publicat in Anniversaire pe 2 Mars 2023, 05:39
L’offrande au Christ Pasteur
En cet anniversaire du ministère épiscopal de notre Père en Dieu, notre archevêque le métropolite Joseph, nous apportons avec piété notre offrande – la théologie est oblative : un cierge vierge, la pincée d’un rare encens, une prosphore parfumée, un cristal de vin vieux, une fiole d’huile, un peu d’argent, et notre diptyque, gravé à l’ancienne sur des tablettes de marbre.
Celui-ci porte, à gauche, le nom de notre évêque titulaire, de ceux du Synode métropolitain et du Saint-Synode de notre Église souveraine ; et on y lit, à droite, la mémoire de hiérarques modèles : Jacques de Jérusalem, le premier évêque de l’Histoire ; Irénée qui dénonça les hérésies ; Ignace le Théophore ; Nicolas le Thaumaturge ; les trois saints Hiérarques1; les grands charismatiques Germain d’Auxerre, Martin de Tours, et, en notre temps béni, Jean de San Francisco l’Acémète, et le beau Nectaire qu’on ne put humilier parce qu’il était humble.
Plus bas que le Christ Pasteur, Ascète et Théologien ; en dessous du sacerdoce de la Mère de Dieu ; « de peu inférieur aux anges » (Ps. 8, 6), se tient l’Évêque, dressé pour la prière, siégeant pour présider, agenouillé pour s’immoler de bon gré. La conscience de l’Église voit dans l’Évêque l’icône du Christ Pasteur2 : couronné de la mitre symbole de l’univers, tenant le bâton pastoral, l’Évangile à la main, revêtu du pallium, figure de la brebis que porte le berger, des ornements liturgiques montrent en lui le Grand-Prêtre du Temple et le sacerdoce selon l’ordre de Melchisédech : c’est le Christ grand-prêtre qui officie par le ministère épiscopal3.
Le Christ image du pere
Épiscope, l’Évêque est le sur-veillant, le sur-veilleur, le sur-voyant, le sur-priant, le vigilant, celui qui ne dort pas, tel Jean l’Acémète de San Francisco. La nuit, le tumulte des séismes et des guerres l’arrache au sommeil, comme Germain de Paris par les souffrances de son peuple. Il en est que réveille le repentir, l’horreur intenable d’avoir béni une guerre fratricide… Nos saints évêques, quand ils dorment, « leur cœur veille » (Cantique 5, 2), à l’image du Christ des icônes romanes, crucifié les yeux ouverts pour veiller sur le monde. La veille du Pasteur est l’antidote de l’insomnie maudite du Diable qui ne dort pas. « Entrant dans l’église à la troisième heure de la nuit, tu n’en sortais plus avant la lueur du jour et le cours complet du chant de ceux qui psalmodiaient. Et quand tu prenais du repos, quelque chose de la plainte des malheureux ou des pauvres venait te préparer une croix sur ton lit », dit l’office à saint Germain de Paris4.
L’Évêque est, au milieu du peuple de Dieu, à l’image et à la ressemblance du Christ par son amour paternel, sa sollicitude, sa compassion, sa simplicité et les miracles que le Père céleste accomplit à sa prière. Charismatique, thaumaturgique, le ministère épiscopal est le ministère de l’amour et de la miséricorde. À Dieu seul revient le nom de Père et, quand nous le donnons à notre pasteur, nous désignons celui-ci comme l’image du Fils en qui, par l’Esprit, on voit le Père (cf. Jean 14, 9). Aux saints fidèles qui invoquent l’Esprit en épiclèse continuelle, est donné de voir, dans l’icône, la personne invisiblement présente qui y est dessinée. Toute la théologie de l’Église découle de celle des saintes icônes. Dans le visible de l’épiscopat nous voyons le Christ invisiblement présent par la grâce de l’Esprit très saint et très bon. Quand, dans le sanctuaire, l’Évêque tient la place du Christ, par exemple derrière l’autel, il ne remplace pas le Seigneur, il le figure iconographiquement. L’Évêque n’est ni Seigneur, ni Sauveur, ni Messie. Il désigne apophatiquement le Christ, et Celui-ci n’a pas de vicaire : Il est présent avec nous « jusqu’à la fin du monde » (Matthieu 28, 20). La tâche charismatique de l’Évêque est d’être toujours davantage l’icône, antitype de son type. Le respect que nous portons à l’Évêque, devant qui nous nous prosternons et dont nous embrassons les mains, s’adresse à son modèle. C’est pourquoi l’Évêque est humble : l’icône est humble, parce qu’elle n’attire pas à elle-même, elle renvoie à celui qu’elle montre.
