L’Église roumaine de Paris et la Grande Union (1917 – 1919) (1)

publicat in Page d'histoire pe 4 Novembre 2022, 15:21

Le 22 octobre 1918, un avion de l’Armée d’Orient conduit par le lieutenant français Noël attérissait à Iași sous les regards ébahis de la population. Il avait un équipage réduit – à part le pilote, un personnage vêtu d’un uniforme français qui n’était autre que l’ancien et futur ministre plénipotentiaire roumain à Paris, Victor Antonescu (1871-1947). Il annonçait la victoire des Alliés dans les Balkans – armistice avec la Bulgarie le 29 septembre, celui avec la Turquie allait suivre le 30 octobre –, victoires obtenues par cette fameuse Armée d’Orient qui était restée inactive à Salonique pendant trois ans sous le commandement du général Sarrailh (« Aoleu Sarai, Sarai/, Noi ne batem și tu stai ! » chantaient les soldats roumains en 1916-1917). Maintenant – à partir du 15 septembre 1918 – l’armée franco-anglaise conduite par le général Franchet d’Espèray était enfin passée à l’offensive contre la Bulgarie avec un retard de deux ans et deux mois – alors qu’elle aurait dû précéderl’entrée de la Roumanie en guerre le 15/28 août 1916 !

Victor Antonescu arrivait à Iași quelques jours après le capitaine anglais Johnson de l’Intelligence Service, porteur des mêmes bonnes nouvelles, mais son apparition dans le ciel de Iasi a fait l’effet d’un signe divin annonçant la fin du calvaire de la Roumanie trahie par les Alliés (l’offensive promise de Sarrailh et le soutien militaire en Bucovine et en Dobrogea), occupée par quatre armées ennemies – austro-hongroise, allemande, turque et bulgare – qui s’étaient emparées des deux tiers du territoire national qu’elles avaient pillé de manière systématique dans des proportions inimaginables, et enfin ayant à déplorer environ 800.000 morts (plus de 10% de la population par rapport au total de tous les belligérants), dont deux tiers civils victimes du typhus et du choléra, de faim et de froid, en attendant l’hécatombe causée par la grippe espagnole.

Enfin, la descente du ciel de Victor Antonescu était aussi le symbole et un premier résultat de l’activisme des Roumains de France en vue de la victoire alliée et de la réalisation du rêve : l’union de tous les Roumains dans un État-Nation. En effet, Victor Antonescu avait été nommé ministre à Paris le 1er octobre 1917 en remplacement du vieux Alexandre Emanoil Lahovary (1855-1950), le plus longévive ambassadeur – appelons-le ainsi – roumain en France (1908-1917). Marié à Ana, fille du « doctor minune » Nicolae Kretzulescu, il avait servi avec dévouement et talent la politique roumaine auprès du plus grand ami et allié de son pays, avait fait de grands efforts pour empêcher le déclenchement de la guerre en 1914 et contribué à l’entrée de la Roumanie dans le conflit mondial en 1916, et avait entretenu d’excellentes relations avec les diplomates et les hommes politiques français. Il était aimé et respecté par la colonie roumaine pour laquelle il avait obtenu de la Banque de France des avantages sur le change des lei roumains en francs français. Enfin, ensemble avec son épouse, il avait entrepris de nombreuses actions visant à attirer l’attention des autorités et du public français sur la situation de la Roumanie, tant à travers l’ambassade que par le biais du Comité franco-roumain (1914) et du Comité National Roumain formé à Paris en 1917.

Avant de quitter Paris pour Rome, où il allait rester pendant 11 ans à la tête de la mission diplomatique roumaine, Lahovary avait offert un banquet à 61 personnalités roumaines se trouvant alors à Paris : huit membres de l’ambassade, le général Dimitrie (Mișu) Iliescu, ancien commandant de l’armée roumaine, démissionné, neuf membres de la Commission militaire roumaine (dirigée par le général Rudeanu), des ministres et des anciens ministres, des députés et des sénateurs, des professeurs universitaires (membres de la Mission universitaire roumaine arrivés depuis peu), des journalistes (dont quatre appartenant à la Maison de la presse roumaine), etc. Parmi ces personnalités se trouvait aussi un ecclésiastique nommé « Archimandrite Chesarie Stéphano » qui a été le prêtre de l’église roumaine entre 1902 et 1914 et à nouveau de 1914 à 1917. En Roumanie, il avait été prêtre (on le surnommait « Popa Dracu ») à la cathédrale métropolitaine de Bucarest à l’époque où Tudor Arghezi était archidiacre. Il avait une « présence imposante », était un bon « bisericaș » et, par-dessus tout, « avait gagné la sympathie de nombreux hommes politiques du parti libéral »1.

