple habitude ou même de superstition avec Dieu. Je me rappelle comment, à un enterrement, quelque part dans la région de Făgăraş, en observant (en touchant, étant aveugle) la petite pièce mise dans la main du mort, ce qui se fait, dans la tradition populaire, pour payer la douane, le Père, s’attristait beaucoup du fait que les prêtres ne corrigent pas une telle habitude, et il attira l’attention du prêtre de la paroisse. Il reçut de celui‑ci  cette explication: il s’agit d’une tradition enracinée à laquelle les gens ne veulent pas renoncer. Père Téophile affirma: „Si nous n’avons pas le pouvoir (en qualité de prêtres) de déraciner une telle habitude, c’est que nous n’avons aucun pouvoir” et encore: „les gens tiennent autant à la foi, qu’un mort à une piécette”.

Que se passe‑t‑il avec nous? Dans notre désir, souvent sincère, de servir Dieu, nous devenons trop formalistes, nous voulons copier ce qu’a pensé ou fait un saint ou l’autre, oubliant d’écouter également ce que Dieu a à nous dire pour notre situation concrète. Nous ne réussissons pas à appliquer à nous‑mêmes, sans nous contenter de les copier de l’extérieur, formellement, divers exemples de la Tradition de l’Eglise. En conséquence, au lieu de nous approcher de Dieu et de nos semblables par les formes, qui sont bonnes et nécessaires, nous nous isolons de plus en plus dans notre monde intérieur; au lieu de devenir altruistes nous cultivons l’égoïsme; au lieu de chercher à faire la volonté de Dieu, nous faisons ce que nous décidons nous‑mêmes qu’est sa volonté; au lieu de croître dans la communion par la foi, en nous ouvrant à nos semblables, nous créons des idéologies qui rétrécissent l’horizon de la vie, en nous éloignant de Dieu et en nous séparant des hommes. En ne vivant pas par la foi, dans une relation vivante avec Dieu et le prochain, nous nous bornons à un conformisme extérieur, souvent hypocrite, selon quelques moules de comportement religieux. D’une certaine manière, semblables aux scribes et aux pharisiens du temps du Sauveur, au lieu de mettre les formes au service de la vie, nous tuons la vie en la limitant aux formes.

Tous ces exemples d’un rapport défectueux avec Dieu, Père Téophile les caractérisait par la formule : « On vit le social dans la religion, et non la religion dans la société », c’est‑à‑dire qu’on fait descendre la relation avec Dieu, cette manifestation religieuse, au rang d’une simple pratique commune. Dans les paroles du Père, cela voulait dire « faire ce qui est de Dieu le visage tourné vers le monde ». Par exemple, tu pries seulement pour qu’on te voie prier ; tu jeûnes pour être félicité ; tu accomplis quelques rites religieux parce que c’est l’habitude ; tu prêches bien pour récolter des éloges, etc. Or précisément ce rapport de quelqu’un avec Dieu, le visage tourné vers soi‑même ou vers les gens qui nous entourent, cette réduction du religieux au social et de la fin au moyen, est ce qui fait que notre manifestation religieuse est souvent seulement formelle, ritualiste, sans substance, sans signification et par conséquent sans vie.

A cette façon défectueuse de vivre le religieux, Père Téophile opposait dans sa propre vie une relation vivante avec Dieu, qu’il comprenait, dont il faisait l’expérience et qu’il présentait comme un Père, comme « bon et aimant les hommes », comme « miséricordieux et ami des hommes »; un Père qui nous aime, qui nous aide, nous appelle, nous protège, nous fait miséricorde et même qui nous sourit, en nous appelant à sourire nous aussi. Ce dernier fait surtout, la relation souriante avec Dieu, est trop rarement mentionné dans la tradition orthodoxe : il témoigne pourtant de l’intimité délicate d’une relation d’amour avec Dieu. Père Téophile aimait rappeler une parole de Père Seraphim Popescu : « le christianisme, c’est la vie, non la glace ! »

Père Téophile a joui de cette intimité dans la relation avec Dieu, parce que, en devenant moine, il ne s’est pas limité au cadre d’un ordre de vie, tout monastique et parfait qu’il est; et il a accordé une grande importance, à côté du cadre des formes, à la relation vivante avec Dieu, qu’il percevait comme un Père aimant et protecteur, en vérifiant toujours ses pensées et ses actes au regard de la Parole vivante de Dieu dans l’Evangile. Interrogé par exemple sur la façon dont il procédait le soir quand il était fatigué et ne pouvait accomplir le canon de prière, il disait, sans se formaliser, que, après une très courte prière, « il se couchait ». Et il se couchait vraiment. Mais le lendemain il se levait très tôt, de façon à avoir à sa disposition deux ou trois heures pour la prière, la lecture et la méditation avant la prière dans l’église.

