Ajouté le: 15 Juillet 2011 L'heure: 15:14

La Transfiguration ou La révélation de la Lumière incréée

La Transfiguration ou La révélation de la Lumière incréée

La Transfiguration du Christ, fêtée le 6 août1, est probablement la grande fête la plus méconnue et la moins suivie de l’année liturgique. Il faut dire qu’elle tombe au cœur de l’été et des vacances, qu’elle est isolée (un jour d’avant‑fête et un jour d’après‑fête) et, pire, qu’elle tombe pendant un carême, celui de la Dormition, qui impose de jeûner le jour de la fête de l’accomplissement du dessein de Dieu pour l’Homme, ce qui est un contre‑sens spirituel et une aberration liturgique.

Cet événement inattendu, exceptionnel et prophétique est rapporté par les trois Synoptiques : en vigile on lit Luc. 9/28‑36 et à la liturgie Mat. 17/1‑9. Curieusement Mc. 9/2‑10 n’est pas lu, alors qu’il est l’Evangile de Pierre, seul témoin oculaire parmi les évangélistes ayant rapporté l’événement (Jean n’en parle pas). Mais la lecture de la 2e Epître de Pierre à la liturgie pallie cette déficience, puisqu’il rapporte l’événement.

(2 P 1/10‑19). Le terme lui‑même est le terme latin (transfigurare) qui a traduit le grec « métamorphose », qui signifie changement, transformation.

L’événement se passe à la fin de la mission du Seigneur en Galilée, juste après la première annonce de la Passion, qui a donné lieu à une vive réprimande du Christ à Pierre (Passe derrière Moi, Satan ‑Mt. 16/23). A la fin de Son discours, le Seigneur prophétise Sa venue en gloire et dit une phrase surprenante : Amen, Je vous le dis, quelques‑uns de ceux qui sont ici ne mourront point qu’ils n’aient vu le Fils de l’Homme venir dans Son règne (Mt. 16/28). Six jours après (Mt. et Mc.)2, a lieu la Transfiguration.

Le Seigneur prend avec Lui Pierre, Jacques et Jean et les emmène à l’écart sur une haute montagne. L’Evangile ne nous précise pas quelle montagne, mais la Tradition nous indique qu’il s’agît du mont Thabor3 en Galilée. Il faut remarquer d’abord que, comme Il le fait dans les moments les plus importants, le Seigneur prend avec Lui la « triade apostolique », Pierre, Jacques et Jean4, témoins parmi les témoins, témoins privilégiés. Reflet trinitaire au sein des Douze, sans que le Seigneur jugeât bon de créer une structure nouvelle au sein du collège apostolique. C’est une question d’esprit et non de structure : choix divin libre. La haute montagne symbolise l’élévation spirituelle, le Ciel : le Christ va leur « ouvrir les Cieux ». Saint Luc donne une précision intéressante et importante : le Christ les a emmenés pour prier.

Et c’est pendant qu’Il priait que le Christ fut transfiguré devant eux, c’est‑à‑dire qu’Il fût métamorphosé : Son visage brilla comme le soleil et Ses vêtements devinrent blancs comme la lumière. Pour la première fois le Christ Se révèle et Se montre tel qu’Il est réellement : Dieu. Cette révélation est infiniment supérieure à celle de la Théophanie, où Il fût révélé comme messie, Christ. Les Apôtres Le voient dans Sa gloire incréée. Ce qu’ils voient avec leurs yeux de chair, ce sont les énergies divines incréées qui font pleinement partie de la nature divine mais qui sont distinctes de l’essence de Dieu, totalement inconnaissable.

Ces énergies divines, dans lesquelles Dieu crée et Se révèle, procèdent du Père, sont manifestées par le Fils et communiquées par le Saint‑Esprit. Nous sommes ici au cœur de la théologie trinitaire, le trésor de l’Orthodoxie5. Il faut remarquer que la nature humaine du Christ est transfigurée6 (par le Saint‑Esprit, dont c’est l’ « économie ») puisque la peau de son visage rayonne comme le soleil et que cette lumière divine incréée se communique même à la matière inerte, puisque ses vêtements devinrent blancs comme la lumière. Le cosmos lui‑même est appelé à être transfiguré. Lorsque Saint Séraphin de Sarov fut transfiguré devant Motovilov, en Russie, au 19e siècle7, la neige elle‑même rayonnait de lumière.

