Ajouté le: 1 Octobre 2011 L'heure: 15:14

L’empire byzantin au temps des croisades

L’empire byzantin au temps des croisades

Le temps des croisades marque le déclin de l’Empire byzantin, avec des conséquences importantes pour l’Église orthodoxe. En fait, la seconde moitié du XIe  siècle vit l’empire byzantin traverser une période de turbulences, en l’absence d’une dynastie stable sur le trône. C’est dans ce contexte qu’en 1071 la grande dynastie turque des Seldjoukides remportait une victoire spectaculaire à Mantzikert (Anatolie) sur les troupes byzantines qui lui permettait de s’installer dans toute l’Asie mineure, et presque jusqu’aux portes de Constantinople. Cependant, un nouvel empereur, Alexis Ier Comnène, réussit à s’imposer et put repartir avec succès à la reconquête des terres perdues. Le règne d’Alexis Comnène fut l’occasion d’une véritable renaissance politique et culturelle de l’empire. Toutefois, Alexis Comnène, qui manquait de soldats, fit parvenir en 1095 au pape Urbain II une ambassade, par laquelle il lui demandait de lui envoyer quelques troupes de chevaliers. Mais le pape Urbain II avait d’autres projets, ce qui a surpris les Byzantins, qui ont du faire face à un phénomène nouveau : les croisades.

I. Les relations des Byzantins avec la nouvelle monarchie papale après le schisme de 1054 

Pour comprendre le déclenchement des croisades il est utile de s’arrêter un peu sur les relations entre Rome et Constantinople au XIe siècle, siècle marqué par la réforme de la papauté – dont il a été question dans les articles précédents – et par le schisme de 1054, appelé plus tard « le grand schisme » entre Rome et Constantinople, qui dure jusqu’à présent. Le 16 juillet 1054 les légats du pape Léon IX ont déposé sur l’autel de Sainte Sophie une bulle d’excommunication du patriarche Michel Cérulaire, ce dernier répliquant par l’anathème lancé contre le pape. Le pape reprochait à l’Église de Constantinople qu’elle ne reconnaissait pas son autorité, qu’elle aurait modifié le Credo en enlevant le Filioque et qu’elle aurait des pratiques liturgiques différentes de l’Église de Rome. Nous ne nous arrêterons pas ici sur les problèmes théologiques (nous avons déjà montré que le Filioque a été introduit dans l’Église des Francs par Charlemagne en 794 et adopté par Rome très tard, en 1014, sous la pression de l’empereur germanique). Des excommunications réciproques avaient déjà eu lieu par le passé et les différences dogmatiques ou liturgiques auraient pu être discutées dans le cadre d’un nouvel concile oecuménique, mais la nouvelle ecclésiologie de Rome, à savoir la réorganisation de l’Église en une monarchie papale, était inacceptable pour Constantinople, qui perpétuait la tradition synodale de l’Église. Les Byzantins comprenaient que, au‑delà des questions théologiques, le but de la papauté était l’affirmation de son autorité suprême sur l’ensemble des chrétiens et des États chrétiens, en Occident comme en Orient, ce que les décrets des papes réformateurs affirmaient ouvertement.

C’est le pape Grégoire VII qui a été le premier à formuler le projet de croisades en Terre Sainte en passant par Constantinople, mais ce n’est qu’à la fin du XIe siècle que ce projet a pu être mis en oeuvre par le pape Urbain II. Au concile de Clermont de 1095, célèbre pour le grand appel à la croisade qui y fut prononcé, le pape Urbain II a mis en avant lui aussi l’argument selon lequel l’Occident devait venir en aide aux chrétiens d’Orient contre les musulmans, le but final étant la libération de Jérusalem, cité dont le rôle pour le salut des fidèles a été complètement redéfini. Mais l’objectif des Byzantins n’était pas la prise de Jérusalem ‑ dont ils n’exagéraient pas l’importance pour la foi chrétienne, tournée vers la Jérusalem céleste – mais simplement la défense de l’empire contre l’avancée musulmane. En réalité, la venue des croisés a apporté plus d’inconvénients que de secours pour les Byzantins, car, d’une part, les croisades ont motivé l’union défensive des forces musulmanes qui étaient jusqu’alors divisées, et d’autre part elles ont mis en danger Constantinople même, qui a fini par tomber aux mains des Francs et des Vénitiens en 1204 (la IVe croisade), un traumatisme inouï qui, malgré la réinstallation de l’empereur en 1261 va marquer le déclin et la chute de Byzance.

