Il faut accepter les épreuves avec reconnaissance (Saint Silouane – « Écrits »)

publicat in Le monde intérieur pe 11 Septembre 2021, 04:35

Le fondement de la vie d’ascèse en vue du salut est la patience. La patience, dans son expression la plus vraie, n’est ébranlée par aucune adversité. Elle ressemble à l’acier trempé, au diamant, à un rocher qui se dresse au-dessus des vagues. Mais pour qu’elle devienne ainsi, elle doit être précédée par la mort intérieure à l’égard de tout, sauf de Dieu et des choses divines. (…)  Comme un enfant nouveau-né, au début elle est faible mais elle grandit au fur et à mesure que progresse l’orientation vers le bien de nos habitudes. En même temps que celle-ci, grandissent les épreuves, et grandit aussi la patience. Par conséquent, la patience ne devient pas tout de suite un diamant. Elle est précédée quelquefois d’une longue période de croissance, où la patience est accompagnée de peine, de chagrin, de souffrance de l’âme plus ou moins intense.

Saint Théophane le Reclus, « Réponses aux questions des intellectuels »

L’impatience est l’une des caractéristiques principales de notre époque. L’homme moderne est un homme pressé. Il veut s’enrichir vite, avoir du succès vite et par n’importe quel moyen, il se marie vite, fait des enfants vite, divorce vite, se remarie vite, et sa vie passe si vite qu’à la fin il a l’impression de n’avoir pas vécu du tout : « Les gens sont toujours pressés, toujours en train de courir. À telle heure ils doivent être ici, à telle heure là-bas, et à une autre heure, plus loin… Et pour ne pas oublier ce qu’ils doivent faire, ils ont besoin de le noter. Avec toute cette agitation, encore heureux qu’ils se souviennent de leur nom… Ils ne se connaissent même pas eux-mêmes. Comment pourraient-ils se connaître ? Peut-on se mirer dans une eau trouble ? Que Dieu me pardonne, mais le monde est devenu une vraie maison de fous. (…) Une telle vie pleine d’inquiétude et d’agitation incessante (pour de l’argent) ne signifie pas le bonheur mais l’enfer » (Païssios l’Athonite, « Paroles T. 1 »).

L’impatience est la conséquence d’une vie sans Dieu, consacrée exclusivement aux biens de ce monde, qu’il faut vite acquérir et vite consommer, car la vie de l’homme sur terre est courte et peut cesser à tout instant : « Éternel ! dis-moi quel est le terme de ma vie, / Quelle est la mesure de mes jours ; / Que je sache combien je suis fragile. / Voici, tu as donné à mes jours la largeur de la main / Et ma vie est comme un rien devant toi. / Oui, tout homme debout n’est qu’un souffle. / Oui, l’homme se promène comme une ombre, / il s’agite vainement ; / Il amasse, et il ne sait qui recueillera » (Ps. 39, 5-7). 

Pour vivre vite et profiter vite des plaisirs de la vie, il faut que les biens de ce monde soient accessibles facilement au plus grand nombre possible de gens, ce qui explique le développement rapide et sans précédent de la production industrielle des biens de consommation et le nombre incalculable d’inventions techniques destinées à faciliter nos activités et à accroître notre bien-être et notre confort. C’est pourquoi l’homme d’aujourd’hui perd de plus en plus sa résistance à l’effort, affaibli qu’il est par toutes les facilités et le confort que lui procure la vie moderne : « Beaucoup de facilités, lorsqu’elles dépassent les bornes, corrompent l’homme et le rendent paresseux. (…) Quand quelqu’un s’habitue à la commodité, il voudrait ensuite que tout soit facile. Aujourd’hui les gens veulent travailler peu et gagner beaucoup d’argent. S’il était possible de ne pas travailler du tout, ce serait encore mieux. Cet esprit a pénétré même dans la vie spirituelle. Nous voulons devenir des saints sans effort » (Païssios l’Athonite, op. cit.). 

