Mon temps

publicat in Varia pe 17 Janvier 2023, 16:56

Călin est un homme fort. Il connaît très bien ses objectifs. Il prépare ses projets avec beaucoup de minutie. Tout semble parfait dans sa vie. Il dirige une entreprise à succès. Le personnel est très satisfait de lui. C’est un patron en or, au sens propre et au sens figuré.

– Il y en a qui ne savent même pas être des patrons. Toi, tu sais être un vrai patron, lui dit d’un ton sérieux Marius, son meilleur ami.

À la maison, Călin vit avec le même sentiment de la perfection. Il suit des règles claires dans son comportement. Tout est bien rangé. Tout est sérieux. Sa femme et ses deux enfants connaissent bien leurs rôles et comment ils doivent les jouer pour satisfaire aux attentes de Călin. Tout semble être un film sans faute. Et c’est un film, en effet. Les rôles sont joués sans rechigner. 

Călin est content. Tout est sous contrôle. « Ce n’est pas pour rien que Dieu nous a donné la raison », c’est ce que Călin aime souvent dire. Il est en effet très raisonnable, il calcule tout. 

– Nous vivons dans une société rationnelle et on ne peut pas ne pas suivre les principes de la raison, dit-il avec conviction à sa femme. 

– Si la raison est la seule raison de la vie, moi je n’en trouve plus du tout la raison, lui réplique sa femme lorsqu’elle est fatiguée de jouer le rôle de femme parfaite. 

Călin en revanche est trop pris dans son réseau de raisonnements bien structurés pour avoir la moindre réaction à de tels propos. 

Aujourd’hui Călin rentre à la maison plus tôt. Il se laisse tomber dans le fauteuil du salon, profondément plongé dans ses pensées. Marius, son meilleur ami a subi un accident. Il est mort sur le coup. Călin est sous le choc. Cela ne faisait pas partie de son plan. Marius était une pièce principale de tout son projet pour les cinq années suivantes. Călin ne sait pas ce qui lui fait le plus mal : la mort de Marius ou la destruction de tous ses projets.

Il n’a pas le temps de répondre à cette question, que son fils cadet, David, entre dans la pièce. 

– David, que fais-tu là à cette heure-ci ? Tu n’es pas encore couché ? demande le père, étonné du fait que David ne dorme pas encore. Il est huit heures. Tu dois dormir à cette heure-ci.

– Papa, je veux seulement te souhaiter une bonne nuit et te serrer dans mes bras, lui dit David gentiment.

– Il est tard, David. Tu dois être au lit. On arrête tout maintenant, insiste Călin. Maintenant, c’est mon temps. Je te prie d’aller tout de suite te coucher.

David se retire attristé et surpris de voir que le refus de son père le blesse encore. 

« Maintenant, c’est mon temps » se répète Călin dans sa tête. C’est bizarre ! C’est mon temps, mais pour faire quoi ? pense Călin, cherchant une autre réponse que celle qui est marquée dans son agenda. Le temps de perdre mon temps ? se demande Călin. 

« Une accolade peut guérir le plus stupide des hommes », avait-il entendu dire quelque part. Cette affirmation lui revient à l’esprit. Oui, il a besoin d’être guéri de sa stupidité. À quel point doit-on être stupide pour refuser l’accolade d’un ange ? 

Călin se lève en hâte et va voir David. 

– David, je suis venu t’embrasser et te dire « Bonne nuit » !

David baisse sa couverture et montre ses yeux rougis. Il serre son père dans ses bras et dit :

– Papa, je ne veux pas consommer ton temps.

– À partir de maintenant, mon temps est notre temps, David, lui dit Călin avec joie.

P. Iosif Cristian Radulescu