II. La première croisade: des murs de Constantinople à la prise de Jérusalem

« L’empereur Alexis entendit la rumeur de l’arrivée imminente d’innombrables armées franques. […] Mais la réalité fut beaucoup plus grave et terrible que tous les bruits qui couraient. Car ce fut l’Occident tout entier, tout ce qu’il y a de nations barbares habitant le pays situé de l’Atlantique à l’Adriatique, qui émigrait en masse, cheminait familles entières et marchait sur l’Asie en traversant l’Europe d’un bout à l’autre ». Voici comment Anne Comnène, la fille de l’empereur Alexis Ier Comnène, se rappelait la première arrivée des croisés à Constantinople en chemin vers Jérusalem en 1096. L’incompréhension des Byzantins était totale devant la foule en marche: ils attendaient une troupe de chevaliers mercenaires, mais ils se sont retrouvés devant une masse anarchique de gens sans armes, de femmes et d’enfants portant le signe de la croix et n’ayant qu’un seul but : la délivrance de Jérusalem. En chemin ils effrayaient les habitants avec leurs pillages, étant affamés et fanatisés par les prédications de leurs chefs, comme le célèbre Pierre l’Ermite, le principal personnage de cette première vague de la première croisade, appelée aussi « la croisade des Pauvres ». Elle est suivie par la soi‑disant « croisade des Barons » menée par les grands féodaux de l’Occident accompagnés par des chevaliers de renom. L’empereur Alexis réussit à conclure un accord avec eux et grâce à leur appui Nicée est reconquise, les troupes avancent vers Antioche, mais au cours du siège de cette importante cité les relations se gâtent. Alors les croisés continuent sur leur propre compte et réussissent à reconquérir Antioche. C’est ici que commence la fondation des premières entités politiques des Latins catholiques au Moyen Orient. Le succès est couronné par la prise de Jérusalem en 1099, ce qui retentit dans tout l’Occident comme une grande victoire symbolique.

III. Une innovation: la croisade en Terre Sainte comme instrument du rachat des péchés

Les croisés ont surpris les Byzantins pour plusieurs raisons, dont la plus importante était la manière dont ils comprenaient la foi chrétienne et la voie du salut. Un acte de violence comme la guerre était prêché par l’Église même et justifié par les nouveaux canons du pape comme instrument du rachat des fautes : « à quiconque aura pris le chemin de Jérusalem en vue de libérer l’Église de Dieu […] le voyage lui sera compté pour toute pénitence» (Concile de Clermont de 1095). Les pèlerinages aux Lieux Saints existaient déjà, mais cette fois‑ci on aboutit à une confusion entre pèlerinage et guerre sainte, ainsi qu’il y a une confusion entre le rôle du prêtre et celui du soldat, les Byzantins ne comprenant pas chez les croisés les pratiques liturgiques des prêtres‑soldats sur le champ de bataille. La Jérusalem terrestre, exaltée comme centre du monde et porte de la Jérusalem céleste, devient un élément central de la piété chrétienne occidentale, les croisés rêvant de mourir là‑bas et d’être enterrés le plus près possible du Saint Sépulcre, en vue de la Deuxième Venue du Christ, attendue par eux à cet endroit‑là. Ceux qui tombent à la croisade sont automatiquement désignés comme martyrs du Christ. Il est vrai que certains empereurs byzantins avaient eux aussi essayé parfois d’introduire ce genre de conception dans l’armée byzantine ou dans l’Église, mais l’Église ne l’a pas acceptée dans la définition de la foi et du culte orthodoxe (par exemple, le patriarche s’est opposé à l’empereur Nicéphore Phokas qui avait demandé que les soldats morts pour l’empire soient reconnus et célébrés comme martyrs par l’Eglise). Ils sont martyrs seulement au sens d’un sacrifice humain par lequel le pays est sauvé et non au sens de la participation au mystère du sacrifice du Christ sur la croix, qui Lui seul sauve l’humanité.

La série des croisades a donc eu pour conséquence de creuser encore plus la rupture entre l’Église de Rome et l’Église de Constantinople. Mais il ne convient pas de juger seulement de façon négative les croisades, un phénomène très complexe sur lequel les historiens de tous bords n’arrêtent pas de revenir. Beaucoup de ceux qui quittaient leurs maisons et prenaient le chemin si périlleux de la Terre Sainte avec la croix cousue sur le vêtement étaient menés par un désir sincère de racheter leurs fautes par un acte de sacrifice. Malgré les mauvaises actions commises en chemin, ils vivaient leur propre expérience du pèlerinage. Ils s’engageaient non seulement dans une aventure fanatique – comme on l’a souvent interprété de façon simpliste‑ mais aussi dans un parcours spirituel, qui était accompli selon la spiritualité spécifique qui se développait alors en Occident.

Ioana Georgescu Tănase

Bibliographie:

1. Jean Meyendorff, Aristeides Papadakis, L’Orient chrétien et l’essor de la papauté, Cerf, 2001.
2. Michel Balard, Les Latins en Orient, PUF, 2006.
3. Elisabeth Malamut, Alexis Ier Comnène, Ellipses, 2007.

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