publicat in Varia pe 15 Janvier 2023, 16:51
Née le jour de Noël 1919 (d’où son prénom), elle est décédée centenaire, le 22 novembre 2020. Ce qui suit est un résumé de l’interview1 qu’elle a accepté de donner quelques temps avant sa mort. Fille de fervents catholiques – elle avait un frère prêtre – elle a essayé d’être à la hauteur des valeurs évangéliques que ses parents lui avaient transmises : « respect de l’autre, un certain sens de la justice et le courage de dire et de vivre la vérité. Àn’importe quel prix. »
Elle a toujours eu la foi, une foi vive. Institutrice à Angers, elle a résisté à l’occupation allemande dès l’âge de vingt ans, mais « plus encore à l’esprit de haine, qui n’est pas celui de Dieu, et n’est pas digne de l’homme ». Elle reconnaît qu’elle avait peur à cause du risque mais était poussée à s’engager pour la libération de la France. Elle voulait « ennuyer l’occupant mais non pas lui faire de mal ».
« J’ai toujours veillé à considérer mes ennemis avec les yeux du Seigneur …en demandant ce regard dans la prière ». Son fiancé Adrien est arrêté, et quelques jours plus tard, c’est son tour par deux hommes de la Gestapo dont un Français, Jacques Vasseur. « Parler de lui m’est difficile… il a torturé Adrien et l’a fait fusiller. Il m’a envoyée à Ravensbrück en janvier 1944.
Dans ce camp de la mort, j’ai vécu des instants terribles. Même ma foi fut ébranlée mais je me suis accrochée à Dieu et à la Vierge. En même temps que je me révoltais contre mes gardiennes, je priais pour elles ; je les croyais capables, comme toute personne humaine, de recevoir l’aide de Dieu. Oui, je priais sans cesse intérieurement, me manifestant quelquefois, quand il le fallait. Je priais avec mes camarades de déportation. Je priais avec Geneviève de Gaulle, cette grande chrétienne qui est devenue mon amie dans le camp et qui l’est restée jusqu’à sa mort. L’amitié qui me liait à la nièce du Général, comme à d’autres femmes merveilleuses – les résistantes (…) –m’a aidée à rester debout. Tout comme la poésie ; la beauté fait tenir dans l’adversité, l’on n’y pense pas assez. J’aimais réciter, par exemple, ce poème de Joachim du Bellay : « Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village / Fumer la cheminée, et en quelle saison / Reverrai-je le clos de ma pauvre maison... » Quel écho ! Par une grâce de Dieu, j’ai échappé deux fois à la chambre à gaz. J’ai survécu à Ravensbrück. »
En retrouvant sa Mère à Angers, tuberculeuse, elle pesait 32 kg – « Une morte vivante percluse d’angoisses ». Elle reçoit alors une lettre qu’Adrien lui avait écrite avant de mourir :
« Puisque je ne suis plus, il faut que tu m’oublies, ma chérie, que tu vives. Notre grand amour est fini, il faut que tu guérisses ta plaie, que tu aimes encore. (...) sois heureuse, très heureuse, fais-le pour moi. » Vivre. Aimer. Guérir. Être heureuse. Je le lui devais ainsi qu’à Dieu. Je suis partie en convalescence à Château-d’Oex, en Suisse romande, sur les conseils de Geneviève » (de Gaulle). Elle y rencontrera son époux.
Soudain Jacques Vasseur refait surface dans sa vie.
La police l’avait retrouvé chez sa mère et arrêté après 17 ans de cavale.
« Parmi 200 autres victimes, j’ai été appelée à témoigner à son procès, en octobre 1965. Il m’a fallu revivre de douloureux souvenirs. J’ai appris, effarée, toutes les atrocités qu’il avait commises2. Son arrogance, son impassibilité m’ont mise mal à l’aise. Bouleversée. Mais jene pouvais me résoudre à ce qu’il soit condamné à la peine capitale. Par ma foi, au nom des vertus chrétiennes, j’ai toujours été contre la peine de mort. La vie, cette chose si belle et si sacrée, nous est donnée. Elle ne nous appartient pas. »
Avant la phase finale du procès, Noëlla écrit au Président du tribunal en faveur de Vasseur : « Les horreurs vécues sous le régime concentrationnaire m’ont sensibilisée à jamais à tout ce qui peut porter atteinte à l’intégrité tant physique que morale de l’homme et j’ai rejoint les rangs de ceux qui pensent que, s’il faut combattre l’erreur, nous n’en avons pas, pour autant, le droit de disposer de la vie de celui qui a erré, qu’il faut lutter contre la maladie et non tuer le malade. Et puis, si l’on veut bien y réfléchir, d’ un côté nos milliers de morts, nos souffrances... de l’autre, la mort de Vasseur... cela ne fera jamais le poids. »
« Lutter contre le péché et non tuer le pécheur –ce que Jésus a fait. »
J’avais vu la mort de si prèsqu’il m’était impossible de la donner à mon tour, même par procuration. C’eût été prendre les mêmes armes que nos bourreaux d’autrefois, et devenir bourreaux nous-mêmes. Mon appel n’a pas été entendu. Vasseur a été condamné au peloton d’exécution. Ne voulant rien lâcher, j’ai alors écrit au Général de Gaulle :
« Parce que je crois en Dieu, en qui je reconnais le seul Maître absolu de la vie et de la mort ; parce que je crois en mon pays, à son esprit humanitaire qui l’amènera bientôt, j’espère, par une réforme législative, à abolir la peine de mort (...) je vous supplie, Monsieur le Président de la République, d’user de votre droit de grâce en faveur de Jacques Vasseur. »
Et il le fit. La peine fut transformée en réclusion à perpétuité. Je m’en suis réjouie.
