Ajouté le: 5 Novembre 2011 L'heure: 15:14

Fragments neptiques (novembre 2011)

Fragments neptiques (novembre 2011)

Le navire fit une halte d’un jour sur une île lointaine: l’évêque décida d’utiliser le mieux possible ce laps de temps. En se promenant sur la plage il rencontra trois pêcheurs. Dans un anglais altéré ils lui dirent qu’ils avaient été évangélisés par des missionnaires longtemps auparavant: « Nous... chrétiens ! » dirent-ils avec fierté, en se montrant les uns les autres. L’évêque se montra impressionné. Il leur demanda s’ils avaient entendu parler de la prière Dominicale. Ils n’en avaient pas entendu parler.

– Alors, que dites-vous quand vous priez?

– Nous levons les yeux vers le ciel et nous prions ainsi: « Nous sommes trois; Tu es Trois, fais-nous miséricorde ! »

L’évêque resta surpris du caractère primitif de leur prière et passa toute la journée à leur apprendre la prière Dominicale. Les pêcheurs n’avaient pas une mémoire très extraordinaire, mais ils se donnèrent du mal, de sorte que, avant de partir, l’évêque fut enchanté de les entendre dire la Prière d’un bout à l’autre, sans faute.

Quelques mois plus tard, la navire arriva de nouveau aux abords de l’île. Le temps de réciter sur le pont la prière du soir, l’évêque se rappela des trois hommes qui avaient appris à prier grâce à ses efforts pleins de patience. Tout à coup, il vit un rayon de lumière qui approchait du vaisseau. A sa stupéfaction, au milieu de la lumière il aperçut trois personnes qui marchaient sur l’eau. Le capitaine arrêta le bateau et tout le monde se rassembla pour voir le miracle. C’étaient les trois pêcheurs de l’évêque.

– Monseigneur, s’exclamèrent-ils, nous avons vu le bateau sur lequel tu voyages et nous nous sommes hâtés de venir à toi.

– Mais que voulez-vous ?, demanda l’évêque, n’arrivant pas à en croire ses yeux.

– Monseigneur, pardonne-nous de te déranger, mais nous avons oublié la prière exacte. Après avoir dit: « notre Père qui es aux cieux, que ton Nom soit sanctifié, que ta volonté soit faite... », nous ne nous souvenons pas de la suite. Dis-nous encore la prière.

S’humiliant, l’évêque leur répondit:

– Rentrez à la maison, mes amis, et chaque fois que vous priez, faites la même prière qu’auparavant: « Nous sommes trois; Tu es Trois: fais-nous miséricorde ! »

Anthony de Mello, Le chant des pêcheurs

Ne passons-nous pas les jours de notre vie comme si nous nous hâtions de griffonner négligemment le brouillon de cette vie, pour le réécrire un jour au  propre; comme si nous nous contentions de rassembler les matériaux en remettant à plus tard la construction proprement dite, qui doit être source de beauté, d’harmonie et de sens?

Nous vivons ainsi d’une année sur l’autre, sans faire en plénitude et dans la perfection ce que nous pourrions accomplir, puisqu’il est encore temps: cela peut attendre, nous le finirons plus tard, un jour nous mettrons tout cela au propre.

Les années passent, nous ne faisons rien, non seulement parce que la mort vient nous faucher, mais parce qu’à chaque étape de la vie nous devenons incapables d’accomplir ce que nous aurions dû faire aux étapes précédentes. A l’âge adulte nous n’arrivons pas à faire rayonner en nous en sa plénitude le contenu merveilleux de la jeunesse et, la vieillesse une fois venue, nous ne parvenons pas à rendre témoignage devant Dieu et devant le monde de ce que nous avons vécu dans nos années de maturité. Il y a un temps pour chaque chose, mais quand le temps s’est enfui, il est certaines choses qu’il est impossible de réaliser.

« Pense à la mort. » Ce n’est pas un appel à vivre dans une terreur permanente à la pensée que la mort nous prend par surprise et que nous allons périr avec tout ce que nous avons construit. Cette parole signifie plutôt: „Sois conscient du fait que ce que tu dis, ce que tu accomplis, que tu écoutes, que tu supportes ou que tu reçois maintenant, peut être l’événement ultime de ta vie.” Dans ce cas, il faut que la mort soit un couronnement, non pas une défaite; un sommet, une apogée, non une chute.

