publicat in Le monde intérieur pe 12 Mai 2022, 05:10
Dans notre vie spirituelle, il n’y a peut-être pas de tâche plus urgente que celle-ci : renouveler notre crainte et notre étonnement devant le miracle et le mystère de notre propre personne. Le mot mystère, en particulier, doit être souligné : qui suis-je ? que suis-je ? La réponse n’est en rien évidente. Car je ne connais qu’une part infime de moi-même. Les limites de la personne humaine sont extrêmement larges. Elles s’étendent très loin dans l’espace et hors de l’espace, jusqu’à l’infini ; elles reculent et avancent dans le temps, et hors du temps, dans l’éternité. Il y a à l’intérieur de moi-même des profondeurs cachées, inexplorées, qui dépassent mon entendement.
Mgr. Kallistos Ware, « Le royaume intérieur »
Lorsque Moïse demanda à l’Éternel son nom, Celui-ci répondit : « Je suis celui qui suis. Et il ajouta : C’est ainsi que tu répondras aux enfants d’Israël : Celui qui s’appelle « Je suis », m’a envoyé vers vous » (Exode 3, 14).
Nous disons tous « je suis », affirmation qui constitue le fondement de notre personne et la reconnaissance de notre nature divine, car Dieu est le seul Être qui existe réellement, sans début ni fin, et sans dépendre de rien ni de personne, si bien que, en disant « je suis », nous confessons Sa présence en nous. C’est parce qu’elle est faite à l’image de Dieu que « la personne n’est pas une catégorie naturelle, elle est une catégorie spirituelle » (Père Philippe Dautais, « Le visage intérieur »).
Si l’on se détache de Dieu, on se détache de notre propre être, qui sans Dieu n’est que néant. Dès lors, dire « je suis » est un mensonge, et notre vie terrestre l’est aussi, car elle nous fait croire que nous existons et que nous sommes vivants, alors que nous avons coupé le lien avec Celui qui Est et qui donne l’être et la vie à tout ce qui existe. Se détacher de Dieu et vouloir exister et vivre par lui-même, a été la cause de la chute d’Adam, qui en coupant son lien avec Dieu a commis un acte suicidaire : « En rompant avec Dieu, Adam meurt. (…) Son péché fut de douter de Dieu, de chercher à déterminer sa propre vie indépendamment de Lui, et même coupé de Lui, à l’exemple de Lucifer. Là réside l’essence du péché d’Adam – c’était un pas vers l’autodéification » (Saint Sophrony, « Sa vie est la mienne »).
« Je suis » est un attribut divin qui a été donné à l’homme au moment de sa création, en tant qu’être fait à l’image de Dieu. Dès lors, avons-nous le droit de dire comme le Père éternel « Je suis celui qui suis ? » Non, car après la chute d’Adam, l’homme n’est plus ce qu’il est. S’étant séparé de Dieu, il a renié sa propre nature et s’est donné lui-même la mort.
Se connaître soi-même c’est connaître la misère et le néant de notre être mortel et prier Dieu de nous aider à retrouver Son image en nous, qui constitue notre être réel : « Prier signifie bien souvent exposer à Dieu notre état pitoyable : faiblesse, acédie, doutes, craintes, angoisse, désespoir, en un mot tout ce qui est lié aux conditions de notre existence » (Saint Sophrony, « La prière, expérience de l’éternité »).
Se connaître soi-même c’est être conscient que tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons vient de Dieu : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » (1 Cor. 4, 7).
Être véritablement ce que je suis, c’est reconnaître la présence de Dieu en moi et dire avec saint Sophrony : « Je n’ai de vie, de lumière, de joie, de sagesse ou de force qu’en Toi seul, ô Dieu » (« Prière de l’aurore »).
En reconnaissant l’impuissance et le néant de notre être terrestre, nous affirmons en même temps notre nature divine, sans laquelle nous ne pourrions pas connaître notre déchéance : « La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable ; un arbre ne se connaît pas misérable. (…) La grandeur de l’homme est si visible, qu’elle se tire même de sa misère (…). Car qui se trouve malheureux de n’être pas roi sinon un roi dépossédé » (Pascal, « Pensées »).