La paternité de l’Évêque est palpable dans sa présence. Non seulement « en ligne », mais en chair et en os, en un ministère de proximité, l’Évêque est celui dont à tout moment les fidèles, comme des enfants prodigues, vont chercher l’embrassement tendre et sans jugement. La joie de nous voir et de nous serrer sur son cœur est à l’image et à la ressemblance de la joie divine qui a sa source dans le Père, sa communion dans l’Esprit et son resplendissement dans le Fils. Il y a, est-il dit, plus de joie auprès du Père pour le repentir des pécheurs que pour l’intégrité des justes (cf. Luc 15, 10). Le ministère épiscopal, dans sa sainteté, est le ministère de la réconciliation avec le Père céleste. Il t’ouvre la porte du Royaume. Il te reçoit comme citoyen de la Cité céleste, par le saint baptême, par l’onction, par la communion eucharistique – par l’absolution infatigable de tous tes péchés. L’actualité de l’épiscopat en notre temps est tout particulièrement dans la tendresse du Père que, comme icône du Fils, il montre à tous. Toute paternité trouve sa source dans l’Église, dont le Fils est la seule Tête, Lui l’Évêque de nos âmes.
Comme tous les ministères de l’Église, l’épiscopat est collégial. Le Christ Pontife est unique : les évêques sont plusieurs, et se distinguent ainsi de lui dont ils forment seulement les icônes plus ou moins fidèles. Il n’existe du reste aucun ministère – celui des prêtres, des diacres et des laïcs – qui ne soit collégial. Seul le Christ est l’Évêque des évêques. Aussi parle-t-on des évêques au pluriel. Dans leur communion de foi, de prière et de comportement, ils forment une sainte couronne attestant comme toute couronne la présence de l’Esprit. Ils célèbrent ensemble ; ils confessent ensemble la vraie foi ; ils décident ensemble pour le peuple de Dieu et pour le salut du monde. L’Évêque au singulier, Martin, Mélèce, Antime, est toujours organiquement membre d’un synode, que celui-ci soit local, national ou panorthodoxe. Un évêque seul, hors d’une collégialité, ne serait plus évêque.
L’épiscopat est toujours territorial : l’Évêque, consacré pour une ville précise, sanctifie par sa sollicitude paternelle un espace et un temps donnés par Dieu. Et parce qu’il est attaché à un lieu, sa consolation peut à toute occasion être trouvée. Les chefs d’État eux-mêmes auraient tort de ne pas consulter son discernement et sa sagesse messianique. En certaines époques, l’Évêque était, dans un empire, le seul citoyen stable que pouvait trouver le Pouvoir.
La plus haute idée qu’on puisse se faire de l’épiscopat, surtout dans les temps troublés, vient ainsi du resplendissement de l’amour du Père dans le Fils par le saint Esprit au sein d’un ministère qui est la plus haute responsabilité qu’un être humain puisse assumer sur la terre comme au ciel. Dans le monde qui vient, nous ne savons pas si les ministères perdureront : peut-être n’ont-ils été donnés que pour la figure de ce monde et comme instruments pour construire en bons ouvriers de la Vigne le Corps du Christ Sauveur. Dans le siècle futur, resplendiront, au-delà des ministères, au-delà des genres, au-delà des ethnies, la sainteté des personnes, hypostases créées et transfigurées dans l’intimité du Père. Notre considération et notre respect filial s’adresse aux évêques parce que nous leur sommes confiés jusqu’à ce que, à la fin de ce monde, vienne Celui dont ils sont l’image.
Le Christ ascete
Depuis des siècles, l’Évêque, choisi parmi les moines et les vierges, dessine l’icône de l’Homme du désert, le Christ vainqueur de Satan, de ses œuvres, de son culte, de ses anges et de toutes ses illusions5. Chaste de l’amour de l’argent et de l’idole du pouvoir, le Christ Ascète, mû par l’Esprit du Père, est le pasteur libre d’aller jusqu’au bout de l’amour paternel. Il déjoue les pièges du Démon, Il exorcise son peuple et par lui le monde entier. Il prie avec des larmes de sang pour le monde, pour ceux qui croient et pour ceux qui ne croient pas encore. Il est le Pasteur de tous les hommes et Il donne sa vie pour eux, dans la joie indicible de montrer de quel amour Il les aime. Ce qu’il fait au plus petit d’entre nous, c’est pour le Christ Pasteur et Agneau qu’il le fait (cf. Matthieu 25, 31-46).
