Ajouté le: 5 Octobre 2011 L'heure: 15:14

Le Mauvais riche et le pauvre Lazare ou La vie de l’âme près la mort

(2e dimanche après la Pentecôte – Luc 16, 19-31)

Le Mauvais riche et le pauvre Lazare ou La vie de l’âme près la mort

L’Evangile proclamé aujourd’hui par l’Eglise est d’une extrême importance théologique et spirituelle, car le Seigneur nous enseigne, d’une façon précise, sur la destinée de l’âme après la mort, sur la véritable nature de l’Enfer et sur le repentir. Cette parabole est rapportée seulement par St Luc.

Nous sommes vers la fin de la mission terrestre du Seigneur et il est possible qu’Il soit déjà en route pour Jérusalem1 (mais cette « montée » durera longtemps, plusieurs mois). Des foules le suivent et Il les enseigne, surtout en paraboles. Dans ces foules, il y a des publicains et des gens de mauvaise vie…. qui s’approchent pour l’entendre (Lc 15, 1). Cela déclenche l’irritation des pharisiens et des scribes qui murmurent contre Lui. Il raconte alors les paraboles de la Brebis et de la Drachme perdues, celle du Fils prodigue, puis celle de l’Econome infidèle pour manifester la miséricorde de Dieu, Son Père céleste. Les pharisiens, qui étaient avares, écoutaient aussi tout cela et ils se moquaient de Lui (Lc 16, 14). Le Seigneur, alors, s’adresse à eux et raconte cette parabole qui les concerne directement.

Elle met en jeu deux personnages : un riche qui mène un grand train de vie, ostentatoire, et un pauvre mendiant, malade, qui meurt de faim devant la porte du riche. Le riche n’a aucun souci de ce pauvre, dont seuls les chiens errants prennent soin : ils lèchent ses ulcères. Il faut rappeler que la salive des animaux – et surtout celle des chiens – est un antiseptique notoire. Cela a un sens spirituel : lorsque l’homme se comporte comme un animal, par sa dureté de cœur et son égoïsme, il arrive que les animaux se comportent mieux que lui. C’est le cas ici, parce qu’ils ont de la compassion pour un pauvre, qui avait été mis par le riche au rang des chiens. Il faut remarquer que le riche n’a pas de nom, tandis que le pauvre en a un : Lazare. Le riche, ne ressemblant pas à Dieu, ne peut parvenir à la vie hypostatique, tandis que celui qui est pauvre ressemble à Dieu. Lazare veut dire en hébreu : Dieu aide (ou : a aidé)2. L’homme qui reconnaît sa pauvreté peut devenir riche de Dieu3.

Comme le pauvre n’a rien à manger, même pas les miettes, les restes des repas du riche (qui sont jetés), il meurt. Peu de temps après, le riche meurt aussi. La différence de traitement entre les deux est saisissante : Lazare  est porté par les anges dans le sein d’Abraham4, expression biblique qui signifie « dans le Royaume de Dieu », le paradis, tandis que le riche est enseveli, porté en terre. L’un est élevé, l’autre abaissé. La suite du récit nous indique qu’il s’agit de leur âme, puisque les deux ont connu la mort, la mort physique, séparation de l’âme et du corps. L’Evangile ne dit pas « l’âme de Lazare », ni « l’âme du riche », parce que la personne demeure liée à l’âme vivante. Après la mort,  la personne continue à vivre dans son âme. La suite de l’histoire est très étonnante : il y a un un long dialogue entre le riche et Abraham, qui constitue un trésor théologique, une véritable initiation aux fins dernières.

Il faut d’abord remarquer que, bien qu’il y ait un abîme entre eux, et que le riche soit « loin » d’Abraham et de Lazare, ils se voient, ils se reconnaissent et ils se parlent. Cela signifie que, si les corps des défunts sont dans l’attente de la Résurrection universelle, leurs âmes continuent à vivre, mais dans un contexte différent. L’âme de l’Homme n’est pas immortelle5, mais elle est incorruptible. Et ils peuvent se reconnaître parce qu’ils ont gardé la même forme, la même apparence extérieure. En effet, l’âme de l’homme a la faculté de conserver l’empreinte du corps, comme le dit St Grégoire de Nysse : elle est la mémoire corps6. De même qu’elle a la faculté de retrouver dans l’univers les atomes de son corps, au  jour de la Résurrection, comme l’enseignent St Jean Damascène et d’autres Pères. Ce fait signifie aussi que l’abîme qui les sépare n’est pas d’ordre géographique, ni matériel. Le Paradis et l’Enfer ne sont pas des « lieux », mais des états spirituels, dont on peut d’ailleurs faire l’expérience pendant la vie terrestre (de nombreux saints ont été transfigurés de leur vivant, comme St Séraphin de Sarov, et d’autres ont fait l’expérience de l’Enfer éternel, comme St Silouane de l’Athos).