Entre avril 1914 et l’automne 1915, la fonction avait été remplie par le prêtre Vasile Pocitan, économe stravrophore et professeur de théologie au lycée Mihai Viteazul de Bucarest, devenu plus tard vicaire patriarcal et évêque sous le nom de Veniamin P. Ploesteanu. Lorsque le gouvernement français s’était retiré à Bordeaux où l’avait suivi l’ambassade de Roumanie, le Père Pocitan, en tant que « prêtre et gardien (străjer) du saint autel » a assuré le service divin de façon régulière « avec tout l’amour et la pompe adéquates ». Dans son rapport d’activité adressé au métropolite Conon, il précise encore que :

« Lors des grandes fêtes ecclésiastiques et nationales et aux Te-Deum, le service a été accompli avec un cérémonial spécial, car je me suis efforcé d’illustrer chaque messe avec un bref mais animé sermon glorifiant les événements du jour et d’encouragement. Les croyants qui constituent l’élite de la colonie roumaine de Paris sont venus en bonne partie de manière régulière à l’église les dimanches et notamment lors des fêtes impériales et nationales ».

De retour en Roumanie à l’automne 1915, il est nommé chef-adjoint du Service religieux de l’Armée et sa place à Paris est reprise par Chesarie Stefano. Mais, âgé et fatigué, celui-ci tombe malade et s’éteint le 10 septembre 1917 : à cause de la guerre, son corps a été déposé dans le caveau de la chapelle d’où il a été rapatrié par bateau en 1920.

À sa place, le métropolite Pimen de Moldavie, dont dépendait canoniquement l’église de Paris, nomme un jeune prêtre de 35 ans licencié en Théologie et en Philosophie de Iasi, de Strasbourg et de Freiburg im Breisgau. Cicerone Iordăchescu – tel était son nom – était lui aussi fils de prêtre et avait déjà rempli des fonctions prestigieuses : prêtre à la cathédrale métropolitaine et professeur au Séminaire théologique « Veniamin Costachi » de Iasi, puis supérieur de la chapelle roumaine de Baden-Baden, fondation du prince Mihai Sturdza de Moldavie. Parlant couramment les trois langues européennes de circulation mondiale – anglais, allemand et français –, il a traduit du grec ou latin les œuvres de saint Macaire, du Pseudo-Denis l’Aréopagite, de Jean Damascène, Grégoire de Nysse et Lactance. Plus tard, il a été professeur d’Histoire de l’Église ancienne et de Patrologie aux Universités de Chisinau et de Cernauti, où il a fonctionné aussi comme doyen. Bref, selon les dires d’un de ses anciens élèves, « un éminent théologien, un très distingué philosophe chrétien, un polyglotte expérimenté (versé), et un patriote éclairé ». Car, il faut noter en passant, les prêtres de l’Église de Paris ont été, depuis Vasile Pocitan et jusqu’en 1933, dans leur majorité, des savants comme Valeriu Iordăchescu (1919-1921), le frère de Cicerone, Vasile Radu (1921-1927), Ioan D. Petrescu (1928-1931), Petre Vintilescu (1932-1933)2.

Nous allons nous intéresser maintenant aux Mémoires/Journal de Cicerone Iordachescu parues en 1937 mais dont la plus grande partie est consacrée à son séjour à Paris entre 1917 et 19193. Parti de Iași le 17 octobre (nouveau calendrier), il arrive à Paris le 28 novembre après un voyage de 42 jours à travers la Russie (en train), la Suède et l’Angleterre en bateau. Lors de son premier office dominical, le 1er décembre, le père Iordachescu annonce aux fidèles (grande foule, « attitude pleine de respect et de piété ») son intention d’organiser des cours de religion pour les enfants, plus précisément « leur donner quelques notions sur la vie et la pratique religieuses et sur l’histoire de notre patrie ». Il commence aussi ses visites protocolaires et en premier au ministre Victor Antonescu qui venait d’être nommé, comme je l’ai déjà dit, le1er octobre de cette même année 1917. Et il continue : « C’est à tour de rôle que je rends visite à chacun et partout je trouve un bon accueil » (lettre à sa femme du 29 décembre).

Le paragraphe suivant a été une surprise pour moi et l’occasion de faire un grand saut en arrière, pas en 1917, bien sûr, mais un peu plus de 60 ans, vers 1950-1955. Le voici :

« J’ai fait aussi la connaissance du prince Callimachi de Botoșani, de sa femme et de sa fille. Tous des gens d’une extrême délicatesse et témoignant d’un grand respect, surtout à l’égard des prêtres. Je suis presque chaque semaine dans leur famille. On est étonné de voir avec quelle attention et quel respect on y est accueilli, combien il y a de religiosité dans toute leur physionomie et tenue, et on ne peut en croire ses yeux. Il y a encore beaucoup de nos anciennes familles de boyards du même genre. Mais j’ai rencontré aussi des familles dont je tairai ici les noms ! »

Il s’agit du prince Alexandre Callimachi (1866-1918 à Paris), de son épouse Maria, née Vernescu4, fille du politicien libéral George (Gună) D. Vernescu, président du Sénat et de la Chambre, plusieurs fois ministre, etc., propriétaire de la belle maison de Calea Victoriei 127, à côté de l’Académie Roumaine, transformée aujourd’hui en Casino.

