Ajouté le: 10 Janvier 2012 L'heure: 15:14

Pourqui avez-vous peur, gens de peu de foi ? (Mt. 8, 26) (I)

« Lorsqu’il nous arrive d’être couverts de ténèbres, (…) ne nous troublons pas. Considère que ces ténèbres qui te couvrent t’ont été données par la providence de Dieu, pour des raisons que Dieu seul connaît. Car notre âme parfois se noie, elle est comme engloutie par les vagues. Qu’on s’adonne à la lecture de l’Ecriture ou à la liturgie de la prière, quoi qu’on fasse, on s’enfonce toujours plus dans les ténèbres. (…) Cette heure est pleine de désespoir et de crainte. L’espérance de Dieu, la consolation de la foi, ont totalement quitté l’âme. Celle-ci est tout entière emplie d’hésitation et de peur. »

 

Saint Isaac le Syrien,  « Discours ascétiques »

Pourqui avez-vous peur, gens de peu de foi ? (Mt. 8, 26) (I)

La peur fait partie intégrante de la nature humaine, car elle apparaît en même temps que la conscience et coexiste avec celle-ci durant toute notre existence. L’intelligence humaine et la peur sont aussi inséparables l’une de l’autre que la lumière et l’ombre. Car dès que s’ouvrent les yeux de son esprit, l’homme prend connaissance de sa fragilité, de sa finitude, du caractère éphémère de son existence et de la place insignifiante qu’il occupe dans le monde: « Regardant tout l’univers muet et l’homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers, sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il y est venu faire, ce qu’il y deviendra en mourant, j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait emporté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s’éveillerait sans avoir aucun moyen d’en sortir » (Pascal – Pensées).

La peur est donc une conséquence naturelle de la conscience humaine, laquelle nous fait connaître notre condition mortelle, de sorte que la mort devient partie intégrante de notre être. Car « l’homme commence à mourir lorsqu’il commence à vivre » (Père Nicodème l’Aghiorite), et puisque nous avons conscience de notre finitude, la mort « coexiste et accompagne l’homme tout au long du chemin de la vie. Elle est présente en toutes choses comme leur limite évidente » (Paul Evdokimov – Les âges de la vie spirituelle).

On peut affirmer que la peur de la mort est la racine unique de toutes nos autres peurs, car nous savons avec une certitude mathématique que tôt ou tard nous allons tout perdre, de sorte que tout ce que nous pouvons posséder, obtenir, bâtir et entreprendre sur terre est dès le départ, déjà perdu: « J’exécutai de grands ouvrages : je me bâtis des maisons; je me plantai des vignes ; je me fis des jardins et des vergers ; (…) J’achetai des serviteurs et des servantes (…) je possédai des troupeaux de bśufs et de brebis (…). Je m’amassai de l’argent et de l’or (…). Je me procurai des chanteurs et des danseuses, et les délices des fils de l’homme, des femmes en grand nombre. Je devins grand, plus grand que tous ceux qui étaient avant moi dans Jérusalem. (…) Tout ce que mes yeux avaient désiré, je ne les en ai point privés ; je n’ai refusé à mon cśur aucune joie (…) Puis j’ai considéré tous les ouvrages que mes mains avaient faits et la peine que j’avais prise à les exécuter ; et voici, tout est vanité et poursuite du vent, et il n’y a aucun avantage à tirer de ce qu’on fait sous le soleil » (Ec. 2, 4-11). La sagesse humaine elle-même est aussi vaine que nos possessions matérielles, car le sage et l’insensé connaîtront le même sort : « Eh, quoi ! le sage meurt aussi bien que l’insensé ! » (Ec. 2, 16).

La peur nous donne la mesure exacte de notre attachement aux choses de ce monde, car tout ce que nous avons peur de perdre – biens matériels, bonheur, jeunesse, beauté, santé et notre vie elle-même – appartient à ce monde. Et comme l’intelligence humaine ne peut connaître que les choses mortelles, la connaissance elle-même est une source de peur, car la loi de la mort domine tout, existe partout, et nous attend au bout de tous nos chemins : « S’il est probable que l’avenir nous réserve tristesse et joie, des événements imprévus ou problématiques, la seule chose absolument sûre qui nous attende c’est la mort, son fait est universel et indiscutable ». (Paul Evdokimov – op. cit.)

La mort est la limite naturelle et inéluctable de tout ce qui existe en ce monde. La connaissance rationnelle et scientifique ne peut aller plus loin. Par conséquent, croire que c’est là la seule forme de connaissance possible et conforme à la vérité, c’est croire à la toute-puissance de la mort : « Deux fois deux : quatre, messieurs, est un principe de mort et non un principe de vie. En tout cas, l’homme a toujours craint ce « deux fois deux : quatre », et moi aussi j’ai peur » (F.M. Dostoïevski, Le Sous-sol).