Tous les saints et les ascètes chrétiens ont connu des moments de détresse et de souffrance, inévitables sur la voie spirituelle, car ces épreuves nous sont utiles pour raffermir nos âmes et nous empêcher de tomber dans la paresse spirituelle. Saint Sophrony confesse dans sa correspondance ses souffrances dans « l’état terrible de l’abandon de Dieu. À partir de là l’homme n’a plus de vie dans ce monde, c’est-à-dire il ne peut plus vivre au moyen de ce monde ; le souvenir d’un autre monde, divin, l’attire « là-bas », mais malgré cela, les ténèbres entourent l’âme. Fondamentalement, par nous-mêmes, nous ne pouvons être sauvés et parvenir à Dieu. Lui-même, libre de toute contrainte, le Seigneur, s’il le veut, viendra vers nous. Moi, je L’appelle, tantôt avec des larmes, tantôt en protestant contre les ténèbres et la pauvreté de ma vie, tantôt par la prière, tantôt par le silence, tantôt avec des cris… mais Il ne m’entend pas. Et je suis fatigué… (…) J’ai subi une perte que rien ne peut compenser, et c’est là la source intarissable de mes souffrances qui ont atteint une intensité qui dépasse mes forces » (Saint Sophrony, « L’ascèse de la connaissance de Dieu »). 

Ce témoignage troublant d’un homme qui a consacré toute son existence à Dieu, nous donne la mesure de la patience infinie dont nous devons faire preuve devant les épreuves que nous rencontrons sur notre chemin spirituel, qui n’est rien d’autre que le chemin de notre vie, car toute existence humaine est un chemin spirituel, sans quoi notre vie sur terre n’aurait aucun sens. La patience est le fondement de la foi, qui consiste à renoncer à sa volonté propre, aveugle et égarée, qui a causé la chute d’Adam, pour se confier entièrement à la volonté de Dieu, qui sait mieux que nous ce qui est bon pour nous et quel est le bon moment pour nous donner ce dont nous avons besoin : « Si quelqu’un fait preuve de patience, les choses arrivent au moment voulu. Dieu prend soin de tout.  Mais il faut une patience sans logique. Si Dieu voit et surveille, confie-toi entièrement à Dieu. (…) Mais si nous manquons de patience, nous souffrons » (Païssios l’Athonite, op. cit.). 

Il n’y a qu’une seule source de toutes nos souffrances : l’opposition de la volonté humaine à la volonté de Dieu. L’impatience dénote notre attachement à notre propre volonté, la patience exprime notre soumission à la volonté de Dieu. 

Pour que la patience soit parfaite, affirme saint Théophane le Reclus, (voir la citation en exergue), il faut mourir intérieurement aux choses de ce monde. Cette mort intérieure peut nous effrayer mais il faut la considérer dans la même perspective que la mort du Christ sur la croix, qui est tout le contraire de la mort, puisque par Sa mort il a vaincu la mort. De même, la mort de la volonté de l’homme mortel, sera suivie de la résurrection en nous de la volonté de Dieu, incarnée par le Christ : « Si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité le Christ-Jésus d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous » (Romains 8, 11). 

L’Esprit de Dieu n’est jamais impatient, car il a l’éternité devant lui.  L’impatience est un attribut de l’esprit de ce monde, « au service duquel les hommes travaillent infatigablement, et qui les fait courir après des biens illusoires, imaginaires, sans jamais parvenir à les obtenir et sans jamais jouir du  repos  de l’accomplissement. Il a été appelé aussi esprit trompeur (1 Tim. 4, 1), qui sous de belles apparences attire beaucoup de gens, empruntant un visage d’ange lumineux » (Saint Théophane le Reclus, op. cit.).

Ce monde est devenu – et devient de plus en plus, à mesure que l’humanité s’éloigne de Dieu – l’ennemi de nos âmes, si bien que « dès que quelqu’un marche dans la bonne voie, de tous les côtés le guettent les ennemis, à la fois intérieurs et extérieurs, visibles et invisibles. Il est comme un agneau au milieu des loups » (Saint Théophane le Reclus, « La vie intérieure »).

Nous ne pourrons jamais vaincre par nos propres moyens tous les ennemis de nos âmes qui ont pris possession de ce monde, nous ne pouvons le faire qu’avec l’aide de Dieu, en nous soumettant à Sa volonté avec une totale humilité, une patience infinie et une confiance absolue : « Confie-toi en l’Éternel de tout ton cœur, / et ne t’appuie pas sur ta sagesse » (Proverbes 3, 5). « L’œuvre la meilleure, c’est de s’abandonner à la volonté de Dieu et de supporter les épreuves avec espérance » (Saint Silouane, « Écrits »).