LE BANQUET CELESTE

publicat in Parole de l'Évangile pe 5 Septembre 2009, 20:08

14e dimanche après la Pentecôte (Matt. 22, 1‑14)

 

Le Seigneur a raconté cette parabole peu après les Rameaux, dans un moment de tension et d’affrontement avec les Juifs, furieux de Le voir acclamé comme Messie par les enfants dans le Temple. Il répond à leurs questions‑pièges par des paraboles à fort caractère de jugement, notamment celle des Vignerons homicides et celle du Banquet céleste. Cette dernière est aussi rapportée par St Luc (Lc 14, 15‑24), mais dans un contexte différent et avec une tonalité différente.Notons d’abord qu’il s’agit d’une parabole sur le Royaume de Dieu, c’est‑à‑dire sur le but de la vie humaine. La vie éternelle, paradisiaque, est un royaume dans lequel tous les hommes vivront en symbiose avec Dieu et se réjouiront avec Lui, partageront Sa vie : quoi de plus convivial qu’un banquet et de plus heureux qu’un mariage ? Le but de la vie est le Bonheur. 

Ce roi est le Père céleste. Il organise une noce, c’est‑à‑dire un banquet nuptial, pour Son Fils unique, le Christ. La fiancée n’est pas nommée, mais il ne fait aucun doute qu’il s’agisse de l’Eglise. Ces épousailles sont celles de Dieu avec l’Homme, du Christ et de l’Eglise, car c’est bien le Fils de Dieu qui s’est incarné et qui a épousé l’humanité. Le Père envoie des messagers appeler aux noces « ceux qui étaient invités ». Ils symbolisent les anges (surtout lors des deux jugements), mais aussi les Prophètes qui, à chaque génération, ont été la bouche du Saint‑Esprit pour rappeler à Israël son Alliance avec Dieu. Toute l’humanité n’est‑elle pas invitée ? Pas encore. A un repas de noce, on invite les intimes, la famille. Ici, il s’agit de la « famille de Dieu » c’est‑à‑dire d’Israël, qui a accompli l’Incarnation du Verbe. Le reste de l’humanité sera invité « après » : la suite de la parabole en témoigne. Israël est une sorte de « laboratoire de l’humanité ». Premier étonnement : «  ils ne voulurent pas venir ».Signe de la volonté libre de l’Homme (et de son ingratitude) : Dieu n’impose rien, pas même le bonheur. Mais Dieu est persévérant : ce qu’Il a posé s’accomplira.

Il envoie donc une deuxième vague de prophètes avec un message plus explicite : le festin est prêt. Même réponse des hommes : non ! Ton banquet ne nous intéresse pas, nous avons d’autres choses à faire. Les hommes préfèrent aller « aux champs ou à leur trafic », c’est‑à‑dire à leurs affaires terrestres, qui leur apportent la nourriture et la puissance. Ils ont oublié Dieu et préfèrent vivre leur vie. Il y a même pire : certains outragent les serviteurs et les tuent. Là, il s’agit à coup sûr des prophètes d’Israël, qui ont été persécutés et martyrisés parce que leur parole gênait, vérifiait les cœurs. Il est plus facile de tuer un prophète que de « déchirer son cœur » (Cf. Isaïe). Mais le Roi est tout‑puissant : Il reprend et châtie. Qu’on se souvienne de ce que dit le Saint‑Esprit par la bouche du prophète Isaïe : Je siffle [les Assyriens] comme des abeilles …1  L’armée assyrienne anéantira Jérusalem et les Néo‑Babyloniens déporteront les enfants d’Israël en Mésopotamie.

Jusqu’à ce point de la parabole, tout paraît « normal », c’est‑à‑dire conforme à l’histoire et à ce que nous pensons de Dieu. C’est maintenant que le Christ révèle quelque chose de totalement nouveau, d’impensable pour les hommes, et qui va accentuer la colère des prêtres et des pharisiens.

Le Roi ne change pas Ses pensées : Il veut que la salle des noces soit pleine et elle le sera. Il prononce d’abord un jugement, une sentence terrible sur les premiers invités : « les conviés n’en étaient pas dignes ». Et pourtant ces conviés sont les enfants d’Israël qui avaient initialement écouté la Parole de Dieu et qui ont engendré le Messie. Attention à nous, les Chrétiens ! Il ne suffit pas de l’apparence extérieure : sommes nous fidèles à la Nouvelle Alliance ? Puis il donne un ordre étonnant : allez en dehors de la Ville (Jérusalem, le lieu sacré de la rencontre de Dieu avec l’Homme) dans la campagne, là où les hommes n’ont pas même entendu parler de Dieu, et appelez ceux que vous trouverez, le tout‑venant, n’importe qui. Car tous ces hommes, même s’ils ne connaissent pas Mon Saint Nom, Je les ai créés, Ils sont à Moi et Je les aime. Les serviteurs agissent promptement. Et ainsi, nous, les Gentils, les païens, les idolâtres, sommes invités à la table de Dieu, au Banquet eucharistique. Nous qui ne sommes pas de la descendance charnelle d’Abraham, nous qui étions comme des animaux, ne sachant pas faire la différence entre le bien et le mal (« méchants et bons »)2 , devenons les invités de Dieu, sans avoir fait aucun effort. Chez St Luc, il y a une précision étonnante : le Roi dit, parce qu’il y a encore de la place dans la salle : « … et ceux que tu trouveras, contrains‑les d’entrer, afin que Ma maison soit remplie » (Luc 14, 23). Cela signifie : persuade‑les, car ils n’ont aucun discernement et sont incapables de savoir ce qui est bon pour eux3 ; il ne s’agit pas d’une contrainte extérieure, mais plutôt de l’attitude persuasive d’un père vis‑à‑vis de ses enfants. Enfin, la salle est pleine : c’est l’Eglise.

