Ajouté le: 10 Juillet 2011 L'heure: 15:14

Ta foi t’a sauve (Marc 10, 52) (I)

« Croire en Dieu, c’est reconnaître que ce bien qu’atteste notre conscience, que nous cherchons dans la vie, mais que ne nous donnent ni notre nature, ni notre raison, que ce bien existe pourtant, qu’il existe même en dehors de notre nature et de notre raison, qu’il existe en soi. Sans cette foi, nous devrions admettre que le bien n’est qu’une sensation trompeuse, ou une notion arbitraire de la raison humaine, c’est‑à‑dire qu’il n’existe pas réellement. (…) Nous devons croire que le bien existe en lui‑même, qu’il est la vérité réelle, nous devons croire en Dieu »

Vladimir Soloviev, « Les fondements de la vie spirituelle », Ed. Casterman 

 

Ta foi t’a sauve (Marc 10, 52) (I)

La foi est la faculté la plus haute de l’homme, infiniment supérieure à la raison, à l’intelligence humaine et à nos facultés naturelles – « la foi chemine plus haut que la nature » (St. Isaac le Syrien) –, car seule la foi peut nous mettre en relation avec le Bien absolu que nous appelons Dieu, sans lequel l’homme est incapable de faire le bien, car il n’y a aucun bien possible en dehors de celui qui vient de Dieu. C’est pourquoi, chaque fois que nous nous éloignons de Dieu, nous commettons le mal, malgré notre volonté de faire le bien – de là, le dicton français bien connu, qui affirme que l’enfer est pavé de bonnes intentions : « Car je le sais : le bien n’habite pas en moi, c’est‑à‑dire dans ma chair. Car vouloir le bien est à ma portée, mais l’accomplir, non. Je ne fais pas le bien que je veux, mais le mal que je ne veux pas, voilà ce que je pratique. Si je fais ce que je ne veux pas, ce n’est plus moi qui l’accomplis, mais le péché qui habite en moi. (Rom. 7, 18‑20).

Ainsi, l’homme en état de péché est semblable à un organisme malade qui a perdu le contrôle et la maîtrise de ses fonctions vitales et obéit malgré lui à la loi de la maladie. C’est pour nous guérir de la maladie mortelle du péché que le Christ est descendu parmi nous : « Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades » (Mt. 9, 12).

La foi est pour nos âmes ce que le système immunitaire est pour nos corps. Un homme qui a perdu la foi se trouve aussi démuni et impuissant face au péché qu’un organisme atteint par le virus du SIDA, qui n’oppose plus aucune résistance à ses agresseurs extérieurs ou intérieurs, de sorte que n’importe quelle maladie peut le tuer. De même, une société qui s’est détournée de Dieu, n’a plus aucun moyen efficace de combattre le mal, mais au contraire encourage et favorise sa propagation sous toutes ses formes, car cette maladie contagieuse de l’esprit qu’est l’incroyance, partout présente et qui gagne sans cesse du terrain à tous les niveaux de la société – telle la métamorphose des hommes en rhinocéros, dans la célèbre pièce de Ionesco – prend l’apparence de la bonne santé: « L’esprit de ce monde est une maladie. Tout comme nous cherchons à éviter une maladie, de même nous devons éviter la manière de penser selon ce monde, partout où on la trouve. Il faut détourner notre esprit du progrès selon ce monde, pour progresser spirituellement, guérir spirituellement » (Païssios l’Agiorite).

Avoir ou ne pas avoir la foi, n’est pas, ou pas seulement, une question d’ordre intellectuel et philosophique, mais un choix ontologique qui détermine la nature même de notre être intérieur et de notre existence en ce monde. En effet, le croyant et l’incroyant, l’esprit religieux et l’esprit profane, représentent « deux modes d’être dans le monde » (M. Eliade), autrement dit deux espèces spirituelles différentes et opposées l’une à l’autre, qui s’affrontent aussi bien dans le monde qu’à l’intérieur de l’homme. Tôt ou tard, chacun de nous doit choisir son camp, car nul ne peut servir à la fois Dieu et Mamon (Mt. 6, 24), de même qu’il est impossible d’être à la fois malade et bien portant, ou « de regarder d’un œil le ciel et la terre de l’autre » (St. Jean Climaque).

Pour l’homme religieux de tous les temps, et quelle que soit sa confession, « le sacré est le réel par excellence », car l’Esprit de Dieu constitue à la fois la cause unique et la signification ultime et éternelle de tout ce qui existe, de sorte que sans ce modèle exemplaire de nature divine – la personne du Christ pour les chrétiens –, « rien de ce qui appartient à la sphère profane ne participe à l’Etre » et toute action humaine privée de signification spirituelle, est « une activité vaine et illusoire, en fin de compte irréelle » (M. Eliade – « Le sacré et le profane »). Bien au contraire, l’homme profane considère que seul le monde visible et matériel est réel : « les choses sont tout entières ce qu’elles paraissent, et derrière elles il n’y a rien » (J.‑P. Sartre – « La Nausée »). De même, aux yeux de l’homme sans Dieu, la vie humaine est tout entière ce qu’elle paraît être, et derrière ou après elle, il n’y a rien. Dans le monde désacralisé des temps modernes, ce « rien » éternel et partout présent sous une infinité d’apparences différentes, remplace Dieu, car il est la source unique et la destination finale de tout ce qui existe. C’est pourquoi « un homme qui n’est plus religieux, n’a aucun espoir de trouver une signification ultime au drame historique, et doit subir les crimes de l’histoire sans en comprendre les sens » (M. Eliade –« L’Epreuve du labyrinthe »).

