Ajouté le: 7 Septembre 2011 L'heure: 15:14

La relation de dualité[1] de la jouissance et de la souffrance

 

Résumé et extraits d’une conférence du Métropolite Hiérotheos de Nafpaktos au 23ème congrès de médecine des forces armées à Thessalonique. (4 -7 novembre 2010).
 

La relation de dualité[1] de la jouissance et de la souffrance

Dans un livre qui s’intitule : « La douleur, un cadeau dont personne ne veut », un médecin anglais, Paul Brand (né aux Indes en 1914 où il combattit la lèpre et le diabète) a présenté la valeur de la douleur dans la vie de l’homme. Ses travaux le conduisirent à la conclusion qu’il ne faut pas systématiquement calmer la douleur car elle constitue un important moyen de communication du corps. Il décrit dans son livre le jumelage existant entre la jouissance et la douleur, évoquant un croquis du peintre Léonard de Vinci pour illustrer le résultat de ses recherches sur la relation duelle entre ces deux sensations. Il s’agit d’une silhouette d’homme qui se sépare en deux environ à la hauteur du ventre, avec deux troncs, deux têtes barbues et quatre bras, comme des jumeaux siamois unis par le milieu. Léonard de Vinci intitula ce dessin: « Allégorie de la Jouissance et de la Souffrance » avec ce commentaire: « La jouissance et la souffrance sont comme des sśurs jumelles, liées ensemble et jamais une des deux sensations n’existe sans l’autre. Elles ont leurs dos tordus l’un vers l’autre car elles sont opposées mais il semble qu’elles poussent sur le même tronc et qu’elles ont une seule et même racine ».

Ceci apparaît par exemple dans la prise d’alcool et de stupéfiants.

Paul Brand écrit: « l’abus des drogues aboutit à une fausse sensation de volupté car les essences génératrices d’effets de dépendance ont un accès chimique immédiat dans l’encéphale. Il n’est pas du tout étonnant que la jouissance de courte durée crée alors des années de malheur et de douleur. »

Il cite également un médecin qui a utilisé différentes substances, non pour se griser, mais pour essayer d’éteindre la douleur avec des produits de synthèse chimique. Ces substances finalement, augmentent le vide qu’ils s’efforcent de combler. Ainsi, il faut de plus en plus de drogue et ceci d’autant plus que nous essayons de la supprimer.

Cette relation de dualité de la jouissance et de la douleur est connue des Pères de notre Église. Elle est la base de la vie ascétique orthodoxe.

Saint Maxime le Confesseur, dans différents chapitres au sujet de l’économie, de la vertu et du mal2 parle de cette relation de jumelage entre la jouissance et la douleur. Les écrits des Pères de l’Église sont également très contemporains sur ce sujet, parce qu’ils abordent les problèmes existentiels de l’homme à travers son histoire.

« Dieu, lorsqu’il créa la nature humaine n’a établi en elle ni la jouissance ni la souffrance perçues par les sens. Mais Il a mis en l’homme une énergie noétique3 dirigée vers le plaisir et la Jouissance, avec laquelle il pouvait jouir de Dieu de façon ineffable ». Il s’agit « d’un désir naturel du noûs4 pour Dieu ».

Or, l’homme, par sa désobéissance, suivit l’élan inverse : ce mouvement naturel du noûs vers Dieu, il le retourna vers une quête de sensations corporelles, et de jouissance du seul monde sensible. Il acquit ainsi la première perception « de la jouissance qui agit contre nature à travers les sens ». Alors Dieu, « qui a souci de notre salut, dans sa prévoyance, a établi à côté de la jouissance des sens, la souffrance comme une puissance correctrice ». C’est-à-dire qu’Il « enracina dans la nature du corps, la loi de mort pour mettre une limite à l’élan déraisonnable et contre nature du désir-élan du noûs vers la seule jouissance des créatures sensibles ». Ainsi, la jouissance et la souffrance n’ont pas été créées ensemble, avec la nature de la chair. Mais la transgression du commandement divin (« tu ne mangeras pas ») engendra la jouissance du noûs à travers les sens pour corrompre et pervertir sa disposition naturelle. Tandis que l’homme rejetait la souffrance comme une condamnation. Ainsi, cette jouissance-là provoque la mort volontaire de l’âme, le péché et la souffrance, et la dissolution de l’âme provoque la décomposition de la chair »5.

Cela signifie qu’ « après la jouissance déraisonnable, la souffrance raisonnable arriva à travers beaucoup d’épreuves dans lesquelles et à partir desquelles la mort survint pour retrancher la jouissance contre nature ». Ainsi « l’invention des maux volontaires – qui est en fait la vie ascétique – ou l’épreuve des maux involontaires – que sont la maladie et la mort –, retranchent la jouissance déchue ». Mais sans faire disparaître « cette énergie gravée comme loi dans la nature humaine et qui crée la jouissance ».

