Hommes de la Résurrection

publicat in Homélies et sermons pe 14 Mai 2021, 09:53

« Le monde n’a qu’une seule justification : la Résurrection ! » (Daniel Turcea)

Dans la brume du matin, les femmes portaient leur douleur dans les âmes et la myrrhe dans le creux de leurs mains. « Qui va ôter la pierre pour nous ? » était une formule mystérieuse de la véritable question. La pierre des douleurs devait être ôtée et il n’y avait pas d’homme capable de l’accomplir. Mais voici que l’ange allait faire le travail de l’homme, et dès lors les hommes de la Résurrection vont faire le travail des anges. Dans l’âme de l’homme se trouve la « pierre », le rocher dressé soigneusement par des générations qui se sont soucié de vivre mieux, ainsi que leur postérité. Le souci des choses de ce monde, avoir une maison, faire une carrière, avoir un bon emploi, avoir son avenir assuré fait surgir les pousses des mêmes racines bien implantées dans la terre déjà devenue tombeau.

Mais le Ressuscité veille à ce que dans la brume du matin de l’âge apparaissent des hommes de la Résurrection, envoyés par Lui avec beaucoup de force, afin de rouler la pierre de l’entrée du sépulcre-terre. Ils nous font entendre la voix du Ressuscité, qui nous appelle par notre nom comme Il a appelé Marie, ce matin des matins de ce jour des jours. « La voix, cette voix ne pouvait pas être oubliée, Il avait fait naître par une seule parole dans son être l’éternité », nous dit, avec la certitude de quelqu’un qui vivait déjà la Résurrection, le poète Daniel Turcea.1 « Voici en vérité un israélite dans lequel il n’y a pas de fraude ! » Ces paroles divines, je les vivais – sans pour l’instant les connaître – transi de joie, d’étonnement et de nostalgie, peu après avoir découvert, au stand de livres de la Faculté de Mécanique Le Journal de la Félicité, du moine Nicolae Steinhardt. (Celui qui a « égaré » ce livre parmi des cours d’étude des matériaux, des moteurs thermiques, d’analyse mathématique et d’autres, était en vérité un ange annonciateur.) Je lisais et je n’y croyais pas : dans le monde il y a la joie de la Résurrection. Beaucoup plus tard j’allais aussi trouver le témoignage d’Alexandru Paleologu (qui affirmait que Nicu Steinhardt était son meilleur ami) : « Ce livre  – Le Journal de la Félicité –, quand je l’ai lu, en une nuit et le jour suivant, m’a coupé le souffle. Je l’ai appelé et je lui ai dit : “Mon cher, Niculae, (…) tu es à l’heure actuelle probablement le plus grand parmi les écrivains roumains.”».

« Le christianisme est une transmutation, non pas des éléments chimiques, mais de l’homme, c’est la metanoïa. C’est le GRAND MIRACLE du Christ Dieu (…) – la transformation de l’être.»

Un autre homme de la Résurreciton, dans ma pensée, reste le Métropolite Bartholomée, une personnalité phénoménale, qui a marqué la vie de tous ceux qui l’ont connu. Homme de Parole et qui tenait sa parole, avec une merveilleuse intuition des attentes, des recherches de ses jeunes semblables, une intuition doublée par une grande liberté envers la forme, mais aussi d’une immense intégrité morale. Année après année, comme signe merveilleux du repentir et du début de l’ascèse du grand carême, je relis Le voleur de perles, et la joie de la Résurrection bouleverse tout mon être, en revivant l’accueil du fils prodigue (Eliabar) par son père (Eli), qui fait des larmes de son fils les perles les plus précieuses qu’il ait jamais eu dans sa trésorerie. Ensuite, apporté par les Anciens prédécesseurs, Dostoïevski. On y retrouve, mystérieusement caché dans la terre du roman, une perle de grand prix, l’épisode où le frère agonisant du starets (de plus tard) Zossime vit sa propre Résurrection, étant dans le souvenir de son frère « tranquille et doux, le sourire aux lèvres, rongé par la maladie mais joyeux et heureux. Il semblait un autre homme, tellement était inattendu le changement qui avait eu lieu dans son âme (après s’être confessé et avoir communié durant le carême de Pâques – n. n., C. F.). (…) Petite mère, disait-il, ne pleure pas, la vie est un paradis où nous nous délectons tous, mais nous ne voulons pas en être conscients, car si on voulait, demain toute la terre serait un paradis. »2.

Le tombeau du Seigneur, devenu source de notre Résurrection, apporte au monde le Paradis, et la résurrection intérieure de l’homme le rend citoyen du paradis ; voici le fil rouge de toute la vie et de l’oeuvre du grand écrivain russe, lui-même un ressuscité et un homme de la Résurrection. « Et comme le Soleil à son levant dissipe partout les ténèbres, Toi, enlève de mes yeux les écailles de mes jours indignes, entre dans la chambre verrouillée, dans mon coeur, jour, Toi, Jour, sans ombre, lumière sans crépuscule, dis en moi les paroles : “paix à vous”. Dis à tout ce qui se trouve en moi, et à mes sens et à mon coeur et à mes pensées et à mon intelligence : “paix à vous”.»3

P. Călin Florea

Notes :


1. Daniel Turcea, « Anastasia, ziua » (Anastasia, le jour), dans Epifania – cele din urmă poeme de dragoste creștină [Epiphanie – les derniers poèmes d’amour chrétien], Éditions Doxologia, Iași 2011, p. 139.
2. Feodor Mihailovici Dostoïevski, Les frères Karamazov.
3. Daniel Turcea, Epifania..., p. 140.