Trouver son chemin avec honnêteté devant Dieu

publicat in L’évangile au Monastère pe 10 Décembre 2010, 10:52

IIeme partie de interview de Sœur Magdalen de la Communauté Saint Jean‑Baptiste, en Essex, Grande Bretagne, Dublin, 24 janvier 2010, à la fin du congrès de Nepsis en Irlande

Il y a des jeunes qui ont, en quelque sorte, peur de se marier. Je ne sais pas ce qu’il en est des autres pays, mais certains Roumains qui ont maintenant la trentaine ou proches de cet âge, se souviennent combien leurs parents se sont battus pour prendre soin d’eux dans les dernières années de la dictature du communisme et presqu’inconsciemment, ont décidé de  ne pas avoir de famille et des enfants avant de s’être fait une situation. Le temps passe et beaucoup d’entre eux sont encore célibataires, quelques‑uns caressant l’idée d’aller dans un monastère. Est‑ce une solution de rester célibataire ou devraient‑ils entrer dans le monachisme ?

Je pense que la décision d’aller dans un monastère n’est pas simplement  une décision « faute de mieux », c’est‑à‑dire « comme rien de mieux ne m’est arrivé, je veux aller au monastère’ ». Toute personne ayant une vraie vocation monastique sait de l’intérieur qu’il n’y a rien d’autre qu’elle désire excepté aller au monastère. Si vous regardez l’office orthodoxe de la tonsure,  vous voyez qu’il y a quatre vœux qui semblent en quelque sorte impliquer un sacrifice – si l’on voit les choses du dehors. Bien sûr c’est tellement volontaire qu’il n’y a en fait pas de sacrifice ;  mais si vous regardez les mots, c’est apparemment un sacrifice : ne pas avoir son propre argent ; obéir – ne pas avoir de volonté propre ; ne pas avoir de relations conjugales (chasteté) ; et rester à la même place. Mais à part ces vœux, qui sont en fait pleins de contenu positif,  je pense que sept ou huit fois, cette question vient :

« Etes‑vous venu ici volontairement ? » ‑ « Pourquoi êtes‑vous venu ici ? » – « Parce que je désire la vie ascétique ». « Y‑a‑t‑il quelqu’un qui vous a contraint à venir ? » – « Non, Révèrent Père. » Les ciseaux pour la tonsure sont placés sur l’Evangile et le prêtre qui va célébrer le service dit au candidat : « Prenez les ciseaux et donnez‑les moi. » Et ensuite le prêtre les remet sur l’Evangile et répète : « Prenez les ciseaux et donnez‑les moi. » Trois fois ! En d’autres termes, c’est volontaire. C’est presque, on pourrait dire, l’opposé d’une ordination où le candidat serait  comme « tiré » vers l’autel, pour montrer que ce n’est pas sa propre ambition, mais la volonté de l’Eglise, les fidèles et l’évêque, et il l’accepte comme la volonté de Dieu, comme la forme de son service. Il y avait en Russie un ancien qui reçut un pèlerin. Et le pèlerin lui demanda :

« Père, recommanderiez‑vous la vie monastique ? » Et l’ancien lui répondit : « Non ». – « Que voulez‑vous dire en ne la recommandant pas ? Ne pensez‑vous pas que c’est une bonne manière de vivre ? » Il dit : « Oui, j’ai vécu moi‑même quarante ans au monastère. Mais vous, si vous vouliez devenir moine, vous frapperiez à la porte trois jours de suite, en suppliant qu’on vous laisse entrer. » Et je pense que, sans ce genre, j’ose employer le mot, d’enthousiasme,  il n’y a pas assez d’inspiration pour la vie monastique. Si quelqu’un est célibataire par choix, c’est son choix. Si quelqu’un est célibataire parce qu’il n’a  trouvé ni sa vocation ni de partenaire, c’est une question de patience et de prière : « Montre‑moi la voie où je dois marcher » et /ou « Trouve‑moi quelqu’un  avec qui je puisse à la fois Te servir et fonder une famille. »

Quelquefois nous entendons les pères spirituels dire : décider de rester célibataire est  ok, mais  comme célibataire vous faites trop souvent votre volonté, parce que vous avez déjà votre façon de vivre , vous n’avez ni une famille pour vous « embêter », ni quelqu’un auquel vous deviez obéir 24 heures par jour. Et ainsi certaines passions peuvent se développer et même vous dominer, sans que vous en soyez conscient.

