Souvent, lorsqu’on parle de la Résurrection, on oublie que l’icône de la Fête des fêtes s’’intitule : la descente en enfer. C’est la logique du mouvement : point de montée sans partir d’un niveau inférieur. Pour se redresser, s’élever, il convient de s’être (a)baissé ou d’avoir été penché… le Christ n’a-t-il pas dit que celui qui s’abaisserait serait élevé ou exalté ?
Le Christ descend en enfer pour en arracher Adam et Ève et toute leur descendance.
Dans les temps que nous vivons, la grâce de vivre cette descente est donnée à de plus en plus de gens, indépendamment de leur volonté. Bien sûr, spirituellement, il y a l’enfer au sein de son propre cœur, à reconnaître et à vivre à chaque instant – en tâchant de prier comme Saint Silouane : ne pas désespérer, c’est-à-dire s’accrocher au Christ.
On peut dire à cet égard que « l’évènement » de Pâques a été vécu de manière poignante cette année, dans le monastère de la Dormition de la Mère de Dieu de Svyatogorsk en Ukraine, (région de Donetzk, Donbass) la nuit du 23 au 24 avril dernier. Dès les premiers chants, la pression de la menace extérieure était palpable, en dépit d’une foi inébranlable et d’une détermination à proclamer le Christ ressuscité envers et contre tout – en effet, un mois auparavant, un bombardement avait endommagé les églises et les hôtelleries du monastère qui abritaient environ 520 réfugiés dont 250 enfants. L’Higoumène Arsène avait réagi en artisan de paix, tout en qualifiant cette attaque de folie car le village à proximité, comme le monastère, et toute la région alentour, étaient pacifiques.
Ainsi, au départ, l’office pascal de ce monastère frappait par une certaine aridité, comme si les voix étaient oppressées, d’autant plus que l’oreille se souvient du chant russe, de sa force, de sa chaleur, de sa profondeur et de son amplitude. La cadence était si rapide que l’on avait soi-même de la peine à se retrouver dans un rythme propre à exprimer le temps de Dieu. C’était comme une course contre la montre pour remporter le prix, celui de la victoire sur la mort – celle propagée par une guerre fratricide et absurde.
Les moines, faméliques, aux longs cheveux sans attache aucune, flottaient dans leurs vêtements et les célébrants plus encore dans leur apparat de fête. Bien sûr, il s’agissait d’ascètes qui venaient de jeûner quarante jours mais il y avait plus. Les privations forcées… Deux petites jonquilles et une tulipe rouge pour décorer le cierge du diacre témoignaient de manière pathétique d’une extrême précarité. Quelques fidèles babouchka au premier rang, émouvantes sous leurs foulards, aux visages marqués par ce qu’elles avaient traversé et continuaient à vivre, se signaient en murmurant la salutation pascale, esquissant un sourire qui pleurait. Mais il y avait des enfants, quelques petites filles habillées de fête et surtout des garçons qui hurlaient que le Christ était ressuscité ; c’était à celui qui crierait le plus fort pour répondre à l’Higoumène Arsène ! Hurlement de l’avenir ? Comme un cri arraché d’une plaie béante pour dire la force de la Résurrection.
Puis, tout à coup, pendant l’heure pascale, avec le naturel le plus parfait, le Père Arsène a pris un immense panier dont il a commencé à distribuer les œufs aux multiples couleurs en circulant dans toute l’église, secondé d’un jeune concélébrant. Sans crier gare, imperturbable, il s’est mis à les lancer dans l’assemblée. Ce fut un véritable jeu : comme un enfant espiègle, il ne cessait de viser les mains des fidèles mais parfois ceux-ci ne rattrapaient pas l’œuf qui atterrissait au petit bonheur… Au fur et à mesure que la corbeille se vidait – elle semblait être comme la jarre d’huile de la veuve de Sarepta – l’Higoumène lançait ses œufs de plus en plus vite, allant même jusqu’à viser les choristes qui s’amusaient comme des enfants des facéties de leur Supérieur ; son petit sourire en coin et l’éclair de ses yeux restent inoubliables. Il parcourut toute l’église et n’oublia personnes ! Il y eut même des œufs s’écrasant sur des têtes… C’était un tel contraste avec la rigueur qui précédait, une telle détente, qu’il n’était pas possible de ne pas participer à cette joie d’enfant que des adultes épuisés par la tension de la guerre laissaient éclater. Fait surprenant qui ne choquait pas car il surgissait à point, comme une grâce offerte par le Père céleste de toute bonté.
Puis l’office se poursuivit par la Divine Liturgie. Le sérieux et la gravité reprirent le dessus. Et les voix devinrent plus musicales, le rythme ralentit. La célébration de la Résurrection devint centrale, d’autant plus saisissante qu’elle se situait au sein de l’enfer des bombardements environnants. Ainsi, la célébration prenait tout son sens car vécue dans la souffrance, les larmes, les deuils et la menace persistante d’un avenir sombre. On percevait que les paroles des chants de Pâques étaient vécues jusque dans la chair meurtrie, la lassitude de l’âme et les cœurs brisés. Cependant, il y avait toujours leur dépassement par la lumière jaillissant du tombeau.
Un témoignage inoubliable pour des fidèles occidentaux, et qui rappelait le temps des persécutions et des guerres d’un passé encore proche…
Un magnifique présent de Pâques dont il convient de rendre grâce pour tous ceux qui l’offrent par une crucifixion constante mais vivifiante en Christ notre Dieu, seule et parfaite consolation. Que tous ces Pères, frères et sœurs en soient bénis richement ! Ne les oublions pas car ils portent l’Église, comme les martyrs.
Le Christ est ressuscité, il est vraiment ressuscité !
Anne Monney, Pâques 2022

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