Ajouté le: 12 Mars 2010 L'heure: 15:14

Ivresse de week‑end

Ivresse de week‑end

Vendredi soir. De retour d’un long voyage, je rentre à Londres après minuit. En attendant le bus à la station, je suis le témoin de plusieurs scènes déchirantes. C’est bien la première fois que la capitale britannique me choque pour de vrai: l’ivresse règne partout où je porte mon regard. Adolescents et adultes, femmes et hommes, s’appuyant les uns sur les autres ou bien traînant sur le trottoir pour rentrer chez eux. Une femme presque nue franchit le passage pour piétons à quatre pattes ... Deux amants tourmentés se surpassent en gestes lascifs, en offrant aux spectateurs le piètre spectacle des appétits insatisfaits. Des bouteilles brisées ou à moitié vides roulent sans façons. Un homme d’une quarantaine d’années, encore debout, regarde avec une volubilité agressivement joyeuse deux autres partenaires de buvette qui, étant ivres, ne sont plus en état de se relever. Ceux qui, comme moi, attendent dans la station, regardent la scène soit distraits, soit ayant sur leur visage un frisson de dégoût.

Le bus arrive. Deux stations plus loin il s’arrête tout à coup. Au beau milieu de la route une adolescente est allongée comme dans un cercueil. Quelqu’un monte dans le bus et éclaire l’assemblée impatiente: „Rien de particulier. Coma alcoolique.” Les sirènes d’une ambulance vrombissent en s’approchant. L’équipe médicale allonge la jeune fille sur un brancard et l’ambulance s’éloigne dans la nuit. Peu de temps après, un gamin sort la tête par la fenêtre d’une des voitures de la file, en criant éperdument aux passants : „Cheers” (Santé!). 

Je rentre finalement chez moi. Mais je n’arrive pas à m’endormir. Non pas à cause du sifflement d’autres sirènes que l’on entend au loin... Tout simplement, je ne peux pas effacer de ma mémoire les scènes observées cette nuit. Je savais bien que tous les weekends, beaucoup de londoniens font la fête jusqu’à une heure très tardive et se grisent en buvant, mais maintenant je prends conscience, devant la réalité de la scène, qu’elle est beaucoup plus dramatique que je ne le croyais. Une avalanche de questions envahit mon esprit: pourquoi toute cette folie dans la vie de ces gens? D’où vient ce dégoût de leur propre existence? Pour quelle raison préfèrent-ils enlaidir de la sorte leurs visages? Leur ivresse est-elle une libération du stress accumulé pendant la semaine? Ou bien une façon d’étouffer la solitude qu’engendre souvent le « Babel londonien »? Ou bien la peur de faire face au silence de la fin de la semaine, silence qui les confronte au manque de sens qui gouverne leurs vies? Cette ivresse généralisée est-elle le refuge de gens vidés de sens car vidés de sacré ? Je n’ose pas donner une réponse définitive. Je vous laisse la trouver par vous-mêmes.

Au-delà de l’ivresse, plus grave encore me paraît être la conception de beaucoup de britanniques à ce propos. Si, en Roumanie les gens se sentent (en partie) impuissants et gênés lorsqu’on les surprend dans cet état ou lorsqu’ils se rendent compte, le lendemain, de la situation dans laquelle ils se sont mis, eh bien – en Angleterre l’ivresse de la fin de semaine a été quasiment transformée en phénomène culturel. En d’autres mots, elle est devenue si ordinaire, elle est considérée comme tellement naturelle, innocente, qu’il ne vaut pas la peine de la prendre trop au sérieux. Ce raffinement de l’hypocrisie interdit de manière indirecte toute critique envisageable du phénomène. Si l’on ose évoquer cette ivresse du vendredi soir dans un registre négatif, un détracteur surgira sur le champ, pour nous accuser de porter atteinte à l’une des modalités de distraction des britanniques.

J’ai compris que la « soulerie » du weekend est un phénomène qui existe – plus ou moins – dans les rues de Rome, Paris, Barcelone… Je disais auparavant qu’en Roumanie les gens conservent une certaine pudeur face à l’ivresse. Cela ne veut pas dire que – dans une hiérarchie de la moralité – nous sommes supérieurs à d’autres peuples ; il  serait injuste d’alimenter l’orgueil roumain… Le risque d’ailleurs existe, pour certains d’entre nous arrivant dans des contrées britanniques, italiennes, françaises, espagnoles, etc., d’adopter le style de vie de l’endroit, y compris pour ce qui est de l’ivresse du weekend. Mais ne nous y trompons pas : cela ne relève pas de la normalité, aussi élevé que soit le nombre de ceux qui soutiennent cela et vivent ainsi.

Tous les épisodes semblables à celui que je viens de vous raconter révèlent en fait les plaies invisibles de sociétés qui sont loin d’être parfaites. L’ivresse n’est finalement que la preuve la plus visible du fait qu’on n’a pas encore appris à vivre.

Daniel Chira (Londres)

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