Je suis d’accord dans le sens où il vaut mieux mettre en pratique l’amour sous une forme de communauté, de vie de famille ou de vie cénobitique. D’habitude, on conseille même aux ermites de commencer à vivre d’abord dans une communauté avant d’aller au désert. Si vous vivez seul, vous ne pouvez découvrir que vous êtes irritable ou impatient ou que vous avez de la volonté propre, ou que vous seriez ennuyé par une certaine habitude chez quelqu’un d’autre. C’est pourquoi la vie en communauté est quelquefois décrite comme des pierres rabotant les angles des uns et des autres. Et c’est clair, il y a un risque à être célibataire, mais bien sûr, vous n’avez pas toujours le choix. Si vous êtes seul alors vous devez être vigilant par rapport à cet égoïsme. Je pense aussi que si vous avez plus de temps à vous et d’énergie et de choix d’activités, c’est peut être pour être plus disponible dans votre paroisse, pour la servir d’une  manière impossible aux parents occupés, et offrir de votre temps et de votre énergie pour aider ceux qui sont trop occupés. Par exemple, je suggère parfois que les célibataires de la paroisse aident par exemple, par du baby‑sitting, afin que les parents puissent aller à un office sans être distraits par leurs enfants, ou en participant à l’organisation dont chaque paroisse a besoin et  ainsi de suite. Ils peuvent aussi donner de leur temps à du travail volontaire dans la communauté.

Mais quelque fois les personnes célibataires se sentent fatiguées d’être célibataires, d’être seules, et elles n’ont même pas l’énergie de s’engager dans la vie de paroisse. Y‑a‑t‑il une solution ?

Je pense que si nous nous sentons sans inspiration, nous avons besoin de prier pour en trouver la solution. Cette passion de la paresse ou de l’acédie peut aussi  attaquer les familles, les parents et les moines et les moniales : manque d’inspiration pour aider les autres et ainsi de suite. Il faut la combattre par la prière et aussi, quelquefois avons‑nous besoin de la combattre en commençant une activité sans égoïsme même sans en avoir de motivation intérieure. Cela peut aussi arriver dans les monastères et les familles : vous vous sentez épuisé de faire la cuisine pour vos enfants et vous commencez à la faire sans amour, mais l’amour vient ; ou vous vous sentez très fatigué pour vous lever tôt pour les vigiles ou pour recevoir des visiteurs au monastère, mais vous commencez, quel que soit ce que vous sentez, et alors l’amour vient. Quelquefois cela peut commencer de l’extérieur.

Ainsi, c’est en quelque sorte un acte de volonté…

Quelquefois, oui !

Mais n’est‑ce pas de l’hypocrisie : faire ce dont vous n’avez pas envie ?

Dans le sens où votre cœur n’est pas sincère, vous pourriez parler d’hypocrisie, mais Saint Jean Chrysostome dit qu’une forme d’hypocrisie, et même de mensonge comme il le dit, est nécessaire dans la vie chrétienne. Parce que si j’étais toujours sincère, montrerais‑je mon dégoût à quelqu’un ? Non, je souris et je montre de l’amour, extérieurement. Du moins, une partie de moi‑même est‑elle un peu aimante, mon visage, même si mon cœur n’est pas encore assez aimant. Autrement j’impose toutes mes passions aux gens, juste pour cette soit‑disante sincérité pour elle‑même. Il vaudrait mieux avoir  deux parts différentes en moi que de me faire entièrement mauvais.

Est‑ce que cela ne risque pas de tourner en une espèce de politesse froide et distante : sourire constamment, avoir tout le temps une aimable parole pour chacun ? Parce que dans le fond, le message est : « Je ne veux pas réellement  m’engager envers vous et vos problèmes, je souris seulement, j’ai une bonne parole et… c’est une attitude aimante. » ? 

C’est certain que cet amour ne va pas assez loin et que ce serait un cas de conscience, de prière et de confession. Mais pourtant, c’est mieux que cet amour de surface pénètre plus en profondeur, plutôt que l’indifférence du dedans aille jusqu’à se montrer au niveau du visage, ce qui peut blesser plus encore les gens.

Ainsi avons‑nous à travailler à l’intégration de cet amour extérieur…

Oui !