Il faut ensuite constater que le riche continue à ne penser qu’à lui-même. L’âme d’un défunt demeure ce qu’elle était sur terre, en bien comme en mal : l’homme garde ses « états d’âme ». D’où l’importance du combat spirituel et de l’ascèse sur terre. Il souffre beaucoup et demande qu’on lui vienne en aide. Pire, il considère Lazare comme un serviteur, alors qu’il n’avait pas daigné, sur terre, remarquer son existence : Père Abraham,… envoie Lazare pour qu’il trempe le bout de son doigt dans l’eau et me rafraîchisse la langue, car je souffre cruellement dans cette flamme. Il a gardé sa mentalité de riche. Il ne s’étonne même pas de voir le pauvre, qui mourait à sa porte, être rayonnant de la Gloire de Dieu, rempli de la lumière incréée, tant le sort de cet homme lui est indifférent. Il n’a aucun repentir pour le mal qu’il lui a fait, c’est-à-dire pour le bien qu’il ne lui a pas fait (alors que cela ne lui aurait rien coûté ! Mais encore fallait-il qu’il s’intéressât à ce pauvre et qu’il le vît). Il ne demande pas pardon à Lazare.

Lazare transfiguré ne dit rien, il ne lui fait pas la leçon et ne l’accable pas, il n’est pas triomphant : il est demeuré humble, pauvre en esprit. Il est consolé de toutes les souffrances qu’il a endurées sur la terre. Il laisse son père Abraham parler et enseigner, parce que telle est la volonté du Père céleste.

Comme Abraham répond au riche d’une façon pertinente et définitive, le riche formule une nouvelle demande, qui peut paraître charitable : envoie Lazare (toujours mis au rang d’esclave !) prévenir mes 5 frères pour qu’ils ne viennent pas dans ce lieu de tourment… En fait, il s’agit toujours de lui : ma santé, mon bien-être, ma famille, mes frères … Il est toujours centré sur lui-même. La réponse d’Abraham tombe comme un couperet. En fait, le Christ répond aux scribes et aux pharisiens, par la bouche de leur « père Abraham » auquel ils se réfèrent toujours pour combattre le Christ, et Il répond aussi à tous les Chrétiens et à tous les êtres humains  jusqu’à la fin des temps. Je vous ai parlé par Moïse (la Loi) et les Prophètes, puis Je vous ai parlé Moi-même, de ma propre bouche, Moi le Logos du Père. Si vous ne M’écoutez pas, si vous ne changez pas votre cœur, quand bien même j’accomplirais devant vous des prodiges, rien ne sera possible pour vous : vous ne pourrez pas entrer dans le Royaume de Mon Père. C’est clair et net, sans appel.

Nous en arrivons à l’élément essentiel de cette parabole, qui est crucial pour tout être humain. Après que le riche eût demandé à Abraham un peu d’eau sur sa langue brûlante7, Abraham fait une réponse redoutable dont la deuxième partie est proprement théologique : il y a entre nous et vous un grand abîme et on ne peut pas passer de l’un à l’autre, dans les 2 sens ; il est infranchissable. Quel est cet abîme ? L’évêque Jean de Saint-Denis a dit dans une homélie admirable8 que l’abîme infranchissable était le refus du repentir. Il ne s’agit pas d’un canon, d’une règle juridique que Dieu aurait posé arbitrairement. C’est exclusivement le refus du repentir qui coupe l’homme de Dieu éternellement, du moins tant qu’il ne veut pas changer. Dieu nous offre tout. La seule chose qu’Il ne puisse pas faire est de se repentir à notre place, parce que notre volonté libre serait niée. Nous devons bien comprendre que même dans l’Enfer, l’homme demeure libre : le Mauvais riche refuse de changer. Cela est confirmé par l’expérience spirituelle exceptionnelle faite par St Silouane de l’Athos au XXème s9. Le Seigneur a permis qu’il soit plongé dans l’Enfer éternel pendant des années et là, au cœur de cet abîme, Il lui a révélé cette vérité étonnante : « Tiens ton esprit en enfer et ne désespère pas ». C’est le désespoir qui empêche l’homme de sortir de cette fournaise et d’entrer en communion avec Dieu. Or l’antidote du désespoir est le repentir : il est la porte étroite et unique du Royaume. St Silouane a expérimenté ce que disait St Ephrem le Syrien au IVéme siècle : même dans l’Enfer on peut se repentir, et donc en sortir.