Il considérait que, s’il y avait le soir une conférence qui se prolongeait avec des échanges et des confessions jusqu’à une heure tardive, de sorte qu’il n’avait plus la possibilité de prier, Dieu accepterait le service qu’il avait accompli sans lui demander quelque chose qu’il n’avait pas la possibilité d’accomplir. Il restait stupéfait devant certains témoignages de la part de moines comme quoi il restait à accomplir le canon de prière jusqu’à je ne sais combien de jours et de mois : il ne concevait pas que Dieu en demande tant. Il disait qu’il priait avec joie la « prière de Jésus » et qu’il ne pouvait se figurer que Dieu lui reproche : « tu vois, Téophile, que tu aurais pu dire la prière environ mille fois et tu ne l’as pas dite ! » Quand, au moment de la prière, lui venait à l’esprit une poésie merveilleuse de Mère Teodosia Zorica Laţcu, il la récitait à Dieu et disait : « Seigneur, elle te convient, cette farine ? » Comme Père Ioanichie Bălan lui demandait comment il luttait contre le sommeil – parole qui se trouve dans les écrits des Pères roumains, le Pateric –, Père Téophile répondait de façon tranchante : « je me couche ». A la question : quelle est la prière la plus puissante? (question à laquelle la réponse standard est : celle du milieu de la nuit), le Père répondait : « celle qui t’approche le plus de Dieu ».

Quelle aurait été la position de Père Téophile devant les situations décrites par le jeune homme cité au début de cet article? En vérité, nous constatons très souvent que nous, qui nous appelons des croyants, nous n’avons pas du tout la conscience et le sentiment d’appartenir au Corps du Christ, à l’Eglise dans le cadre de laquelle nous sommes appelés à former une communauté et une communion de Frères et de Soeurs. En référence aux moines, le Père disait que, malheureusement, ceux‑ci n’ont pas beaucoup de vertus sociales, ils ne s’inquiètent pas de leurs frères ou soeurs. Si, par exemple, deux moines se disputent, ils se séparent très facilement, disait le Père; ils s’enferment dans leur cellule en claquant la porte derrière eux et ne s’occupent plus de ce qui arrive à l’autre. De la sorte, on ne dépasse pas un mode de rapport purement formel avec autrui. Quoique la déontologie impose certains comportements, certaines formules de politesse, également dans le monde monastique et dans le monde clérical et généralement entre chrétiens, comme par exemple la salutation « Dieu t’aide ! Doamne ajutà ! », ces coutumes sont souvent vides de contenu. On le dit, on le fait, sans que ceux qui utilisent ces formules pensent à leur sens et souvent sans les vivre. En ce qui concerne les agapes qui ont remplacé les « partys », le Père, faisait allusion aux nombreux candidats au monachisme, qui quittaient le monde, venaient au monastère, revêtaient le vêtement monastique, mais ne se laissaient pas pénétrer par l’esprit de pensée et de sentiment monastiques. Il rappelait une parole adressée par un Père du Pateric à quelqu’un qui avait été sénateur et qui était devenu moine de façon seulement extérieure : « on a perdu un sénateur, mais on a pas gagné un moine ! » 