L’apôtre Paul choisit l’évêque entre les chefs de famille gérant bien leur maison (Tite 1, 5-9) : « qu’il reçoive bien ceux qui viennent chez lui et qu’il aime ce qui est bien ; qu’il soit raisonnable, juste, saint et maître de soi ; qu’il soit fermement attaché au message sûr et conforme à la doctrine. Ainsi, il sera capable d’encourager les autres au moyen du véritable enseignement et de démontrer leur erreur à ceux qui s’y opposent ». Parmi les moines, ces vivants revenus d’entre les morts, il se sera montré un frère parmi les frères, à l’image du Christ Frère en Dieu ; parmi les veufs, on saura qu’il a été un bon père de famille. L’ascèse consiste à préférer autrui à soi. L’esprit du désert est un esprit de pauvreté qui te dispose à être tout à tous et à chacun, en économe de la Maison de Dieu. Les heures passées par l’évêque Callinique à prier pour le peuple de Cernica dans le jeûne et la veille ouvraient le Ciel pour une pluie de dons matériels et immatériels. L’Évêque ascète fait largesse des dons incréés et des biens de ce monde. Dans son combat solitaire, sa prière de toute la nuit, il gagne sur la mort et sur le péché de ceux qui lui sont confiés. Le Christ fut poussé au désert par amour pour les hommes, du même amour dont Il monta sur la Croix. L’Évêque, dans la solitude, embrasse la croix de chaque fidèle dont il connaît le nom. Dans son renoncement, il libère la liberté du prochain.
Le Christ theologien
Le Fils unique et Verbe de Dieu glorifie sans cesse le Père par l’Esprit saint (cf. Jean 17). Sa triple dignité est de Roi, de Pontife et de Prophète. Il est théologien par vocation : Parole et Logos du Père, Il lui parle, Il le chante, Il le fait connaître, Il le magnifie, Il parle de son peuple avec lui. Et surtout, Il le célèbre. Chaque accomplissement de la divine Liturgie met en œuvre toute la théologie du Verbe seul Pontife, seul Célébrant, Sacrifice en Personne et Sacrificateur de soi. L’Évêque est devant l’autel à l’image et à la ressemblance de l’Agneau immolé pour le monde et immolant le sacrifice non sanglant. Il atteste la Royauté ; il célèbre en Pontife ; il théologise en prophète et visionnaire du Plan de Dieu.
Denys l’Aréopagite montre que dans la sainte Hiérarchie dont le Christ est la Tête, l’Évêque est celui qui conduit le déploiement théologique des saints mystères. Gardien jusqu’à la mort du message apostolique, il en assure la transmission vivante et il en est par excellence le mystagogue. Il guide les fidèles vers la lumière de la connaissance parfaite de la vérité par la célébration rigoureuse et charismatique. Il initie sans discontinuer ceux dont le baptême et la sainte chrismation ont déjà fait des « illuminés » et des « néophytes ». La théologie se déverse en radiation incréée à travers les signes sacrés et les symboles sacramentels auxquels préside l’Évêque en icône du Christ Mystagogue. L’histoire de la liturgie nous apprend que la structure initiale de nos rites est le dialogue de l’Évêque et du Peuple, iconographiant le dialogue divino humain que restaure le Christ Dieu Homme. C’est pourquoi toute célébration nomme l’Évêque titulaire, celui par qui nous vient l’accès à la connaissance suprême. La théologie est dans la liturgie comme elle est dans l’exemple donné par le mode de vie.
La fin de tout
Il me vient par les anges une image saisissante… Les évêques, vêtus de blanc, à pied dans les décombres du monde, dans les derniers spasmes et séismes de la mort à l’agonie, marchent parmi les ruines à la quête paternelle du peuple de Dieu, dont ils exhument les reliques parmi les bâtiments dévastés… Ils élèvent les mains et disent : « Que la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, l’amour de Dieu le Père, et la communion du saint Esprit soient avec vous tous ! » Quand nos cités seront soufflées par les catastrophes et qu’il ne subsistera que des miettes d’une planète explosée, nos pasteurs aux larmes de douleur et de joie seront nos guides ; sur le désastre planétaire, demeurera l’amour en forme de Croix, l’amour paternel, porté par les évêques, manifesté dans le Fils, venu à nouveau, et en gloire, juger le ciel et la terre – et le règne de l’amour n’aura pas de fin.
Archiprêtre doyen Marc-Antoine Costa de Beauregard