Ajouté le: 11 Mai 2010 L'heure: 15:14

Saint Etienne le Grand et la « porte de la chrétienté »

« Après sa mort et jusqu’à aujourd’hui, on l’appelle le prince Etienne le Saint, non parce que son âme aurait été irréprochable, mais pour ses grandes prouesses qu’aucun de nos seigneurs n’avait jamais accomplis auparavant et qu’aucun d’entre eux n’égalera par la suite. »

(La chronique de Grégoire Ureche)

Saint Etienne le Grand et la « porte de la chrétienté »

Que ce soit par sa foi ou par les épreuves subies tout au cours de son règne brillant, le prince Etienne le Grand (1457-1504) est celui qui incarne le mieux dans l’histoire roumaine la figure du saint prince orthodoxe. Il a été canonisé par l’Eglise orthodoxe roumaine en 1992, une décision qui ne représen-tait cependant que la reconnaissance par le Saint-Synode d’un culte populaire séculaire. Le règne d’Etienne le Grand a été ponctué de faits d’armes héroïques, à chaque fois suivis, selon la tradition, d’une fondation pieuse. Plutôt que d’énumérer la suite des événements de son règne, il nous a semblé plus parlant de reprendre ici quelques extraits des lettres envoyées par le prince à ses alliés chrétiens, au style assurément plus direct et moins formel que celui habituellement utilisé par les chancelleries. Le contexte politique de l’époque était particulièrement difficile, alors que l’Europe toute entière était sous la pression d’une avancée turque devenue encore plus menaçante après la chute de Constantinople (1453).

Le prince Etienne, qui devait payer tribut aux Turcs lors des premières années de son règne, prit l’initiative d’une politique audacieuse qui mit la principauté de Moldavie en position de jouer un rôle décisif dans la défense contre l’avancée ottomane, devenant une « porte de la chrétienté ».

Alors qu’il se préparait à déclencher les hostilités contre le sultan, dans une lettre adressée au pape Sixte IV en 1474, le prince Etienne écrivait: « Nous faisons part à votre Sainteté que nous sommes prêts à lutter pour la chrétienté, avec tout notre zèle, portés par l’élan de notre cœur, et avec toutes les forces dont nous disposons par la grâce de Dieu /…/. Nous exhortons votre Sainteté de ne pas nous laisser seuls face aux infidèles et à nous assurer l’aide des princes chrétiens”.

Après avoir remporté la grande victoire de Vaslui sur les troupes de Soliman Pacha en janvier 1475, Etienne rédigeait une lettre adressée aux princes catholiques dans laquelle il annonçait sa première grande victoire sur les armées envoyées par le sultan Mehmet II, le conquérant de Constantinople, « qui chaque jour rumine comment mener la chrétienté à sa perte ». Mis en colère par la nouvelle de la victoire du prince Etienne, « l’empereur infidèle » se préparait à envahir « pour soumettre avec toute sa puissance notre pays qui est la porte de la chrétienté et que Dieu a protégé jusqu’ici; mais si cette porte était perdue – que Dieu nous garde –  alors c’est toute la chrétienté qui serait en grand danger”.

La même année, le prince moldave envoyait une ambassade au grand prince de Moscou, Ivan III, s’adressant cette fois-ci à un souverain orthodoxe (un « pravoslavnic »). « Votre Majesté sait mieux que nous combien il y eut de terres orthodoxes, grecque, serbe, bulgare, bosniaque– et Dieu les a toutes, pour prix de nos pêchés, données aux infidèles; et maintenant », ajoutait-t-il avec inquiétude, « les Turcs ont traversé la Mer Noire et je suis resté seul, menacé sur deux fronts par les infidèles (il faisait ici référence aux Turcs ottomans et à leurs alliés turco-mongols) et sur trois autres fronts par ceux qui se disent chrétiens et sont en fait encore plus dangereux » (il s’agissait ici d’une allusion à la politique d’expansion des royaumes hongrois et polonais, qui contrôlaient également la principauté roumaine de Valachie). « Il est clair que je ne peux plus tenir longtemps ».

Après avoir subi une lourde défaite devant l’immense armée envoyée en représailles par Mehmet II en 1476, la déception du prince Etienne face à ses alliés chrétiens, qui ne l’avaient soutenu qu’avec de belles paroles, se laisse aisément deviner dans la lettre qu’il envoya l’année suivante au Doge de Venise (1477):

« Tout cela n’aurait pas eu lieu si j’avais su que mes voisins les princes chrétiens allaient se comporter d’une telle manière. Car malgré les serments et les accords que j’avais avec eux, ils m’ont trompé et il m’est arrivé ce qui m’est arrivé. J’ai été attaqué sur trois fronts et je me suis retrouvé tout seul. Que votre Excellence s’imagine à quel point ils étaient plus nombreux que moi. Avec les miens, nous avons fait tout ce que nous pouvions et il est arrivé ce que je vous ai raconté et qui, je le pense, était la volonté du Seigneur en punition de mes péchés. Que son nom soit loué ». Pour conclure, le prince Etienne notait encore une fois avec résignation et réalisme : « si Dieu voudra me laisser sans aide, alors il arrivera de deux choses l’une : ou ce pays périra à coup sûr, ou alors, bien malgré moi, je serai obligé de me soumettre aux païens ».

Monastère PutnaUn autre fameux monastère moldave, celui de Voronetz, fut construit après une victoire prophétisée par un vieux père, Daniel l’Ermite. Saisi de doutes devant la puissance de l’Empire du sultan, Etienne était allé trouver l’ermite afin de lui demander conseil. Après avoir humblement attendu devant sa porte le temps que ce dernier « achève sa prière », il lui confia son désarroi devant la force de ses ennemis : « dois-je soumettre le pays aux Turcs où non ? ». Le père lui répondit de ne pas se soumettre, parce que la victoire serait de son côté ; mais après la bataille, qu’il devrait construire à cet endroit un monastère, dédié à saint George ».

Le grand prince s’est éteint le 2 juillet 1504 « affaibli, comme un homme qui s’était dépensé dans tant de guerres et de fatigues au cours de 47 années de règne » et il fut enterré avec un grand deuil au monastère de Putna, « comme pour la perte d’un père ». La figure du prince Etienne, « homme pêcheur » mais aussi icône de la foi orthodoxe, a traversé les siècles avec les traits sous lesquels il a été représenté dans un célèbre Tetraévangile du monastère de Humor : sur fond doré, le prince, avec de longs cheveux blonds et des yeux bleus, habillé dans un riche manteau de brocart rouge cousu avec des fils d’or, se tient agenouillé et offre plein de dévotion l’Evangile à la Mère de Dieu et à l’Enfant Jésus, assis sur le trône.

Ioana Georgescu‑Tănase (Roma)

Bibliographie:
1. Mircea Păcurariu, Istoria Bisericii ortodoxe române, Bucarest, 2006
2. Monastère de Putna, „Ştefan cel Mare şi Sfânt. Portret în cronică”, éd. Musatinii, 2004

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