Antoine de Souroge, La Vie, la maladie, la mort

La vocation de l’homme ? Ressembler de plus en plus à Dieu, devenir de plus en plus humain. La foi ? Une certitude qui doit mourir sans cesse pour devenir pleinement vivante. La vie ? Une spirale ascendante qui, de commencement en commencement, nous permet de devenir ce que nous sommes déjà. La mort ? Moins une séparation, qu’un passage vers la lumière infinie du Christ ressuscité.

Kallistos Ware, Le royaume intérieur

« Quand le Fils de l’Homme reviendra, trouvera-t-Il encore la foi sur la terre ? » (Lc 18, 8).

Peut-être nous acheminons-nous vers une catastrophe. Il ne revient pas à l’Eglise chrétienne de garantir que tout sera plus grand et meilleur. Ce serait de l’utopisme.

D’autre part il nous faut exclure également l’évasion, comme une trahison de Dieu, qui « a tant aimé le monde ». Ces deux réalités – le monde déchu, mais créé bon – doivent être maintenues ensemble, de façon antinomique. C’est la conditio sine qua non que les chrétiens ont toujours pu trouver dans les actes mêmes par lesquels se définit l’Eglise. L’un d’entre eux a été la proclamation de la Bonne Nouvelle – evangelion. L’autre – le mystère de l’Eucharistie. Cette magnifique eucharistie, action de grâces (reconnaissance) qui nous enseigne: veux-tu comprendre ce qu’est par exemple un objet ? Bien sûr, tu peux acheter un dictionnaire ou une encyclopédie. Veux-tu savoir ce qu’est le corps humain ? Achète, bien sûr, un livre d’anatomie. Mais si tu veux vraiment savoir ce qu’est chaque réalité de ce monde, commence par rendre grâce à Dieu pour elle.

Alors tu ne tomberas pas dans l’hérésie de la réduction: de l’homme – à l’économie et au sexe; de la nature – au déterminisme. Alors tu connaîtras que l’être humain est devenu homme, non parce qu’il a inventé la roue, quelle qu’en soit l’importance. Non parce qu’il est Homo Sapiens ou parce qu’il a découvert la logique d’Aristote. Mais parce qu’il est devenu Homo Adoratus, l’homme qui rend grâces. C’est l’homme qui ne dit pas à Dieu: je suis juste ainsi, c’est mon droit constitutionnel d’être ainsi au autrement. C’est l’homme qui, rendant grâces à Dieu, s’exclame à chaque instant: « le ciel et la terre sont remplis de ta gloire ! ».

Alexandre Schmemann, Entre utopie et évasion (conférence, Greenville, 22 mars 1981)

As-tu péché? Va à l’Eglise et lave-toi de ton péché. Chaque fois qu’il t’arrive de tomber, relève-toi à nouveau; chaque fois que tu pèches, repens-toi de ton péché. Ne désespère pas. Même si tu pèches une deuxième fois, repens-toi une deuxième fois. Ne perds pas espoir dans les biens qui sont préparés pour toi... Car l’Eglise est l’hospice de la guérison, non un tribunal; non un lieu où expient les pécheurs, mais un lieu ou le pardon des péchés est donné à l’être humain.

Saint Jean Chrysostome, Homélies sur la pénitence, A. D. 387

Si quelqu’un est dans le Christ, il est une créature nouvelle: l’ancien a disparu, voici que tout est devenu neuf !

2 Corinthiens 5, 17

Le monde a été créé pour devenir eucharistie. Cette eucharistie cosmique, cette immense circulation de gloire, il revient à l’être humain de la déchiffrer, de la réaliser. Il existe, dans le coeur des choses, une muette célébration. A l’être humain revient de la faire résonner. Dieu, dans la Genèse, lui demande de nommer ce qui est vivant. Car l’être humain est simultanément du ciel et de la terre. Et Dieu lui offre le monde en don pour que les deux – Dieu et l’Homme – fassent du monde un immense poème eucharistique.

Olivier Clément, Le chemin, 87/2010

Séléction de textes : Daniel Chira, Londres

 

Fragments neptiques (novembre 2011)

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