Et à chaque jouissance qui est « contre-nature » succède la « douleur naturelle » qui est le signal d’alarme donné par le corps au noûs pour lui montrer son égarement et sa dispersion.

Ceci, nous le voyons déjà dans la façon selon laquelle l’homme vient au monde puisque la jouissance précède et que la souffrance suit.

« Après la transgression de la volonté divine, tous les hommes eurent d’abord la jouissance des sens. Ceci naturellement de par leur mode d’engendrement. Personne n’existait naturellement exempt de la passion de l’engendrement voluptueux. Tous aussi, comme s’ils payaient une dette naturelle, endurèrent les maux et la mort à cause d’elle ».

« Après la transgression d’Adam, la nature humaine a eu le principe de son engendrement dans la conception voluptueuse de la naissance, à travers la semence du père, et a terminé sa vie dans la mort avec douleur et décomposition ».

L’homme ne pouvait pas être libéré de la tyrannie de dépendance entre la jouissance et la souffrance et sa peine était intense.

Le Christ réalisa cette guérison par le mode de sa naissance comme homme et par celui de sa mort.

Le Christ « a condescendu à la conception qui n’avait pas son principe dans la volupté (elle eut lieu sans la semence et l’intervention d’un père charnel) pour libérer la nature humaine de la conception qui provenait de la condamnation ».

« La souffrance provoquée par la jouissance et qui constitue la finalité de la nature déchue, le Christ l’assuma volontairement par philanthropie, souffrant injustement sur la Croix, intentionnellent, par économie.

Avec l’incarnation du Christ, toutes les données ont changé. « Car de même que la vie voluptueuse d’Adam devint mère de la mort et de la corruption, ainsi la mort du Christ pour Adam, avec tout ce qui est libéré et exempt du péché-jouissance d’Adam, engendre la vie éternelle ».

Nous tous, par notre naissance, avons en nous le côté passible et la mortalité de la nature. C’est pourquoi dans notre nature humaine nous sommes liés à la souffrance et à la jouissance. « Parce qu’il est clair que dans le côté passible de la nature (lié aux passions) existe l’énergie de la jouissance et de la souffrance. C’est-à-dire que lorsque la douleur naturelle (puissance correctrice) est aggravée par la souffrance, alors nous prenons soin de réconforter d’une certaine façon la nature avec la jouissance. Parce que, voulant éviter la souffrance, nous avons recours à la jouissance, essayant de réconforter la nature incommodée par cette souffrance ».

Ceci apparaît avec l’exemple d’une blessure. La douleur de la blessure nous pousse à la gratter, chose qui nous fait du bien mais augmente en fait la douleur.

Et encore plus avec la prise de boissons et de stupéfiants. Nous buvons pour nous libérer de la souffrance, mais cette nouvelle jouissance provoque une nouvelle souffrance.

« Pour atténuer par la jouissance les mouvements de la souffrance, nous augmentons en fait notre dépendance puisque nous ne pouvons pas avoir la jouissance détachée et libérée de la souffrance et de la douleur.

Parce que le Christ est né sans la jouissance de la conception et a assumé volontairement la souffrance pour la vaincre par la Croix, il a donné aussi la force aux hommes de vaincre à la fois la jouissance et la souffrance ».

Nous voyons ceci dans la vie des saints qui sont liés au Christ. « Ceux-ci n’ont plus la jouissance de la naissance qui provient d’Adam, mais seulement la souffrance d’Adam, la mort, non comme une dette à cause du péché, mais contre le péché. Parce que lorsque la mort n’a pas comme mère la jouissance, elle engendre à la vie éternelle.

Et comme la vie hédoniste d’Adam est devenue mère de la mort et de la corruption, de même la mort volontaire du Seigneur pour sauver Adam, engendre la vie éternelle ».

De toute manière, après sa chute, l’homme avance à l’intérieur de ces deux réalités : la jouissance et la souffrance. La jouissance provoque l’éloignement de Dieu (le péché), suivi des remords, de la culpabilité, quelquefois aussi des maladies somatiques. Et l’homme, afin d’échapper au cycle jouissance-souffrance goûte à nouveau la jouissance, mais cette nouvelle jouissance crée une douleur insupportable qui pour être affrontée exige une nouvelle jouissance dans un véritable cercle vicieux. Le Christ par son incarnation nous a donné la capacité de nous libérer de ce cercle vicieux. Car Il est né hors du lien de la jouissance de la conception héritée d’Adam et Il a accepté volontairement la souffrance dans sa Passion.

Il a assumé le corps passible et mortel, sans le péché-jouissance pour guérir à la fois et la jouissance et la souffrance. La tradition de l’Église établit le dépassement de cette relation de dépendance et de jumelage entre la jouissance et la souffrance dans la nature humaine, par la vie ascétique.