Alors le Roi entre « pour voir ceux qui étaient à table ». C’est un moment sublime : la rencontre du Dieu incréé avec l’humanité qu’Il a crée, le face à face de l’Homme avec Dieu ! Mais il se passe un évènement  qui est l’un des plus énigmatiques et des plus théologiques de l’Evangile. Le Roi aperçoit « un homme qui n’a pas revêtu l’habit de noces », c’est‑à‑dire qui n’a pas le vêtement blanc des baptisés, l’aube : il n’est pas revêtu du Christ. Et le Père céleste de s’étonner : « Mon ami, comment es‑tu entré ici sans avoir revêtu un habit de noces ? » Comment as‑tu pu entrer dans la Maison de Dieu, c’est‑à‑dire dans l’intimité de Dieu, dans la proximité de Dieu, sans être devenu comme Dieu, ressemblant à Dieu, sans avoir été lavé du péché par Mon Fils, que J’ai envoyé sauver le monde.

Nous pouvons d’abord remarquer l’étonnement du Roi : il signifie que Dieu n’est pas comme un marionnettiste qui tirerait les ficelles. Tout n’est pas prévu d’avance, préfabriqué, préformaté : il y a un espace de liberté pour l’homme, une marge de manœuvre. Le contenu théologique est plus difficile : cela signifie probablement qu’il y a une voie possible pour les traditions religieuses non christiques, pour l’effort spirituel de l’humanité pré‑christique. Qu’on se souvienne des magiciens d’Egypte qui avaient fait des prodiges : Moïse les avait vaincu, mais non sans mal. La connaissance de la création et du monde angélique, céleste et déchu, peut conduire à une connaissance spirituelle élevée et à une certaine puissance intérieure. Le Roi avait dit : prenez tout ceux que vous trouverez. Dans le « filet », il y avait ce poisson : il a été invité. Pour comprendre ce jugement divin, qui intervient avant la consommation du banquet, il faut s’appuyer sur la théologie de St Ephrem le Syrien à propos des fins dernières et du péché irrémissible, et sur l’expérience spirituelle de St Silouane de l’Athos, qui sont en parfait accord, à 16 siècles d’intervalle3. Il y a des péchés qui sont remis gratuitement et d’autres dont la rémission suppose de terribles souffrances, dans le but d’amener l’homme à changer son cœur : c’est cela l’enfer éternel. Cet homme a eu une rémission gratuite de ses péchés, puisqu’il a pu entrer. Mais, après, il faut changer : après être entré, c’est‑à‑dire, après avoir franchi la porte du Ciel (par la première mort), il fallait qu’il change, qu’il connaisse (reconnaisse) le Christ, pour être revêtu du vêtement blanc des baptisés. Or, il ne l’a pas fait, c’est‑à‑dire qu’il n’a pas changé ses pensées : il est demeuré « païen » face à Dieu. Or cela est impossible ontologiquement, car il faut être dans la lumière divine pour voir Dieu (« Dans Ta lumière, nous verrons la lumière » : les Apôtres n’ont pu voir le Christ transfiguré que parce qu’ils étaient dans Sa lumière).

Alors la sentence est terrible. C’est un jugement divin4 : « jetez‑le dans les ténèbres extérieures… ». Cet homme avait échappé gratuitement aux peines de l’enfer, il va devoir y aller par sa propre faute, pour ne pas avoir voulu changer. C’est une des plus grandes leçons de théologie de l’Evangile. L’homme demeure libre, même après sa mort, même dans le Royaume de Dieu. Notre adhésion au Christ doit être volontaire et libre, parce que l’amour est libre. Sans ce don libre de soi‑même, il n’y a pas d’amour.

Père Noël Tanazacq

Notes:
 
1. Is. 7, 18
2. Cf Jonas et les habitants de Ninive, qui ne savaient même pas distinguer leur droite de leur gauche.
3. St Ephrem le Syrien (306‑377) : Commentaire de l’Evangile concordant, X/II‑III (S.C.n°121, p.184‑188). St Silouane de l’Athos (+1938), qui a eu une très longue expérience spirituelle de l’enfer éternel.
4. Mais un jugement personnel. Le premier jugement était collectif (la ville détruite). Cela correspond aux 2 jugements de l’Homme : le jugement personnel, après la mort de chacun, et le jugement universel, à la fin des temps.