Mais le miracle ne s’arrête pas là : les Apôtres voient apparaître Moïse et Elie qui parlent avec le Seigneur, de Son prochain départ pour Jérusalem (précision de Saint Luc), car ils ont hâte que le Seigneur accomplisse le salut de l’Homme et du monde. Ils témoignent avec tous les Justes de l’Ancienne Alliance devant le collège apostolique – représenté par la triade – que Jésus de Nazareth est bien le Messie qu’ils ont annoncé.

Moïse représente la Loi, dont il est l’auteur‑patron et Elie les Prophètes. La Loi et les Prophètes n’avaient qu’un but : l’incarnation du Verbe. C’est chose faite. Le Christ, annoncé par les Prophètes est venu accomplir la Loi, et non l’abolir. Les Apôtres en sont ici les témoins. Cela signifie aussi que Moïse (qui est mort) et Elie (qui n’a pas connu la première mort, mais qui a été enlevé sur un char angélique), sont vivants, vivants et transfigurés (mais en présence du Christ et par Lui, car c’est Lui qui est le Sauveur du monde).

Les Apôtres aussi sont transfigurés, car s’ils n’étaient pas dans la lumière ils ne pourraient pas voir la lumière (Cf. le Ps. 36 (35)/10 : dans Ta lumière nous verrons la lumière), mais ils ne le savent pas8. Pierre, ne sachant ce qu’il disait (Lc. 9/33) dit une banalité qui est hors de propos. Mais cela nous indique que les Apôtres sont heureux, (Maître, il est bon que nous soyons ici), bien qu’ils soient saisis de peur (Mc).

Pierre, avec son bon sens paysan, bien humain, voudrait bien saisir l’instant, arrêter le temps, s’installer (les « tentes » sont des maisons). Mais c’est impossible, car le feu de l’amour divin, manifesté dans la Lumière incréée, est un renouvellement permanent : nul ne peut saisir le feu, on ne peut que le vivre. On ne peut pas emprisonner l’Esprit.

A ce moment‑là, se passe quelque chose d’encore plus étonnant : les Apôtres se trouvent recouverts par une nuée lumineuse : c’est une expression antinomique qui sert à désigner la « ténèbre incréée », la ténèbre lumineuse dont parle Saint Grégoire de Nysse, le caractère inconnaissable et impénétrable de Dieu, le mystère divin9. De cette nuée, une voix exprime cette pensée paternelle : Celui‑ci est Mon Fils bien‑aimé, en qui J’ai mis toute Mon affection : écoutez‑Le. La pensée est celle du Père céleste, mais ce n’est pas Sa voix, car nul ne peut entendre la voix du Père, comme nul ne peut Le voir. La voix qui exprime les pensées du Père, c’est le Verbe de Dieu. Mais le Fils ne peut pas témoigner pour Lui‑même. La voix est probablement celle d’un séraphin (de même qu’à la Théophanie).

Cette révélation est tellement foudroyante que les Apôtres sont, à ce moment‑là, projetés à terre (les disciples tombèrent sur leur face et furent saisis d’une grande frayeur). Ils sont écrasés parce que Dieu leur permet d’entrer, un instant, dans le secret du mystère divin, ce qui est l’extrême limite du possible pour les êtres créés. Au‑delà ils seraient brûlés, se trouvant dans la même situation que les Séraphins.

C’est la plus grande révélation donnée aux Apôtres (et seulement à la triade apostolique) et aussi la plus grande de toute la Bible et de toute l’histoire humaine. A la Théophanie, à Pâques, à l’Ascension, ils n’ont rien « vu ». Ici, ils voient Dieu, tel qu’Il est. Et ils sont témoins des rapports personnels entre le Père et le Fils, par la présence du Saint‑Esprit en eux. C’est le point ultime de la révélation. Ce moment, cet instant est sublime et unique, car nous avons là, réunis autour du Christ, le Ciel et la Terre, les morts et les vivants, l’Ancienne et la nouvelle Alliance. C’est un moment prophétique et eschatologique, dont l’icône rend très bien compte.

