Quiconque vit et croit en moi, ne mourra jamais (Jean 11, 26)

publicat in Le monde intérieur pe 8 Juillet 2022, 04:43

Il faut croire en l’autre vie, en la vie éternelle au-delà du tombeau, et en une vie individuelle et personnelle, en une vie où chacun de nous sente sa conscience et la sente s’unir, sans se confondre, avec toutes les autres consciences, dans la Conscience Suprême, en Dieu ; il faut croire en l’autre vie pour pouvoir vivre celle-ci et la supporter et lui donner un sens et une finalité.

Miguel de Unamuno, « Le sentiment tragique de la vie »

L’écrivain espagnol Miguel de Unamuno (1864-1936) – romancier, essayiste, poète – exprime le désir fondamental que tout être humain porte au fond de son cœur, lorsqu’il écrit : « Je ne veux pas mourir, non, je ne veux pas, ni ne veux le vouloir ; je veux vivre toujours, toujours ; et vivre moi, ce pauvre moi que je suis et que je me sens être aujourd’hui et ici, et c’est pour cela que me torture le problème de la durée de mon âme, de la mienne propre (…) ; si je m’attache à Dieu de toutes mes forces et de tous mes sens, c’est pour qu’Il me porte dans ses bras au-delà de la mort » (op. cit). 

Sans l’espoir de la vie éternelle, la conscience humaine est un instrument de torture, qui nous rappelle tout au long de notre vie que nous devrons mourir et retourner au néant, et que rien sur cette terre ne peut nous sauver de notre condition de condamnés à mort : « Qu’on s’imagine un nombre d’hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance, attendent leur tour. C’est l’image de la condition des hommes » (Pascal, « Pensées »). 

Un homme condamné à mort, qui attend le jour de son exécution, peut-il connaître la joie, le bonheur, les plaisirs de la vie, peut-il faire des projets et penser à autre chose qu’à la mort ? La conscience d’être et la conscience de la mort sont les deux faces opposées et indissociables de l’âme humaine. Assumer la conscience de la mort c’est assumer avec lucidité et courage notre condition humaine. C’est pourquoi l’essayiste Emile Cioran avoue : « Chaque fois que je ne pense pas à la mort, j’ai l’impression de tricher » (« Précis de décomposition »).

La plupart des gens « trichent » de la même façon. Car, dans la mesure où notre conscience nous révèle notre insignifiance et notre nature mortelle, elle devient une source de souffrance. C’est pourquoi la plupart des gens évitent autant que possible de penser à la mort et vivent comme s’ils étaient immortels. Si la conscience humaine ne sert qu’à nous rendre malheureux, en nous rappelant que nous ne sommes qu’une infime particule de vie entre deux néants, ne serait-ce pas préférable de renoncer à cette faculté néfaste qui nous empêche de jouir pleinement de notre brève existence terrestre ? « Si la conscience n’est qu’un éclair entre deux éternités, alors il n’y a rien de plus exécrable que la conscience » (M. de Unamuno, op. cit.).

De même, la foi en Dieu serait vaine sans l’espoir de la vie éternelle : « Car si la foi de l’homme n’est pas un combat pour l’éternité et l’immortalité, alors qu’est-elle ? Si par la foi en Christ quelqu’un n’arrive pas à l’immortalité et à la victoire sur la mort, à quoi sert notre foi ? » (Saint Justin Popovitch, « L’homme et le Dieu-Homme »). 

La conscience de la mort est un don de Dieu par lequel Il nous rappelle que retrouver notre immortalité originelle, d’avant la chute d’Adam, est le but suprême de notre vie mortelle. La souffrance, le malheur et la mort existent sur terre pour maintenir et raviver la soif de notre âme d’une autre vie que celle d’ici-bas. C’est pourquoi « il est nécessaire pour nous de faire l’expérience du caractère tragique des destinées terrestres » (Saint Sophrony, « La prière, expérience de l’éternité »).    

Le caractère tragique de l’existence provient du fait que dans ce monde tout est éphémère et périssable, tout passe et s’évanouit comme un rêve, car « ce qui n’est pas éternel n’est pas non plus réel » (M. de Unamuno op. cit.). La soif d’infini et d’éternité qui réside au fond de tout cœur humain, est une soif de vérité et de vie réelle, car une vie soumise au pouvoir de la mort n’est pas la vraie vie : « Là où existe la mort, n’existent réellement ni vérité, ni justice, ni amour. Celui-là seul qui vainc la mort et libère le genre humain de la mort, celui-là seul a le véritable amour. (…) C’est pour cela que le Seigneur Jésus est le seul Ami des hommes » (Saint Justin Popovitch, op. cit.). 

Tous nos autres « amis » de ce monde – nos richesses, notre savoir, les plaisirs de la vie, notre bonne santé, tout ce que nous possédons et nous aimons, et notre vie terrestre elle-même – sont de faux amis qui nous abandonneront tous à l’heure de notre mort. C’est pourquoi « l’immortalité de l’âme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profondément, qu’il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l’indifférence de savoir ce qu’il en est. Toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des routes si différentes, selon qu’il y aura des biens éternels à espérer ou non, qu’il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement, qu’en les réglant par la vue de ce point, qui doit être notre dernier objet. Ainsi notre premier intérêt et notre premier devoir est de nous éclairer sur ce sujet, d’où dépend toute notre conduite » (Pascal, op. cit.).

Si nous avons choisi de croire que notre vie terrestre est la seule vie réelle et possible, nous avons choisi de croire à la mort, qui est le terme final de tout ce qui existe en ce monde. C’est pourquoi « vivre sans Dieu, c’est la mort et non la vie » (Saint Jean de Cronstadt, « Ma vie en Christ »). 

Nos sociétés de consommation, qui nous offrent une abondance de produits, services et plaisirs à des prix accessibles à tous, ont renforcé notre tendance à nous attacher aux biens de ce monde et à notre vie mortelle, en perdant de vue le but réel de notre existence : retrouver les biens immortels du Ciel et la vie éternelle, que nous avons perdus après la chute d’Adam. Que chacun examine sa propre vie et réponde en toute franchise à cette question : combien de fois par jour je pense à mes soucis de toutes sortes, à mes finances, à mes projets, à ma voiture, à mon chien, et combien de fois à Dieu et à la vie éternelle ? Chaque chose de ce monde à laquelle on s’attache et qui prend possession de notre âme est un mensonge et un masque derrière lequel se cache la mort : « Nous courons sans souci vers le précipice après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir » (Pascal, op. cit.). 

Cependant au fond de chaque cœur humain, subsiste une voix secrète, indestructible, qui nous dit que nous ne sommes pas faits pour mourir mais pour vivre éternellement : « Je crois en l’origine immortelle de cette aspiration à l’immortalité, qui est la substance même de mon âme » (M. de Unamuno, op. cit.). Car cette voix intérieure qui nous promet la vie éternelle, qu’aucune science, aucune philosophie, aucun argument rationnel ne peuvent étouffer, ne vient pas de l’homme mais de Dieu : « Le Dieu vivant, ton Dieu, notre Dieu, est en moi, est en toi, vit en nous, et nous vivons, et nous nous mouvons et nous sommes en Lui. Et Il est en nous par la soif que nous avons de Lui (…). L’amour de Dieu, notre foi en Dieu, c’est avant tout l’espoir en Lui. Car Dieu ne meurt pas, et qui espère en Lui, vivra toujours. Et notre espoir fondamental, la racine et la tige de tous nos espoirs, est l’espoir d’une vie éternelle » (M. de Unamuno, op. cit.).