publicat in Le monde intérieur pe 15 Novembre 2021, 16:25
L’état moral et spirituel de l’humanité se reflète dans le système social et les événements politiques. Les événements historiques visibles sont les symptômes de la santé ou de la maladie spirituelle, autrement dit, la projection ou le reflet de ce qui se passe spirituellement dans le monde. C’est pourquoi, il est tout à fait naturel pour les chrétiens de servir l’humanité avant tout sur le plan spirituel. Par la guérison spirituelle des hommes, nous apportons le bon ordre et la paix sur le plan familial, social et politique .
Saint Sophrony, « Le mystère de la vie chrétienne »
Vivre c’est être en relation et en interaction avec le monde et avec les autres êtres. Aucun homme ne peut exister et vivre de manière parfaitement indépendante. La seule existence entièrement autonome, qui ne dépend de rien ni de personne c’est l’Être éternel de Dieu. Selon l’anthropologie chrétienne, l’homme étant fait à l’image et à la ressemblance de Dieu, la nature humaine comporte trois parties : une partie divine, l’Esprit, et deux parties humaines, l’âme et le corps : « L’homme doit avoir une conscience claire, hiérarchique dans leurs valeurs, des trois éléments qui le constituent : l’esprit, l’âme et le corps, sans confusion et sans séparation. Or chez nous, cette conscience est confuse et indistincte ». En effet, « la tragédie du péché originel consiste en ce que le monde s’est renversé. (…) Détourné de Dieu, ayant inversé les valeurs, coupé le contact entre lui et le Créateur, l’esprit humain a perdu la nourriture et la respiration véritables ». « Car si l’esprit ne s’alimente pas par Dieu, il se nourrit par l’âme, l’âme, par le corps, et le corps, n’ayant plus rien, incline vers la destruction, la mort, le néant » (Mgr Eugraph Kovalevsky, « La quête de l’Esprit »).
C’est là la situation spirituelle du monde moderne, dont le modèle anthropologique, le seul admis par la science, ne comporte plus que les deux niveaux humains, biologique (le corps) et psychologique (l’âme). En réduisant la créature humaine à sa seule nature charnelle et mortelle, nos sciences fondées sur des principes matérialistes et les sociétés qui adoptent leur vision tronquée et inexacte de l’homme, s’engagent sur une fausse route, qui ne peut conduire qu’à la mort et au néant. Lorsque l’homme de chair domine l’homme spirituel et prend sa place, il commet un acte suicidaire car il choisit sa nature mortelle au lieu de la vie éternelle qui vient de Dieu.
C’est pourquoi l’apôtre Paul nous avertit : « Ce qu’un homme aura semé, il le moissonnera aussi. Celui qui sème pour sa chair, moissonnera de la chair la corruption ; mais celui qui sème pour l’Esprit, moissonnera de l’Esprit la vie éternelle. » (Galates 6, 7-8).
L’âme, qui ayant coupé le lien avec l’Esprit de Dieu, devient charnelle, « cherche dans le corps ce que le corps ne peut pas donner » (Mgr E. Kovalevsky op. cit.). De là, l’idolâtrie du corps et de l’homme de chair, qui est un trait caractéristique du monde d’aujourd’hui. La beauté, la force et la santé du corps, et les plaisirs de la chair – notamment gastronomiques et sexuels – , et tous les biens matériels qui contribuent au bien-être de l’homme charnel, sont devenus les valeurs fondamentales de nos sociétés désacralisées, qui sont centrées sur notre être mortel et ne se soucient nullement de notre vie éternelle : « Les fils de ce siècle, autrement dit les gens qui vivent charnellement, attribuent une grande valeur à la richesse, à la gloire et au luxe de ce siècle, et ce sont ces choses-là qu’ils honorent, qu’ils recherchent, et auxquelles ils s’attachent comme à un triple dieu : car là où est leur trésor, là aussi est leur cœur (cf. Mt. 6, 21) (…) Mais lorsque la fin arrive, tout cela s’éloigne de l’homme, si bien qu’il ne lui reste plus rien (…). Et c’est alors qu’il se rend compte que ces «grandes choses» sont très petites, et même rien du tout, et il souffre à la façon d’un homme qui a trouvé un trésor en rêve, mais lorsqu’il se réveille, il ne trouve plus rien » (Saint Tikhon de Zadonsk, « Sur les devoirs du chrétien envers lui-même »).
Lorsque l’Esprit de Dieu n’éclaire plus l’esprit de l’homme, son intelligence devient aveugle et son être tout entier est plongé dans les ténèbres : « Si ton œil est en bon état, tout ton corps sera illuminé ; mais si ton œil est mauvais, tout ton corps sera dans les ténèbres. Si la lumière qui est en toi est ténèbres, combien les ténèbres seront grandes ! » (Matthieu 6, 22-23). Lorsqu’il s’éloigne ou se sépare de Dieu, « tout homme devient stupide par sa science » (Jérémie 51, 17). « Car la sagesse de ce monde est une folie devant Dieu » (1 Cor. 3, 19). Si son œil spirituel est aveugle, l’homme devient incapable de lire le livre de la nature et du monde, dont toutes les choses visibles comportent toujours une dimension spirituelle invisible, où réside leur véritable signification. C’est pourquoi « par le moyen des choses naturelles nous pouvons recevoir des enseignements très clairs sur toutes les choses spirituelles » (Saint Jean Climaque, « L’échelle sainte »).