En revanche, mes camarades (de déportation) n’ont pas toutes accepté ma démarche.Et je peux le comprendre... C’est ainsi : on a la foi ou on ne l’a pas. J’ai souffert d’être considérée comme une traîtresse à la cause, mais c’était le prix à payer. Je me savais être dans le droit chemin, celui de ma conscience et de ma foi. J’ai adressé à d’anciennes déportées une lettre pour m’expliquer :
« Ne pensez-vous pas qu’il serait temps de nous affranchir de l’esprit de vengeance qui nous retient prisonnières de ce cercle de haine dont nous avons tant souffert et nous empêche d’être disponibles pour des attitudes autrement constructives. Et c’est là, chères camarades, que je vois notre tâche. Continuer à être des ‘résistantes’, des résistantes à la violence (n’est-ce pas la pire des violences que d’ôter la vie à un homme ?). Après avoir été des témoins de la haine portée à son paroxysme, devenons les promoteurs de la compréhension entre les hommes et du respect foncier de la vie. »
Je me sentais liée à Vasseur, comme responsable.
Au nom de Dieu, je ne pouvais que prendre sa défense,aller toujours plus loin pour l’aider. L’amener à une prise de conscience de ses actes passés, au repentir et, finalement, à la rédemption. Il devait bien subsister en lui la petite flamme humaine et je voulais essayer de la ranimer. Je lui ai donc écrit des lettres pendant sa réclusion, ainsi qu’à sa mère, Yvonne. Il me répondait. Il n’a jamais exprimé la moindre excuse, le moindre signe de repentance. Au contraire, il se plaignait de son sort. J’ai gardé le lien, malgré tout. Avec l’espérance que le bien peut toujours triompher dans le cœur d’une personne ; nous avons tous à livrer bataille contre le mal en nous.
C’est l’un des messages que je voudrais transmettre aux jeunes d’aujourd’hui : méfiez-vous des jugements définitifs, des affirmations péremptoires, car la grâce de Dieu a le pouvoir de changer tout homme, quel qu’il soit.
J’ignore dans quel état d’esprit Vasseur est mort. Il avait cessé de me répondre le jour où il était sorti de prison, sa peine ayant été allégée –et j’avais tout fait pour qu’elle le soit. Mais je prie encore pour lui, pour le salut de son âme. Je demande à Dieu de l’accueillir au Paradis, où j’espère un jour le retrouver. Car on ne connaît pas la bonté de Dieu –on peut tout imaginer et, surtout, tout espérer. Pour ma part, j’espère que le Seigneur me pardonnera mes inconstances, qu’Il sera indulgent avec moi, et miséricordieux comme je l’ai été pour certains autres. Au cours de ma longue existence et dans l’adversité, j’ai essayé de rester honnête. De tout mon cœur, j’ai voulu suivre la règle d’or de l’Évangile : ne pas faire à autrui ce que l’on n’accepterait pas pour soi. C’est tout simple, mais cela requiert une certaine violence contre ses mauvais penchants, de la force et des choix courageux.
Et surtout, un esprit de résistance.
Ces paroles se suffisent à elles-mêmes. Elles sont si grandes qu’elles appartiennent à l’ascèse des grands ‘lutteurs’ – pour vivre la Foi en Vérité – celle du Seigneur qui a dit « Père, pardonne-leur car ils ne savent ce qu’ils font ! » – le pardon à Ses bourreaux – critère central de celui qui se veut chrétien.
Dans le cas de Noëlla ne s’agit-il pas de ce qui nous est le plus difficile : pardonner à celui qui refuse la pardon car il ne reconnaît pas son offense ? Et ici, de quelles offenses ! Délation, tortures, déportations et assassinats… d’abord, celui d’un fiancé dont la grandeur d’âme rejoint celle de la fiancée.
Noëlle non seulement pardonne, mais plaide pour la grâce de son bourreau et pour l’allégement de sa peine de réclusion. De plus, elle ne l’abandonnera pas puisqu’elle entretiendra une correspondance avec lui jusqu’à sa sortie de prison. Elle demande même à Dieu de l’accueillir au paradis tout en demandant pardon pour ses propres fautes !
Puisse cet exemple bouleversant de pardon inconditionnel nous porter chacun et nous fortifier dans le sacrement de réconciliation.
Anne Monney