Les époux Callimachi possédaient à Bucarest une imposante maison sise strada Batiștei 31 (devenue depuis l’époque de Ceausescu le siège de la DIE) et étaient, de fait et de droit, paroissiens de l’église homonyme où mon grand-père maternel et mon père ont été prêtres de 1896 à 1983. Très pieux, ils ont fait d’importantes donations à l’église Batiștei, mais aussi à celle de Paris de la rue Jean de Beauvais – 200.000 lei or pour entretenir le chœur, payer la grande icône en mosaïque représentant les trois archanges Michel, Gabriel et Raphaël au-dessus du portail, etc. La princesse Callimachi était la marraine de ma sœur (née en 1936) et elle lui envoyait, chaque année, un énorme arbre de Noël superbement décoré et porté par des laquais en livrée verte et des gants blancs. Leur fille Teodora, née en 1895, un être sensible et peu débrouillarde, a eu une existence malheureuse : après un mariage mal assorti avec un chasseur de dot, elle avait perdu sa mère en 1938. Après l’arrivée des communistes au pouvoir, elle avait été dépossédée de tout son héritage par son frère, le « Prince Rouge ». Scarlat Callimachi était communiste depuis sa jeunesse, ce qui ne l’avait pas empêché de lui voler même un coffret d’argenterie frappée aux armes de la famille, seule et dernière fortune de la Princesse (« Prințesa », comme nous l’appelions), qui était devenue, selon la tradition, la marraine de ma sœur. Abandonnée par tout le monde, et en dernier par sa gouvernante française expulsée par le régime communiste en 1950, la Princesse Callimachi a été hébergée, grâce aux interventions de mon père, chez le prêtre de Stăncești, leur ancienne propriété de Moldavie, sur le Prut, où elle a trouvé enfin le repos éternel.

Leur présence à Paris en 1917 – ils s’y trouvaient depuis 1915 – était due à la maladie d’Alexandre Callimachi qui est mort jeune à l’âge de 52 ans, tout comme son frère Jean (1880-1940) souffrant d’une angine de poitrine et qui se trouvait déjà en 1936 dans un sanatorium de Vienne. Alexandre était un des plus importants membres de la colonie roumaine de France aux côtés de deux Cantacuzène, un Soutzo, un Sturdza, etc. C’étaient eux, les aristocrates résidant en France ou juste de passage, qui offrent à l’église roumaine de Paris, depuis 1855, nous dit un registre découvert par Nicolae Iorga, des offrandes en argent, icônes, chandeliers, livres sacrés, voiles liturgiques, etc. Par comparaison, les bourgeois ne représentent que 1 à 2% des donateurs, et encore avec de petites sommes5.

On voit donc qu’à l’automne 1917, dans un moment difficile pour la Roumanie et son armée, nous rencontrons un nouvel ambassadeur à Paris, une mission universitaire forte d’une trentaine de personnes pour mener la propagande en France, et un nouveau supérieur de l’église roumaine. En 1918 ils seront suivis par de nombreuses (env. 200 personnes dans « le train Take Ionescu ») personnalités politiques, économiques et culturelles, membres de la catégorie des « proscrits », dont bon nombre de Transylvains, auxquels les autorités allemandes d’occupation ont permis de quitter le pays par train via la Suisse, tout comme cela avait été fait en sens inverse pour Lénine et ses camarades en mars 1917.

Victor Antonescu disposait de fonds importants pour influencer la presse française en faveur de la Roumanie : 1 million de francs or pour les cinq plus importants journaux, dont les journalistes se rendaient chaque jour à la légation ou à la Maison de la presse roumaine (7, rue Meyerbeer, près de l’Opéra) pour recevoir des informations du front de l’Est et du Sud-Est.

À son tour, Take Ionescu et son aide et disciple, le jeune Nicolae Titulescu, disposaient d’un crédit illimité ouvert par le grand banquier bucarestois Mauriciu Blank qui avait même ouvert à Paris une succursale de sa banque Marmarosch-Blank dirigée par son fils Aristide.