Toute science qui s’est détachée de Dieu et devient purement naturelle et matérielle, ignorant la dimension spirituelle des choses et des êtres, est une fausse science. Nous vivons à l’époque des fausses sciences, qui ne connaissent que la surface extérieure des choses, tel un savant qui examinerait à la loupe les lettres d’un livre, pour les classer selon leur forme, leurs dimensions et leur fréquence, examinerait au microscope la texture du papier et soumettrait à une analyse chimique l’encre typographique, mais serait incapable de déchiffrer la signification de ces signes. Et ne pouvant mesurer, peser, examiner au microscope leur sens invisible, il affirmerait qu’ils n’ont aucune signification et sont le fruit du hasard. C’est là l’aveuglement savant de nos sciences modernes, qui ayant coupé le contact avec Dieu, ont coupé le contact avec la vérité, avec la réalité et avec l’âme humaine. Car Dieu est pour l’homme « son principe ontologique et sa fin. Créé à l’image de Dieu, l’homme est théologiquement concret. Pour être vrai, il faut qu’à chaque instant il soit et vive centré sur Dieu. Qu’il renie Dieu, et c’est lui-même qu’il renie, c’est lui-même qu’il détruit » (Panayotis Nellas, « Le vivant divinisé »).
En l’absence d’un principe supérieur, d’ordre divin, susceptible d’unifier en un tout cohérant tous les aspects de la réalité et de donner un sens à l’existence, « l’humanité que nous observons et dont nous faisons partie est une humanité divisée. Elle est divisée tout d’abord en chacun de nous : notre moi est un théâtre d’ombres, de personnages névrotiques dont ce n’est pas nous qui tirons les ficelles, mais ce sont plutôt elles qui tirent les nôtres. Nos facultés sont elles aussi divisées et leur hiérarchie bouleversée : une intelligence purement cérébrale, fondée sur l’opposition, un "cœur" assombri, livré aux forces du subconscient, qui créent la confusion. Et nous voilà dégringoler, sans un centre où tout soit pacifié. Divisés en nous-mêmes, nous le sommes aussi entre nous : individus ennemis, solitaires ou égarés, solitaires dans notre égarement même. Tout cela, la théologie l’appelle "l’état déchu" » (Olivier Clément, « Questions sur l’homme »).
Lorsque l’esprit de l’homme se détache de l’Esprit de Dieu, qui donne un sens et unité spirituelle à tout ce qui existe, l’intelligence humaine devient incapable de comprendre ce qui se passe dans le monde et dans notre propre vie. Car la vraie explication des événements et des phénomènes qui surviennent en ce monde, n’est pas d’ordre historique, biologique, météorologique, économique, sociologique, géopolitique, mais avant tout et essentiellement d’ordre spirituel. Si l’on ne tient pas compte de la dimension spirituelle des choses, on ne peut rien connaître, rien savoir, rien comprendre. C’est pourquoi « l’homme des sociétés traditionnelles n’accordait pas à l’événement historique de valeur en soi » mais il attribuait toujours aux événements historiques « une signification métahistorique, signification qui n’était pas seulement consolatrice, mais encore et avant tout cohérente, c’est-à-dire susceptible de s’intégrer dans un système bien articulé où le Cosmos et l’existence humaine avaient chacun sa raison d’être » (Mircea Eliade, « Le mythe de l’éternel retour »).
Tous les prophètes bibliques établissent le lien entre l’esprit de l’homme et l’Esprit de Dieu, et entre les événements historiques et la parole de Dieu, qui nous révèle la véritable explication de toutes les choses, heureuses ou malheureuses, qui adviennent sur la terre. Sans ce dialogue perpétuel entre l’esprit humain et l’Esprit de Dieu, on ne peut rien savoir, rien comprendre, « Car l’Éternel donne la sagesse ; / De sa bouche sortent la connaissance et l’intelligence. (…) Confie-toi en l’Éternel de tout ton cœur, / Et ne t’appuie pas sur ta sagesse » (Prov. 2, 6 et 3, 5).
Tous les désordres, la confusion, les crises et les malheurs du monde moderne ont à la racine une cause spirituelle et leur remède ne peut être que d’ordre spirituel. Nos sociétés modernes, matérialistes et désacralisées, vont à leur perte et ne pourront être sauvées que si elles répondent à l’appel de l’Esprit de Dieu qui parle par la bouche du prophète Ézéchiel (33, 11) : « Revenez, revenez de votre mauvaise voie ».