Il y a une autre parabole du Seigneur qui en atteste a contrario, celle du Banquet céleste, dans la version rapportée par St Matthieu10. Après que le Roi eût dit à Ses anges : contraignez-les d’entrer, car je veux que Ma salle de noces soit pleine, Il entre dans la salle pour examiner les convives. Et là, Il voit un homme qui n’a pas revêtu l’habit de noces, c’est-à-dire qui n’a pas revêtu le vêtement blanc du baptême, le Christ, et Il s’en étonne (mon ami, comment as-tu pu entrer ici sans avoir revêtu l’habit de noce ?). L’homme reste muet, sans voix, c’est-à-dire qu’il n’a aucune parole d’excuse ou de repentir. Et le Maître dit alors : rejetez-le, jetez-le dans les ténèbres extérieures…, l’Enfer. On peut avoir bénéficié d’une extraordinaire indulgence, ou d’un concours de circonstances exceptionnel – qui est un mystère divin – mais, après, il faut changer : il faut revêtir le Christ.

Ce que le Christ stigmatise dans cette parabole ce n’est pas la richesse extérieure en tant que telle, c’est le mauvais usage de cette richesse. Le but premier de toute richesse est de ressembler à Dieu : la justification des richesses de ce monde est la générosité. Et nous ne devons jamais oublier que nous tenons tout de Dieu : il nous faut « rendre » grâce à Dieu. Mais le plus important est que le Seigneur nous dévoile, ici, le destin de l’âme après la mort et nous initie au comportement spirituel le plus élevé : le repentir, qui est la porte du Ciel.

Père Noël TANAZACQ

Notes :

1. Cf. Luc 14, 25 :  De grandes foules faisaient route avec Jésus : il se retourna et leur dit …
2. Lazare : « el azar » qui s’est transformé en « Eléazar ». Lazare a donné le terme « lazaret » qui, dans plusieurs langues dont l’italien signifie « hôpital », c’est-à-dire un lieu où l’on soigne les malades.
3. Cf. « Bienheureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux » (Mt 5, 3). La pauvreté extérieure est ici le symbole de la pauvreté intérieure, en esprit. Le fait que Lazare mendie est une acceptation implicite de sa pauvreté.
4. Abraham est le père des croyants, le premier homme après la chute à avoir écouté Dieu, renoncé aux idoles, et celui qui a accepté de sacrifier à Dieu son propre fils, Isaac, c’est-à-dire d’obéir à Dieu sans comprendre, par amour pour Lui. Il rachète la désobéissance d’Eve et d’Adam. « Etre dans le sein » signifie être enfanté : les chrétiens sont fils d’Abraham. Le Christ est la postérité d’Abraham.
5. Seul Dieu est immortel par nature. « Saint Immortel » est un des noms du Saint-Esprit, Celui qui ressuscite les morts. Mais l’homme peut recevoir de Dieu le don de l’immortalité, la communion à la vie divine.
6. C’est pour cette raison qu’il existe des fantômes, qui sont mentionnés deux fois par le Christ dans l’Evangile : lors de la tempête apaisée et lorsqu’il apparaît à Ses disciples après Sa résurrection. Dans les deux cas, Il veut montrer à Ses disciples qu’il n’est pas « un fantôme », c’est-à-dire une âme qui a gardé l’apparence de son corps. Ces fantômes se manifestent lorsqu’une âme n’arrive pas à se détacher des choses terrestres, souvent en raison de tragédies vécues par la personne sur terre (et en général là où elle a souffert ou fait souffrir). Ces âmes ne peuvent être délivrées de leur attachement à un lieu,  s’élever,  que par la prière et les sacrements, accomplis par les vivants.
7. Il faut rappeler, à la suite de tous les Pères, que le feu incréé de la Transfiguration – celui du Royaume de Dieu – et le feu de l’Enfer, sont le même et unique feu, celui de l’amour divin pour l’homme (et toute la création), mais dans le premier cas accepté (par le repentir) et dans le 2e cas rejeté (par le refus du repentir). C’est pour cette raison que beaucoup de Pères spirituels appellent le feu de l’Enfer le « feu glacé » (simultanément on brûle et on grince des dents, comme lorsqu’on a froid).
8. Eugraph Kovalevsky (1905-1970), sacré évêque par St Jean de Changhaï et San Francisco en 1964. Cette homélie, que j’ai entendu de mes propres oreilles il y a environ 45 ans, est restée gravée dans mon coeur.
9. St Silouane de l’Athos (1866-1938) : moine russe du Mont Athos de 1892 à 1938. Il a expérimenté l’Enfer éternel pendant environ 15 ans. C’est vers 1906 que le Christ lui a donné une réponse.
10. Mt 22, 1-14. Le Seigneur avait raconté cette parabole peu de temps auparavant, lors d’un repas, dans la maison d’un Pharisien précisément (Lc 141).

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