Vous disiez que la solution, quand on se sent déprimé et fatigué, est de prier et, dans la prière, de récupérer de la force. Mais quelquefois les gens sont même fatigués pour prier…La fatigue leur fait sentir que Dieu n’est là que pour observer leur moindre mouvement et ils n’ont pas envie de prier un tel Dieu. En fait, ils ont envie de se rebeller et de dire à Dieu : «  Regarde donc ! Je suis en guerre avec toi ; je t’ignore toi et tes paroles ! »

Eh bien, nous ne pouvons échapper à la présence de Dieu en décidant que nous en avons assez de Lui. Dans tous les cas, il vaut mieux faire face à Dieu dans la prière même si la prière commence ainsi : « Seigneur, tu vois combien peu je désire réellement te prier, néanmoins sois miséricordieux envers moi. Seigneur, pardonne mon cœur froid ! » Ou même, comme vous avez employé le mot « rebelle », « rebellons‑nous » du moins d’une manière qui donne à Dieu droit à la parole, et pas seulement en nous plaignant de Lui, sans Lui faire la justice de la chance de Se défendre. Et ainsi, nous prions dans les termes des Psaumes : « Seigneur, pourquoi es‑Tu si loin de moi ? Seigneur, pourquoi tous les pécheurs sont‑ils gagnants ? Seigneur, pourquoi m’as‑tu abandonné ? Seigneur, pourquoi mon cœur est‑il si affligé au dedans de moi ? » Du moins laissez à Dieu une chance de vous consoler et de vous répondre.

Ainsi, est‑il juste d’interroger Dieu ?

C’est un peu risqué de répondre oui et d’encourager le questionnement. Dans une bonne relation à Dieu, toute question devrait venir organiquement. Ceux qui connaissent bien Dieu acquièrent confiance en Sa Providence quoi qu’il leur arrive ou ne leur arrive pas. Disons qu’il vaut mieux questionner Dieu que de Le rejeter hors de sa vie.

Comment nous considère‑t‑Il  lors de ces moments ? Quelquefois nous avons le sentiment qu’Il est fâché contre nous, qu’Il nous considère d’une manière que nous ne désirons pas affronter…

Oui, ce n’est pas toujours facile avec Dieu et, comme l’Ecriture le dit, tantôt notre conscience nous excuse, mais tantôt notre conscience nous accuse aussi. Et parfois la présence de la lumière révèle les ténèbres et la saleté. Mais je pense qu’un faux réconfort ne va pas réellement nous consoler. Il vaut mieux affronter la réalité, mais ne jamais affronter la colère de Dieu au point de cesser de croire en Son amour. Si notre crainte de Dieu atteint un degré tel, alors le message que nous recevons au travers de Sa colère devient en quelque sorte un mensonge diabolique. Il arrive que des mensonges diaboliques soient présentés sous forme de demi‑vérités, parce que c’est juste que Dieu est parfois en colère, oui. Mais d’autre part, Il ne cesse jamais d’aimer chacun de nous. St JeanClimaque dit une parole très frappante, à savoir qu’il s’agit d’un mensonge du diable au moment où nous allons pécher et que les démons nous en disent trop sur l’amour de Dieu qui pardonne. Une parole très frappante ! En d’autres termes, nous avons autant besoin de toujours garder la certitude de l’amour de Dieu que la certitude que Dieu est Vérité et que quelque chose en moi qui est trompeur ou faux ou faussé,  apparaîtra dans la lumière de la Vérité. Nous devrions en être reconnaissants de la même manière qu’il vaut mieux affronter le docteur avec une blessure que de prétendre que tout va bien jusqu’au moment où nous sommes empoisonnés par la gangrène. Bien sûr, en parlant du point de vue spirituel, Dieu peut même guérir la « gangrène », mais il vaut mieux ne pas laisser les choses en arriver là.

Voulez‑vous dire que le sentiment que Dieu est fâché contre nous est en fait notre perception qui est  faussée ?

Non, je pense que parfois c’est vraiment la voix de Dieu qui nous avertit que nous Lui avons déplu pour une raison et qui provoque notre conscience. Nous pouvons prier, « Montre‑moi mes péchés que je puisse me repentir » ; « Pardonne mes péchés connus et inconnus ». Ce que j’appellerais faux serait le sentiment que la colère de Dieu est si fort que je nie qu’Il m’aime. Nous ne devrions jamais en arriver à être poussés au désespoir, et nous devrions toujours croire en Son amour.

Interview de Bogdan Grecu, traduit par Anne Monney