Aussitôt après, la vision disparaît. Jésus est seul, parce que Moïse et Elie ont achevé leur mission, et a repris Son apparence ordinaire. Il rassure les apôtres et les relève. Mais Il leur interdit d’en parler jusqu’à ce qu’Il soit ressuscité6, ce qui les plonge dans un abîme de perplexité (se demandant entre eux ce que c’est que de ressusciter des morts ‑Mc. 9/10).

On peut se demander pourquoi le Seigneur gratifie trois de Ses disciples d’une telle vision. Les Pères en ont souvent parlé. Le Christ va bientôt entreprendre Sa « montée à Jérusalem » où Il va être arrêté, jugé, frappé, humilié puis tué. Il voulait absolument révéler à Ses Apôtres, avant ce spectacle horrible et incompréhensible, qu’Il était véritablement et réellement Dieu. Mais les Apôtres ne s’en souviendront qu’après, après Sa résurrection précisément.

Cette fête devrait être la plus grande de l’année : elle est la fête de l’accomplissement du dessein de Dieu, la déification de l’Homme et la transfiguration du cosmos.

Père Noël TANAZACQ, Paris

Notes :

1. La date du 6 août n’a pas de rapport direct avec le cycle liturgique du salut. Si c’était le cas, la Transfiguration devrait être célébrée juste avant le début du Carême. Elle correspond probablement à l’anniversaire de la dédicace de l’église du Mont Thabor, comme c’est le cas pour beaucoup de fêtes liturgiques. Elle est apparue d’abord en Orient (aux 4ème‑5ème s.) et plus tardivement en Occident (dans certaines églises de Gaule et d’Espagne avant les réformes de Charlemagne, au 9ème s. en Italie du Sud et au 12ème s. seulement à Rome, qui ne l’a imposée qu’au 15ème s.). Elle a connu un développement particulier dans l’Eglise d’Arménie, où elle est une des 5 grandes fêtes de l’année, avec un carême préparatoire. Mais le fait de la célébrer au cœur de l’été correspond à son contenu, puisque c’est la période des « fruits ». D’ailleurs, en Orient, on bénit les fruits à la fin de la liturgie et on les partage.
2. Chez Saint Luc : environ 8 jours après. Le Christ fait passer l’Homme du 6 (le refus de l’union à Dieu) au 8 (la Résurrection).
3 Le mont Thabor est proche de Nazareth, Cana et Naïm, à 19 km au Sud‑Ouest de la Mer de Galilée. Il culmine à 562m, ce qui est élevé pour la Palestine.
4. Trois des quatre premiers appelés (il y avait aussi André), tous trois pêcheurs de Galilée.
5. Le dogme de la lumière incréée a été défendu et explicité par Saint Grégoire Palamas, au 14e siècle, lors de la controverse avec les moines calabrais catholiques‑romains qui prétendaient que la lumière du Thabor était créée. Saint Grégoire s’est appuyé sur les Pères et en particulier sur Saint Grégoire de Nysse et Saint Maxime le Confesseur, ainsi que sur toute la tradition hésychaste athonite. On commémore sa victoire le 2e dimanche de Carême, comme un second triomphe de l’Orthodoxie.
6. La nature humaine de Jésus‑Christ a toujours été transfigurée, déifiée, depuis le sein de Sa mère, Marie, mais par abnégation volontaire, par kénose, Il cachait Sa gloire pour pouvoir endosser l’Homme déchu, mourir pour lui et le sauver. Ici, Il fait, au fond, un « miracle » pour les Apôtres, une exception. Après Sa résurrection, Il S’est acquis le droit de Se montrer tel qu’Il est, Dieu. Mais comme le propre du corps glorieux est la liberté, Il n’est pas tenu de Se montrer toujours dans Sa gloire. D’ailleurs, L’Evangile nous dit qu’Il apparut sous une autre forme aux disciples d’Emmaüs (Mc 16/12), qui, comme Marie‑Madeleine, ne L’ont pas reconnu.
7. Fin novembre 1831, un peu plus d’un an après que Saint Séraphin l’eut guéri instantanément d’une maladie incurable, qui le rendait infirme.
8. Saint Séraphin dit à Motovilov, en substance : si vous n’étiez pas dans cette lumière [du Saint‑Esprit], vous ne pourriez pas me voir ainsi [transfiguré]
9. Certains Pères (Saint Ambroise, Saint Grégoire Palamas…) voient dans la nuée lumineuse la présence du Saint‑Esprit.

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