publicat in Parole de l'Évangile pe 6 Mars 2010, 04:22
1er dimanche de Carême
(Jean 1, 43 ‑ 51)
Cet Evangile est déconcertant parce qu’il n’a aucun rapport avec le Carême ni avec le Triomphe de l’Orthodoxie. Qu’il n’en ait pas avec ce dernier n’est pas surprenant puisque le lectionnaire byzantin est bien antérieur au 9e siècle1. Par contre, il peut sembler étonnant que la péricope n’ait aucun rapport avec le Carême. Mais dans le lectionnaire oriental, il arrive souvent que les péricopes n’aient pas de rapport direct avec le temps liturgique.
La scène se passe deux jours après la Théophanie et elle est rapportée seulement par St Jean qui en est un témoin oculaire, puisqu’il était disciple de Jean Baptiste2. Dès le lendemain du Baptême du Christ, Jean Baptiste montre Jésus à ses disciples et leur dit « Voici l’Agneau de Dieu », ce qui signifie : voici le Fils de Dieu, le Messie, suivez-Le. Ce jour-là, André et un autre disciple2 rencontrent le Christ, puis Pierre, grâce à son frère André (Jean 1, 35-42).
L’évangéliste nous dit que « le lendemain », c’est-à-dire le surlendemain de la Théophanie, « Jésus résolut de se rendre en Galilée ». Le Christ est venu en Judée uniquement pour se faire baptiser par Jean et révéler au monde qu’Il est bien le Fils de Dieu, le Messie, condition sine qua non pour être cru et reçu par Son peuple d’Israël3. Cette révélation ne pouvait se faire qu’en Judée, terre d’élection entre Dieu et l’Homme4. Mais le Seigneur ne s’attarde pas : Il veut rentrer en Galilée parce qu’Il est pressé de proclamer la « Bonne nouvelle du Royaume » et d’accomplir le salut du monde.
Juste avant de quitter la Judée, il se passe quelque chose d’important : les disciples de Jean passent au Christ. C’est parmi eux en effet que le Seigneur va choisir Ses premiers apôtres. Et cela va se faire à travers une succession de rencontres étonnantes. A partir du moment où Dieu s’est révélé, la vie normale – la vie non déchue – commence à réapparaître. Une rencontre est quelque chose d’extraordinaire : elle est le fait que deux personnes qui ne se connaissaient pas aillent l’une vers l’autre, se regardent, se parlent, se reconnaissent ; la division de Babel est alors abolie.
Il faut remarquer toutefois que l’appel proprement dit des disciples ne se fera pas à ce moment-là, en Judée, mais en Galilée5, à l’exception de Philippe. La rencontre avec le Christ a lieu en Judée, lieu de la rencontre entre Dieu et l’Homme, mais l’appel du Christ à devenir apôtre aura lieu dans la « Galilée des nations » terre de mélange de peuples, parce que la mission du Christ est universelle : Il est venu sauver tous les hommes. Il n’y a donc pas de contradiction entre ce passage de St Jean et ceux des Synoptiques qui racontent l’appel des premiers disciples au bord du lac de Tibériade (Mtt 4, 18-22, Mc 1, 16-20, Lc 5, 1-11), et dans lesquels d’ailleurs Philippe n’est pas mentionné.
Le Seigneur rencontre d’abord Philippe, et aussitôt Il lui dit : « suis-Moi », ce qu’il fait. C’est le mystère du choix divin. Mais le Christ ne le dira pas à Nathanaël, dont la rencontre est pourtant longuement relatée dans l’Evangile. On pourrait se demander : pourquoi ? Il n’y a pas de pourquoi : c’est la liberté de Dieu, point.
Puis Philippe rencontre Nathanaël, autre disciple de Jean Baptiste. Sachant que Nathanaël est un juif pieux et connaisseur des Ecritures, il lui parle dans un langage biblique : « Nous avons trouvé Celui de qui il est écrit dans la Loi de Moïse et dans les Prophètes … », qui ne pouvait que toucher le cœur d’un Juif. Mais il ajoute le nom de la personne : « Jésus le fils de Joseph de Nazareth ». La précision de Philippe, surprenante6, va constituer une épreuve pour Nathanaël. Connaissant bien les Ecritures, il a la réaction d’un vrai juif : « de Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ? ». Tous les juifs pieux savaient en effet que le Messie devait naître en Judée, à Bethléem et être fils de David. Enorme déception de Nathanaël ! On lui dit que le Messie est venu et on lui parle d’un petit village perdu de la Galilée, Nazareth. Il est dépité et répond avec une pointe d’ironie. Philippe ne se décourage pas – parce que, lui, a vu le Messie et il sait qu’il dit vrai – et il redit la très belle phrase prononcée par le Christ lors de son propre appel, la veille, et qui est un modèle en matière de mission : « viens et vois » (Jn 1, 39). Je ne cherche pas à te convaincre à tout prix et je te respecte, mais viens au moins vérifier par toi-même.