Il ne s’agit pas d’une privation de l’homme par des règles d’interdiction mais de sa libération de l’empire de « ces sœurs jumelles siamoises ». Et selon la tradition patristique qu’exprime Saint Maxime le Confesseur, c’est la purification du cœur qui est le dépassement de la dualité jouissance-souffrance. Dans un de ses passages, il écrit que celui qui a libéré sa chair de la jouissance et de la souffrance a réalisé la vertu véritable. Que celui qui a fait disparaître de son âme l’ignorance et l’oubli de Dieu est passé dans la vision naturelle des êtres et des choses.

Et que celui qui a libéré son noûs des nombreuses représentations, c’est-à-dire des images conceptuelles et des imaginations, a acquis la véritable initiation théologique (mystagogie). Le cœur purifié peut alors jouir de sa communion avec Dieu.

Dans l’Église nous avons la possibilité, avec la théologie, les sacrements (la confession des péchés, le sacrement du Pardon couronné par la sainte Communion) et la vie ascétique, de rompre la dépendance entre la jouissance et la souffrance. Nous avons la capacité de guérir par la grâce du Saint-Esprit, le désir de jouissance déraisonnable, de supporter la douleur, les maladies et la peur de la mort, et de parvenir à des états spirituels qui délivrent l’homme de toutes les chaînes et le rendent libre pour jouir de son union avec Dieu.

Saint Maxime le Confesseur faisant l’exégèse de la prière du « Notre Père » et spécialement de la demande « et ne nous laisse pas succomber à la tentation » dit qu’il existe deux sortes de tentations, la voluptueuse et la douloureuse.

La première tentation, c’est-à-dire la tentation de jouissance est volontaire. Elle arrive selon notre propre disposition avec notre liberté c’est-à-dire qu’elle est volontaire puisque nous-mêmes voulons en tirer du plaisir.

Tandis que l’autre tentation, celle qui relève de la douleur, liée aux maladies et à la mort est involontaire parce que nous-mêmes, nous ne la désirons pas mais qu’elle survient dans notre vie. Elle apparaît comme une épreuve.

La tentation de la jouissance engendre le péché si nous y succombons, tandis que la tentation de la souffrance, lorsque nous la supportons avec patience, nous guérit de la maladie et du péché.

L’aide de Dieu nous est accordée si nous résistons à la tentation de la jouissance illégitime et si nous acceptons avec patience la tentation, l’épreuve de la souffrance.

« Toutes ces tentations-épreuves vous sont en fait profitables: supprimez la tentation, personne ne sera sauvé » dit Saint Antoine le Grand.

La douleur corporelle, psychique et existentielle peut devenir « un cadeau » de Dieu à l’homme. C’est un don de Dieu dans la situation d’après la chute dans laquelle nous nous trouvons.

Elle est reliée avec les tuniques de peau et agit avec le caractère d’une substance double, ce qui signifie que c’est d’abord un état d’après la chute ; mais cet état déchu est aussi béni par Dieu : grâce à Son aide, nous pouvons le surmonter et fortifier notre âme.

Chaque effort ascétique (ascèse signifie : exercice, effort) éloigne la souffrance injuste et rapproche l’âme de la jouissance originelle dans les Dons du Saint-Esprit.

De même que la femme souffre lors de la naissance d’un enfant, mais que cette souffrance prend fin avec l’apparition d’une nouvelle vie, de même chaque souffrance conduit à une nouvelle naissance, si nous parvenons à la mettre en valeur correctement.

C’est de cette façon que nous devons comprendre le passage classique de Dostoïevski « je souffre donc j’existe » qui peut être rapproché du passage de Saint Silouane « J’aime donc j’existe » et qui tous deux affrontent la pensée de Descartes: « Je pense donc je suis ».

L’existence de l’homme ne s’identifie pas de façon absolue avec la raison !

Mais elle est exprimée par le dépassement de la souffrance et par l’expérience vécue de l’amour.

Traduction: P. Pierre Deschamps,
résumé et adaptation : Marie Deschamps, Grand Carême 2011

Notes :

1. Dualité : coexistence de deux éléments différents. Caractère de ce qui est double en soi.
2. Saint Maxime le Confesseur, Questions à Thalassios.
3. Adjectif se rapportant au Noûs, voir ci-dessous :
4. Mot grec théologique très employé par les Pères. Le noûs : correspond à l’image du Père dans l’âme humaine. Le Noûs est l’œil de l’âme qui voit la lumière divine lorsqu’il est en bonne santé, c’est-à-dire vit en conformité avec les lois de sa nature crées par Dieu.
5. Questions à Thalassios, 61.

La relation de dualité[1] de la jouissance et de la souffrance

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