publicat in Le monde intérieur pe 12 Janvier 2023, 16:44
En notre cœur, il y a des profondeurs insondables. (…) Ce n’est qu’un petit récipient ; pourtant on y voit des dragons, des lions, des créatures à venin et les trésors du mal. On y voit des sentiers escarpés, cahoteux, et des gouffres béants. Mais Dieu y est aussi. Il y a les anges, il y a la vie et le Royaume, il y a la lumière, les apôtres, les cités célestes et les trésors de la grâce : toute chose y est présente.
Saint Macaire, « Homélies spirituelles »
Contrairement aux animaux, dotées d’une âme collective qui correspond à leur apparence extérieure – un chat a une âme de chat, un loup une âme de loup etc. –, l’être humain est une créature dédoublée : il possède une anatomie semblable à celle des autres animaux mais il est doté d’une âme individuelle, d’une volonté propre et du pouvoir de choisir librement la nature de son être intérieur, attributs qui confèrent à l’homme sa ressemblance avec Dieu. L’homme extérieur est un être de chair et de sang, limité dans l’espace et le temps. L’homme intérieur est un être spirituel, qui aspire à retrouver Dieu et la vie éternelle : « L’homme est une synthèse d’infini et de fini, de temporel et d’éternel » (Kierkegaard, « Traité du désespoir »). Par conséquent la vie humaine se situe à deux niveaux : l’un en surface, la vie de l’homme de chair, l’autre en profondeur, la vie de l’homme spirituel.
Le monde d’aujourd’hui et la société de consommation accordent une importance démesurée à la vie de l’homme charnel, dont le confort, le bien-être et les plaisirs de ce monde lui font oublier son être véritable, de nature spirituelle, qui rétrécit et dépérit à mesure que grandit le pouvoir de l’être charnel. Cette disproportion grandissante entre la vie matérielle et la vie spirituelle de l’homme contemporain est la source principale de tous les désordres, les troubles et les maux du monde d’aujourd’hui, car un homme privé de sa dimension spirituelle est voué au malheur et à une mort sans espoir : « Le désespoir c’est l’inconscience où sont les hommes de leur destinée spirituelle » (Kierkegaard, op. cit.).
C’est la dimension intérieure, spirituelle, de l’homme qui constitue l’échelle qui mène au Royaume des cieux, mais cette échelle traverse tous les niveaux de la création, depuis l’enfer jusqu’aux sphères célestes. Ainsi, le mal, dont nous avons tendance à attribuer la cause au monde extérieur, ne vient pas du dehors mais de notre propre âme : « C’est du dedans, du cœur des hommes que sortent les mauvaises pensées, les débauches, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, ruse, dérèglement, regard envieux, calomnie, orgueil, déraison. Toutes ces vilenies sortent du dedans et rendent l’homme impur » (Marc 7, 21-23).
L’enfer n’est pas les autres, comme l’avait écrit Sartre (« Huis clos »), mais il se trouve en nous-mêmes – c’est l’état spirituel de l’homme sans Dieu : « L’enfer n’est pas un point de l’espace mais de l’âme. C’est l’endroit où Dieu n’est pas » (Kallistos Ware, « Un Dieu qui est homme »).
Le mal qui se manifeste dans le monde sous une forme individuelle ou collective vient toujours de l’âme humaine et non pas d’une cause extérieure, de nature économique, sociale ou politique : « Je ne doute pas du fait que le niveau social et politique n’est qu’un reflet et nullement une cause fondamentale. Le plan spirituel est plus profond. L’état moral et spirituel de l’humanité se reflète dans l’ordre social et dans les événements politiques. Les événements historiques visibles sont les symptômes de la santé ou de la maladie spirituelle, autrement dit, la projection ou le miroir de ce qui se passe sur le plan spirituel dans le monde » (Saint Sophrony, « Le mystère de la vie chrétienne »).
Il n’y a aucune différence sur le plan moral et spirituel entre le crime individuel d’un assassin et le crime collectif d’une guerre qui prétend défendre une cause juste, politique, idéologique, humanitaire, voire religieuse. De même qu’« un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits » (Matthieu 7, 18), ceux qui apportent sur la terre la haine, la destruction et la mort, ne peuvent pas être les serviteurs de Dieu mais ont fait un pacte de sang avec l’Antéchrist : « Par la violence et le meurtre de leur frère ils espèrent prendre possession de ce monde (…) Les hommes ne comprennent pas que celui qui tue son frère, se tue lui-même sur un autre plan, le vrai, celui de l’être. Le tueur croit à la mort et seulement à la mort. Ceux qui sont nés en Christ ne peuvent pas tuer » (Saint Sophrony, op. cit.).
Ceux qui ont dans la bouche le nom de Dieu mais dans le cœur la volonté meurtrière du démon, sont de faux prophètes : « Ils viennent à vous déguisés en brebis mais au-dedans ce sont des loups ravisseurs » (Matthieu 7, 15).
Notre être réel n’est pas notre corps visible et mortel mais se trouve au-dedans de nous, et nous a été donné par Dieu, sans Lequel nous ne sommes rien : « Que chacun sache qu’il est un zéro » (Saint Joseph l’Hésychaste, « Lettres spirituelles »). Se connaître soi-même c’est connaître Dieu, qui « est le centre intime de l’être humain » (Kallistos Ware, op. cit.). « Car Dieu est dans ton regard, dans ton esprit, dans ta parole, dans ta respiration, dans ta nourriture ; où que tu regardes, Dieu est partout » (Saint Joseph l’Hésychaste, op. cit.).
Le Christ est descendu même aux enfers pour apporter aux damnés la lumière et la miséricorde de Dieu. Aussi n’ayons pas peur des profondeurs obscures de notre âme, Dieu se trouve même dans les ténèbres : « Je forme la lumière et je crée les ténèbres » (Esaïe 45, 7).
Marx avait affirmé que la religion était l’opium du peuple. Mais c’est la raison humaine, qui ne connaît que les choses de ce monde, qui est l’opium de l’homme sans Dieu. Son esprit orgueilleux, centré sur sa propre personne, l’empêche de voir que son être réel n’est pas son corps de chair mais l’Esprit de Dieu qui habite en lui et lui donne l’être et la vie : « Ne savez-vous pas ceci : votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu (…) » (1 Cor. 6, 19). Se connaître soi-même c’est sentir la présence de Dieu au plus profond de son cœur, car « c’est le cœur qui sent Dieu et non la raison » (Pascal, « Pensées ») : « Dieu est le centre intime de l’être humain. Le divin est l’élément déterminant de notre humanité : en perdant notre sens du divin, nous perdons aussi notre sens de l’humain » (Panaïotis Nellas, op. cit.).
Chaque être humain doit parcourir simultanément deux chemins dans sa vie, l’un extérieur et l’autre intérieur. Le premier concerne notre personne mortelle, le second, notre être éternel. Car ce ne sont pas les succès, les honneurs et les œuvres terrestres qui conduisent au Royaume des cieux mais le parcours spirituel de l’homme intérieur : « Et même lorsque notre homme extérieur se détruit, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour. (…) Aussi nous regardons, non point les choses visibles, mais à celles qui sont invisibles ; car les choses visibles sont éphémères et les invisibles sont éternelles. (…) Nous savons, en effet, que si notre demeure terrestre, qui n’est qu’une tente, est détruite, nous avons dans les cieux un édifice qui est l’ouvrage de Dieu, une demeure éternelle qui n’a pas été faite par la main des hommes » (2 Cor. 4, 16-18 et 5, 1).