Alors se passe la rencontre entre Jésus et Nathanaël qui est forte et belle. Le Seigneur ne lui laisse pas le temps d’ouvrir la bouche : sachant que Nathanaël ne peut pas aller à Lui, Il va d’emblée vers lui et lui fait une révélation personnelle : « Voici un véritable Israëlite, en qui il n’y a point d’artifice ». Il aurait pu lui dire : j’habite à Nazareth, mais je suis né à Bethléem. Mais Dieu n’a pas ce type de relation avec nous, formelle, intellectuelle, rationnelle. Dieu est la vie et Il a une relation vivante avec les hommes : Il connaît chaque homme par son nom, car Il les a créés tous. Et Sa relation avec nous est directe, car nous sommes de Sa famille, nous sommes Ses enfants.
Nathanaël est stupéfait : « d’où me connais-tu ? ». On ne s’est jamais rencontré, on ne se connaît pas et Tu sais tout de moi. Le Seigneur lui révèle alors un miracle : « avant que Philippe t’appelât, quand tu étais sous le figuier, Je t’ai vu ». Ce figuier n’était certainement pas visible du lieu où se trouvait le Seigneur, pour que Nathanaël comprenne bien le miracle. Mais cela a aussi un sens symbolique. Le figuier représente la Loi7 : être « sous le figuier » c’est être sous la Loi, qui a été donnée par Dieu à Moïse pour préparer la venue du Messie. Nathanaël ne s’y trompe pas : en un instant il se convertit et dit une des plus belles phrases de l’Evangile : « Rabbi, Tu es le Fils de Dieu, Tu es le roi d’Israël ». Quelle admirable confession du Christ par un juif, par un enfant d’Israël ! Nathanaël était vraiment ce que le Seigneur avait dit de lui : un juif intègre, honnête, qui ne triche pas. Il a d’abord douté, mais honnêtement, sans malice, par obéissance à la Loi. Mais dès que le Seigneur lui eût donné une « preuve » (qui ne valait que pour lui-même, adaptée à lui) aussitôt il a changé, aussitôt son cœur s’est ouvert et il a confessé le Messie. L’attitude de Nathanaël est totalement différente de celle des Pharisiens et des prêtres, qui avaient la possibilité de vérifier que Jésus était le Messie, mais qui ont triché et menti, par intérêt, pour garder leur pouvoir et leurs honneurs.
C’est un enseignement pour nous. L’intégrité est un bouclier spirituel : elle permet la vérification intérieure. Un homme intègre peut être enseigné et repris : il peut changer, mais pas un menteur, qui est prisonnier de son mensonge. Dieu répond toujours à l’Homme lorsque son doute est vrai et sincère. L’homme intègre finira toujours par découvrir la vérité : Dieu la lui révèlera. Un homme intègre est déjà sur le chemin de la ressemblance à Dieu.
Et face à cet homme qui fait spontanément une extraordinaire profession de foi (le rabbi Jeshouah de Nazareth est, à ce moment-là, totalement inconnu !), le Christ fait une révélation exceptionnelle : « …vous verrez désormais le Ciel ouvert… » : Je suis venu révéler Dieu, ouvrir le Ciel, écarter la Ténèbre incréée, dévoiler le mystère du Dieu unique en trois personnes…. « et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’Homme » : cela signifie que Celui qui est descendu sur la Terre est le même que Celui qui siège dans les Cieux, avec le Père et l’Esprit-Saint. Même dans Son incarnation, le Fils est entouré des 9 cercles angéliques, comme le Père et l’Esprit. C’est pour cette raison que le Christ utilise l’expression « Fils de l’Homme », c’est-à-dire Celui qui s’est incarné.
Père Noël TANAZACQ (Paris)
Notes :
1. Le Triomphe de l’Orthodoxie : après plus d’un siècle de la terrible crise iconoclaste, qui déchira l’Eglise, surtout en Orient, même après le 7ème concile œcuménique (Nicée II, 787) le patriarche Méthode de Constantinople rétablit solennellement le culte des icônes et fit confirmer les décisions des sept conciles œcuméniques par un concile local, en 843, avec l’appui de la régente Théodora, veuve de l’empereur iconoclaste Michel III. La cérémonie finale eût lieu le 1er Dimanche de Carême (11 mars 843), qui devint par la suite celui du Triomphe de la foi orthodoxe sur les hérésies.
2. Probablement celui qui était avec André, selon les exégètes. Voir les lignes suivantes.
3. Seul Dieu pouvait révéler que Jésus était Dieu, et seul le Père pouvait révéler qu’Il était Son fils.
4. C’est en Judée, à Jérusalem, qu’il y a le Temple « habitation de Dieu avec les hommes », image du Royaume céleste.
5. Après le jeûne de 40 jours du Seigneur au désert et sa tentation par Satan, et après qu’Il eût quitté Nazareth pour venir s’installer à Capharnaüm, dans la zone la plus romaine de la Galilée.
6. Lorsque André avait rencontré Jésus la veille, il avait simplement dit à son frère, Simon : « nous avons trouvé le Messie »
7. Dans la littérature rabbinique, le figuier représente l’Arbre de la connaissance du bien et du mal. Chez les Pères de l’Eglise, il représente la Loi ou la Synagogue.