Leur action de propagande se basait à Paris sur quelques relais très importants, les femmes écrivains Elena Vacaresco et Anna de Noailles née Brâncoveanu, qui fréquentaient les salons littéraires et les salons tout court de la grande aristocratie et de la haute bourgeoisie françaises. Hélène Vacaresco était arrivée ici la première peu après 1894 et son idylle avec le prince Ferdinand, le successeur désigné au trône. Comme l’écrit Anne-Marie Callimachi, la fille de son cousin Radu Vacarescu, « à la place de la couronne qui lui avait été refusée (à Bucarest), elle allait conquérir Paris, et elle s’est attelée à accomplir ce but avec son habile intelligence… Son sens social très aigu l’avait bien guidée, et elle avait conquis une grande et durable célébrité, dont elle se vantait avec fierté. Paris l’avait adoptée. Hélène est devenue familière avec les plus divers cercles – sociaux, intellectuels, politiques, artistiques et cosmopolites. Lorsque je suis arrivée à Paris en 1915, sa réputation était solidement établie. » D’un tempérament complétement opposé – elle avait l’air d’une odalisque souffrante (et elle l’était, car elle est morte jeune), Anna de Noailles était, nous dit la même mémorialiste, « parmi les premières jeunes femmes du noble faubourg Saint-Germain à faire ses premières incursions courageuses dans des sphères intellectuelles et plus bohêmes que la sienne ».

Une phrase peut caractériser ces deux femmes : Hélène Vacaresco disait d’elle-même « Je suis un monstre sacré ! », alors que Anna de Noailles, qui arrivait toujours en retard aux rendez-vous et réceptions, déclarait qu’elle était « prête à mourir ».

Il va sans dire que tout ce beau monde se retrouvait les dimanches et les jours de fête à l’église de la rue Jean de Beauvais où la présence d’un jeune prêtre érudit et bon philosophe et théologien ne pouvait qu’attirer les fidèles qui l’attendaient avec impatience, et même les simples curieux de découvrir la Liturgie byzantine et le fameux chœur dirigé successivement par D. G. Kiriac (1893-1899), Gh. Cucu 1907-1911), Stefan Popescu (1912-1922), Ioan Kirescu (1922-1928), etc.

Bien que présent à Paris seulement en 1891-1893 et ensuite après 1920, Nicolae Iorga a laissé une page importante sur l’émigration roumaine dans la Ville Lumière :

« Il y avait beaucoup de Roumains à Paris, – pas seulement des étudiants, certains heureux d’y rester pour toujours comme le grand savant de laboratoire, M. Livaditi de Iași, marié à l’une des filles du docteur Istrati, le nationaliste enflammé venu mourir à Paris, alors que leur descendance disparaissait complètement dans le milieu français. Des retraités, comme un certain Cosmovici des Voies Ferrées, des aventuriers avec un passé détestable au pays natal, noceurs de toutes les nuances, des gens commodes qui ne concevaient pas de participer au dur labeur de reconstruction de l’après-guerre, tous ces gens s’étaient entassés dans tous les coins de l’immense métropole, vivant chacun pour soi, au milieu des siens, sans chercher des contacts ; considérés compromettants, avec d’autres Roumains. On voyait seulement quelques vieilles dames à la chapelle roumaine auprès de laquelle se conservait une tradition musicale qui poussait beaucoup de monde étranger à assister aux concerts donnés par le chœur ; une bibliothèque abandonnée depuis longtemps a dû être passée au tamis afin de mettre à l’abri ce qu’elle contenait de plus rare et de plus précieux.(…) L’assaut vers les plaisirs sans fin imaginés à Paris, qui devait être offert gratuitement aux alliés roumains, avait été si grand, que, dès la fin des hostilités, à la légation de France (à Bucarest) où le spirituel Robert de Flers était chargé d’affaires, …on n’arrêtait pas de viser les passeports. J’ai dit à de Flers que, s’il continuait de les aider, « il n’y restera aucun Roumain en Roumanie ». « Il y aura, m’a-t-il répondu avec un noble geste, « des Français qui reviendront ».

Mais Iorga oublie les gens que l’on appelle « simples » : « des simples artisans, des ouvriers des usines Citroën, Renault, Billancourt, Issy-les-Moulineaux, etc », écrit V. Pocitan dans son livre déjà cité.

(à suivre)

Matei CAZACU

Notes :

1. Veniamin Pocitan Ploeșteanu, Biserica ortodoxăromână din Paris, Bucarest, Tipografia cărților bisericești, 1941, p. 129-130.
2. Idem, ibidem, p. 136-140.
3Insemnări din anii 1916-1919. Din primul an al războiului de Intregire 1916-1917. Biserica română din Paris în1917-1919, Iași, Tipografia Alexandru Țerek <1937>.
4. Voir la description du couple par leur belle-sœur Anne-Marie Callimachi, l’épouse de Jean, Yesterday was mine, Londres, The Falcon Press, 1952, p. 210-211.
5. Nicolae Iorga, « Colonia românească din Paris după condicile bisericii ei », in Revista Istorică, XI (1925), p. 7-9 ; V. Pocitan, op. cit., p. 79-85 (Bugetul bisericii, Donatorii).