Comme la raison humaine ne peut connaître que les vérités de ce monde, elle nous fait croire que c’est là la seule réalité possible et qu’il n’y a rien d’autre à connaître. En d’autres termes, l’esprit profane, propre à la pensée scientifique, met un trait d’égalité entre l’apparence matérielle des choses et la réalité : « Les choses sont tout entières ce qu’elles paraissent être, et derrière elles, il n’y a rien » (J.-P. Sartre – La Nausée). Par conséquent, l’existence humaine est elle aussi ce qu’elle semble être : naître, grandir, procréer, vieillir, mourir, c’est là, toute la vie humaine, semblable à celle des autres animaux. Il n’y a rien d’autre à attendre et à espérer : deux fois deux, quatre !

Cette vision « zoologique » de l’être humain, lequel, considéré en tant que pur produit des lois biologiques et de l’histoire naturelle, ne vient de nulle part et ne va nulle part, et dont la tombe est la destination finale, est la source de cette peur omniprésente et multiforme qui hante l’esprit de l’homme moderne. Car ayant perdu la foi en Dieu, celui-ci ne connaît aucune autorité supérieure à la raison humaine – « il n’y a aucune instance au-dessus de la raison » (S. Freud) – et aux lois scientifiques, et il sait que ces lois l’ont condamné à mort. En effet, dans le monde sans âme des lois naturelles, le seul réel aux yeux de la science, l’homme apparaît comme une sorte d’accident ou de caprice de la nature, aussi fortuit et insignifiant qu’une mouche ou un microbe. Il suffit en effet de regarder à travers un microscope, pour supprimer l’être humain : « Il voyait dans une goutte d’eau l’histoire du monde (…) Il disait : « Dans la goutte tout s’exécute et se passe en un clin d’śil. Dans le monde, le même phénomène dure un peu davantage ; mais qu’est-ce que notre durée en comparaison de l’éternité des temps ? moins que la goutte que j’ai prise avec la pointe d’une aiguille, en comparaison de l’espace illimité qui m’environne. Suite indéfinie d’animalcules dans l’atome qui fermente, même suite indéfinie d’animalcules dans l’autre atome qu’on appelle Terre. Qui sait la race des animaux qui nous ont précédés ? qui sait les races d’animaux qui succéderont aux nôtres ? Tout change, tout passe, il n’y a que le tout qui reste » (Diderot – Le rêve de d’Alembert).

Cette vision du monde en tant que succession indéfinie de phénomènes et de créatures, dépourvue de toute signification et finalité, est une invention des temps modernes, qui ont forgé une image du monde ennemie de l’homme et de la vie elle-même. Vision soi-disant scientifique, qui est en réalité une mythologie du néant et de la mort, destination finale et unique de tout ce qui existe. Cette conception désacralisée et inhumaine de la vie et de l’histoire, qui est devenue prédominante dans le monde moderne, est à l’origine d’une angoisse existentielle, qui a pris de nos jours des proportions de masse : c’est ce que l’historien des religions Mircea Eliade appelle « la terreur de l’histoire ».

En effet, une histoire privée de sens et d’âme, qui ignore l’homme et ne nous promet, au bout de tous nos chemins et de toutes nos peines, que le néant et la mort, ne peut susciter dans la conscience humaine que ce sentiment constant de terreur propre aux condamnés à mort qui attendent le jour de l’exécution : « Qu’on s’imagine un nombre d’hommes dans les chaînes et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables et, se regardant les uns et les autres avec douleur et sans espérance, attendent leur tour. C’est l’image de la condition des hommes » (Pascal – Pensées).

Seule la foi en Dieu et une vision religieuse du monde sont en mesure de vaincre « la terreur de l’histoire » – « prenez courage, moi, j’ai vaincu le monde » (Jn. 16, 33) – en donnant un sens et une finalité à l’existence de l’homme et de l’univers: « L’homme des civilisations traditionnelles n’accordait pas à l’événement historique de valeur en soi » mais lui attribuait toujours « une signification métahistorique, signification qui n’était pas seulement consolatrice, mais encore et avant tout cohérente, c’est-à-dire susceptible de s’intégrer dans un système bien articulé où le Cosmos et l’existence de l’homme avaient chacun leur raison d’être » (M. Eliade – Le Mythe de l’éternel retour). Croire que ce monde-ci est le seul réel, c’est croire à nos limites corporelles et spatio-temporelles, et à notre nature mortelle, en un mot, croire que notre malheur est inévitable et sans espoir : « Le désespoir c’est l’inconscience où sont les hommes de leur destinée spirituelle » (S. Kirkegaard – Traité du désespoir). Toute forme de connaissance fondée sur la raison humaine est soit insuffisante, soit trompeuse, car nul ne peut connaître davantage que ce qu’il est lui-même, de sorte que la créature mortelle ne peut connaître que les choses mortelles : « La connaissance définit la nature et la garde dans toutes ses voies. Mais dans ses śuvres la foi chemine plus haut que la nature. (…) La connaissance est suivie de la peur. Mais la foi est suivie de l’espérance » (St. Isaac le Syrien – Discours ascétiques).

(A suivre)

Viorel Ştefăneanu, Paris

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