Comme il arrive souvent, malheureusement, dans notre situation de dispersion, que les fêtes patronales des églises soient réduites au statut de fêtes foraines! C’est‑à‑dire que les gens utilisent la fête de l’église dans un but abusif. Ils ne perçoivent pas le caractère religieux, chrétien de celle‑ci, ou ne s’y intéressent pas; mais ils l’utilisent comme une simple occasion d’être ensemble avec les autres et de se distraire, pour quelques uns bruyamment. Je me rappelle comment à une fête paroissiale un participant ne se gênait pas pour me souffler la fumée de sa cigarette dans la figure. Venons‑en à l’exemple de la musique byzantine. Au monastère de Sâmbăta, jusqu’à la fin des années 80, on chantait plutôt la musique locale. Alors certains Pères sont venus avec l’idée d’introduire la psalmodie, une musique très belle d’ailleurs. Toutefois la façon dont ces Pères souhaitaient l’imposer, sans la moindre considération ou bienveillance à l’égard des Pères qui ne connaissaient pas ou ne pouvaient chanter la psalmodie, témoignait d’un manque d’amour et de compréhension à l’égard de leurs confrères moines – ce dont Père Téophile également eut à souffrir.

Il s’agit ici de l’idolâtrie d’un moyen, quoiqu’il soit d’une extraordinaire finesse artistique et de valeur spirituelle; il s’agit d’une manifestation égoïste, dénuée de la vision de la finalité des choses. Par rapport aux icônes, il se passe, bien sûr, le même phénomène, si nous voyons en elles seulement un certain style artistique de peinture ou une certaine école artistique, sans que les icônes deviennent une fenêtre vers Dieu et vers les saints qu’elles montrent. Ainsi, dans la conception de Père Téophile, tout ce que nous faisons en tant que gens religieux doit être fait de façon à nous conduire à rencontrer le Christ Seigneur – non comme une icône, encore moins comme une idole de lui – mais à le rencontrer en personne, vivant et aimant, tel que le montrent les évangiles et les services saints de l’Eglise.

Je voudrais souligner le fait que Père Téophile a donné la plus grande importance aux formes du Typikon et aux formes de la manifestation de la foi, conformément à la pratique de l’Eglise: il les appliquait dans sa vie de façon très stricte et demandait également à ceux qu’il guidait de s’encadrer dans le programme particulier de vie religieuse qu’il composait pour eux. Toutefois il savait que ces formes sont seulement des instruments, qui soutiennent notre faiblesse, à nous les hommes. Nous les utilisons pour nous aider, pour bénéficier par elles de l’expérience de nos prédécesseurs, non comme un but en soi pour lequel vivre. Ainsi Père Téophile insufflait dans les règles sa vie, sa foi, les faisant vivre non seulement pour lui, mais également pour ceux qui venaient en contact avec lui. Je me rappelle avec quelle joie il disait certains psaumes, qui lui étaient devenus tellement propres qu’on aurait dit qu’il les avait composés ; de la façon dont, dans le cadre de la sainte liturgie, il nous transmettait la paix, accompagnée d’un sourire affectueux, en disant « Paix à tous »; de la joie qu’il avait d’annoncer la Parole de Dieu par la prédication, ou de la décision radieuse avec laquelle il s’encadrait dans la discipline du carême de l’Eglise, tout en disant : « Je me réjouis de faire le carême, mais je me réjouis que tous les jours ne soient pas carême !»

Tout cela fait que Père Téophile a été perçu comme ayant une foi tellement vivante. Personnellement, je témoigne qu’il est, de tous ceux que j’ai rencontrés, l’homme à la plus grande foi en Dieu, au sens où la foi est définie par un Père du Pateric : « Avoir l’esprit toujours attaché à Dieu avec dévotion et tendresse ; dépendre avec espoir de lui et croire en lui dans tout ce qu’on fait et tout ce qui arrive ». Cette dévotion et cette tendresse spirituelle constituaient la substance de la joie de vivre de Père Téophile, dont la prière tendait à être toujours plus intense, selon la parole du bienheureux Marc l’Ascète : « une joie que fait grandir la gratitude ».

J’ai cette certitude : réussissons, toujours plus nombreux, à vivre la foi avec dévotion et tendresse spirituelle, à ce que la prière nous soit une joie que fait croître la gratitude; réussissons, dans l’église, à nous sentir dans le « vestibule du Paradis », dans la « maison de Dieu » et dans le « lieu de tous les acomplissements », comme souvent le Père définissait le monastère – la joie jaillie de notre foi sera pour ceux qui nous entourent une invitation à se réjouir à leur tour dans le lieu de tous les accomplissements, sous la protection du Père céleste et dans la communion des Frères.

l’Evêque vicaire Sofian de Brasov

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