publicat in Homélies et sermons pe 10 Juin 2022, 12:36
Il devient de plus en plus difficile d’expliquer certaines fêtes. Leur nom est devenu depuis longtemps un bien culturel commun dans les calendriers profanes européens. Nous parlons de la Pentecôte (roum. Rusalii, allem. Pfingsten), mais peu de nos concitoyens relient encore ce terme à une confession chrétienne. En revanche nous jouissons des réminiscences d’une civilisation ancrée dans l’Église : le lundi de Pentecôte est jusqu’à nos jours un jour férié dans beaucoup de pays européens. Une occasion bienvenue pour souffler un peu.
Pour combattre cette profonde amnésie concernant l’importance des fêtes chrétiennes, les portails de presse chrétiens essaient, à la veille de chaque fête, de traduire leur sens dans un langage tant soit peu accessible (et souvent déconnecté de l’implication religieuse), pour un public plus large. C’est ainsi que, lors d’une recherche rapide sur internet, nous pouvons apprendre ce que devrait signifier aujourd’hui pour nous la Pentecôte : une « fête multiculturelle », « une occasion de devenir plus courageux », « l’unité dans la diversité », etc. Nous pratiquons ainsi, sans nous en rendre compte, une sorte d’encyclopédisation muséale du christianisme.
Il serait beaucoup plus simple (et plus authentique) de revenir, chaque fois, à l’événement de la descente du Saint Esprit sur les 12 disciples, décrit dans les Actes des Apôtres, au chapitre 2. Au-delà des interprétations théologiques liées au fait en soi, nous voyons que ce qui déclenche cet envoi du Saint Esprit sur les hommes est bien plus que le miracle de la proclamation dans des langues diverses. Par conséquent, la Pentecôte n’est pas seulement une fête de l’universalité de l’Évangile et de l’Église. Elle a un effet immédiat dans la manière dont les hommes entendent vivre les uns avec les autres. « Ils persévéraient dans l’enseignement des apôtres, dans la communion fraternelle, dans la fraction du pain, et dans les prières. [...] Tous ceux qui croyaient étaient dans le même lieu, et ils avaient tout en commun. Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens, et ils en partageaient le produit entre tous, selon les besoins de chacun. Ils étaient chaque jour tous ensemble assidus au temple, ils rompaient le pain dans les maisons, et prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de cœur, louant Dieu, et trouvant grâce auprès de tout le peuple. » (Actes 2, 42. 44-47a).
Tout ce qui relève de cet événement a par conséquent un lien avec le fait de devenir une communauté chrétienne. Ici et maintenant. Non pas de manière générale ou sur les réseaux virtuels soi-disant sociaux. Mais dans le contexte limité spatialement, cependant personnel et direct, d’une Église eucharistique. La descente du Saint Esprit ne déclenche pas un courant idéologique ou culturel, ni un nouveau type de discours sur la société, mais une nouvelle manière de vivre ensemble les uns avec les autres : une manière eucharistique. Les religions préchrétiennes avaient également – par divers rites collectifs et fêtes – une connotation communautaire. Mais ce qui commence et se réalise à la Pentecôte est quelque chose d’incomparable : l’homme devient communion. Il ne se comprend plus lui-même autrement qu’en communion avec Jésus-Christ et avec les autres semblables, par la grâce trinitaire et incontestable de l’Esprit Saint. Non seulement il se découvre un côté social-altruiste, mais il ne peut plus être autrement que participatif.
La communion eucharistique, unie au fait de recevoir la Parole proclamée, se prolonge au niveau concret, social (« ils avaient tout en commun »), étant à la fois l’expression d’un état spirituel profond (« avec joie et simplicité de cœur »). Certes, la manière la plus simple de nous affranchir de l’obligation intérieure du changement radical que suppose cet événement est d’interpréter cette première étape de l’Église chrétienne comme une émulation éphémère ou comme une image idéalisée par l’auteur des Actes des Apôtres.
Mais si on prenait au sérieux le témoignage du Saint Apôtre Luc, alors la Pentecôte devrait déclencher, tous les ans, en nous et dans les paroisses auxquelles nous appartenons, un petit tremblement de terre. Nous devrions parler moins des « significations » de la fête et chercher plutôt les fruits de celle-ci dans notre vie. Sommes-nous en vérité des communautés du Saint Esprit, dans ce monde ? Essayons-nous au moins de l’être ? En ce qui concerne les critères, il n’y a aucun doute. Les Actes des Apôtres sont pour nous le meilleur guide.
La Pentecôte – comme la Sainte Pâque – sont des fêtes qui ne s’expliquent pas, mais qui se vivent, se confirment (ou non) dans la vie des chrétiens. Au-delà de tout pathétisme, cet aspect a en vue d’assumer plus consciemment les paroisses, comme communautés vivantes, qui tendent à s’approcher le plus possible de l’expérience des premiers chrétiens.
Père prof. dr. Ioan Moga, Vienne