Cette vision désespérée de l’existence constitue une tendance dominante – philosophique, littéraire et artistique – de la culture du XXème siècle, en commençant par le nihilisme dadaïste (1916‑1920) – « Dada, n’est rien, rien, rien / Il est comme vos espoirs : rien / comme vos paradis : rien / comme vos idoles : rien (…) » (F. Picabia – « Manifeste cannibale Dada ») – jusqu’au théâtre absurde de Ionesco et de Beckett. Les œuvres de ces deux auteurs mondialement célèbres (le premier a été élu membre de l’Académie française, le second a reçu le Prix Nobel de littérature), qui expriment le désespoir de l’homme face au néant de son existence, constituent une sorte de modèle mythique des temps modernes, d’où leur succès international : « Réfléchissez, réfléchissez, vous êtes sur terre, c’est sans espoir », s’écrie un personnage de Beckett, aux yeux duquel « seul un fou peut encore espérer » (« Fin de partie »).

« Tout finit dans l’horreur », constate à son tour Eugène Ionesco dans sa dernière interview avant sa mort : « Nous naissons, nous croissons en force et en beauté, et petit à petit c’est la dégringolade, et nous voilà boiteux, laids et fragiles (…) Pourquoi faut‑il mourir, vieillir, pourquoi faut‑il souffrir (…) ? Je me dis avec horreur que je vais mourir. Je me dis avec une angoisse infinie que mourront ma fille, ma femme, et qu’il n’y a pas de merci (…). D’où ma question, mon unique question : Dieu existe‑t‑il ? ». Car l’existence de l’homme sans Dieu est une voie sans espoir et sans issue. Ionesco le dit et le redit dans toutes ses œuvres, ainsi que dans son dernier entretien, où il affirme ouvertement – en son propre nom, et non par la bouche d’un personnage théâtral –, que la seule voie de salut de la créature humaine c’est le retour à Dieu : « Mon désir est d’avoir la foi ». Et lorsque le journaliste lui demande quels sont ses regrets, Ionesco répond : « Le regret de ne m’être pas fait moine ». (E. Ionesco – « Tout finit dans l’horreur » – Le Magazine littéraire, septembre 1995).

La raison humaine érigée en autorité suprême de l’esprit et source unique de toute vérité – « Il n’y a aucune instance au‑dessus de la raison », proclame de manière péremptoire et définitive le père de la psychanalyse (S. Freud – « L’avenir d’une illusion »). –, prétention exorbitante de l’orgueil humain – et satanique – par laquelle l’esprit de ce monde se substitue à Dieu, ne peut nous conduire qu’au désespoir et à la certitude ultime de la mort, car l’intelligence d’un être mortel ne peut concevoir et connaître que les choses mortelles. Ainsi, toutes les doctrines philosophiques athées, quelles qu’elles soient, aboutissent en fin de compte – lorsqu’elles ne s’écartent pas de la voie de la raison, pour sombrer dans l’utopie – à une seule et même conclusion : « Il n’y a d’initiation qu’au néant et au ridicule d’être vivant » (E. Cioran – « Précis de décomposition »).

Sans la foi en Dieu, l’esprit humain lui‑même perd son sens, ses repères, sa raison d’être, et s’épuise en vain, « en qualifiant toujours différemment la monotonie de son malheur » (E. Cioran – ibid.), de sorte que l’activité de la pensée devient un exercice stérile et insensé qui ressemble, comme le suggère Camus, au supplice éternel de Sisyphe. En effet, privé de la lumière de Dieu et de tout espoir de salut, l’esprit humain devient un serviteur inutile qui sera jeté « dans les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents » (Mt. 25, 30) : « Séparée de Dieu le Verbe, la pensée humaine perd son sens, sa raison d’être. (…) En vérité, la pensée est un enfer, si elle n’est pas transformée en pensée‑du‑Christ. Sans le Dieu‑Verbe, la pensée humaine se trouve continuellement dans la démence sans raison, dans le délire, dans l’auto‑satisfaction insensée et satanique, dans cette activité satanique qu’est la pensée pour la pensée, analogue à l’art pour l’art. La pensée humaine est abrutie par le péché, de même que la connaissance. L’unique médecin et l’unique remède à cette folie est le Dieu‑homme, car c’est lui qui est le Dieu‑Verbe fait homme. C’est en lui et par lui qu’est donnée et assurée à la pensée humaine la possibilité de l’infinie perfection divine. Il s’est fait homme justement pour que cette planète ne devienne pas définitivement et irrémédiablement un asile psychiatrique, sous la conduite de la « pure » et simple raison humaine » (St. Justin Popovitch – « L’homme et le Dieu‑homme » – Ed. L’Age d’Homme »).

(A suivre)

Viorel Ştefăneanu, Paris

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