À la différence des autres créatures qui sont ce qu’elles paraissent être, l’animal humain – qui est la partie extérieure de notre personne, la seule accessible à l’investigation scientifique – n’est pas le vrai homme. Le visage que je vois dans la glace change et vieillit au fil du temps, mais celui qui dit « Je suis » en moi est toujours le même homme, qui réside dans mon âme et non dans mon corps. Ainsi, on peut affirmer que l’homme naturel – cette espèce animale nommée homo sapiens – n’existe pas réellement, puisque notre vraie identité est de nature divine. Mon vrai moi n’est pas moi mais l’Esprit de Dieu qui réside en moi : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » (1 Cor. 3, 16). C’est pourquoi « il n’y a pas de nature humaine ; comme il n’y a pas d’homme au sens où on l’entend depuis toujours : à savoir un homme ayant une nature propre, propre aux hommes et leur appartenant, une « nature humaine ». L’homme n’est autre que le Fils de Dieu. Son origine se tient en Dieu, sa nature provient de celle de Dieu. Engendrant l’homme comme un être vivant, lui donnant une vie qui n’existe qu’en lui, Dieu lui a donné de cette façon la même nature que la sienne : celle de la vie. C’est ainsi que Dieu a fait l’homme à son image et à sa ressemblance » (Michel Henry, « Paroles du Christ »).
Si nous croyons que le Christ est le chemin, la vérité et la vie (Cf. Jean 14, 6), tout ce qui en nous s’éloigne ou se détourne du Christ, est mensonge ou illusion. Se connaître soi-même c’est savoir mesurer la distance qui nous sépare du Christ et réduire autant que possible cette distance. Ainsi notre principal moyen de connaissance c’est la foi, qui est tout le contraire de la connaissance scientifique. Car « l’anthropologie étudie l’homme pour voir ce qu’est l’homme. Quant à nous, nous étudions le Christ pour voir ce qu’est l’homme » (Archimandrite Raphaël Noïca, « Qu’est-ce que l’homme ? »).
Sans le Christ, nous sommes perdus dans un labyrinthe intérieur sans issue et nous ne pouvons connaître autre chose que l’impuissance et le désespoir de la créature mortelle : « Séparée de Dieu le Verbe, la pensée humaine perd son sens, sa raison d’être. (…) En vérité la pensée est un enfer, si elle n’est pas transformée en pensée-du-Christ » (Saint Justin Popovitch, « L’homme et le Dieu-Homme »).
Sans la lumière du Christ, l’esprit humain erre dans les ténèbres et il est impossible de se connaître soi-même, car séparée de Dieu la créature humaine n’a aucune substance propre et retourne au néant : « Là où il n’y a pas de Dieu, il n’y a pas d’homme non plus. La perte de l’image de Dieu entraîne la disparition de l’image de l’homme tout court, déshumanise le monde, multiplie les « possédés ». À l’absence de Dieu se substitue la pesante présence d’un obsédé de soi-même, d’une auto-idole » (Paul Evdokimov – « Les âges de la vie spirituelle »). L’humanisme athée consiste précisément en une déification de l’homme mortel, autrement dit, une déification de la mort et du néant. Cette image dénaturée et fausse de l’homme, qui ne sait plus qui il est, d’où il vient et où il va, est la source principale de tous les désordres, de toutes les crises et de tous les troubles que traverse le monde moderne.
Se connaître soi-même c’est regarder au-delà de notre enveloppe mortelle, dans les profondeurs de notre âme, là où se manifeste notre soif de Dieu, car « il est naturel à l’âme, à l’image de Dieu, de désirer Dieu comme prototype ». En effet, « toute l’expérience du genre humain témoigne de cette nostalgie puissante et mystique de l’esprit humain pour l’infini, pour l’immortalité, pour la vie éternelle » (Saint Justin Popovitch, op. cit.).
Ce que l’être mortel désire par-dessus tout, aucun être mortel ne peut le lui donner, mais seulement le Fils de Dieu, qui nous montre le chemin pour redevenir ce que nous sommes : les fils de Dieu, faits à Son image et à Sa ressemblance : « Regarde en toi-même : tu y vois la parole et la pensée, image du véritable Esprit et du Verbe véritable » (Saint Grégoire de Nysse, « La création de l’homme »).